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Quand je lis un livre, j'y mets toute mon imagination, de sorte qu'en ce sens la lecture ressemble un peu à l'écriture; ou plutÎt c'est comme si je vivais ce que je lisais
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Dodie Smith
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em un mot la nature et l'experience m'appirent,apres mure reflexion,que toutes les bonnes choses de l'univers ne sont bonnes pour nous que suivont l'usage que nous en faisons,et qu'on n'en jouit qu'autant qu'on s'en sert ou qu'on les amasse pour les donner aux autres,et pas plus
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Daniel Defoe (Robinson Crusoe.)
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Il est contre le bon sens de mettre une enveloppe précieuse à des choses de néant ou de peu de valeur.
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Baruch Spinoza
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Jette mon livre; dis-toi bien que ce n'est lĂ qu'une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, -- aussi bien Ă©crit que toi, ne l'Ă©cris pas. Ne t'attache en toi qu'Ă ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-mĂȘme, et crĂ©e de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des ĂȘtres.
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André Gide
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En vivant votre misĂšre, vous pouvez ĂȘtre malheureuse ou heureuse. C'est dans ce choix que consiste votre libertĂ©. Vous ĂȘtes libre de fondre votre individualitĂ© dans la marmite de la multitude avec un sentiment de dĂ©faite, ou bien avec euphorie. (...) notre seule libertĂ© est de choisir entre l'amertume et le plaisir. L'insignifiance de tout Ă©tant notre lot, il ne faut pas la porter comme une tare, mais savoir s'en rĂ©jouir. (ch. 43)
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Milan Kundera (Identity)
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Ce n'est pas pour cracher dans la soupe, mais il faut ĂȘtre honnĂȘte: non, mon amoureux n'est pas parfait. Il ne me viole pas et ne me frappe pas, il fait la vaisselle, passe l'aspirateur et me traite avec le respect que je mĂ©rite. C'est ça, ĂȘtre parfait? Ou bien est-ce la moindre des choses? Les standards sont-ils tellement bas que les hommes peuvent s'en tirer Ă si bon compte?
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Pauline Harmange (Moi les hommes, je les déteste)
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Combien de fois cela nous arrive-t-il de fermer les yeux ? pense GĂ©. Un enfant qui pleure trop souvent, un voisin violent, une vieille dame seule que lâon connaĂźt de vue ou un animal maltraité⊠et au lieu dâagir, de sâen mĂȘler, on fait ses valises. Pour ne plus voir. Ni rien ressentir.
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Valérie Perrin (Trois)
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Quelque sujet quâon traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens sâaccorde avec la rime ;
Lâun lâautre vainement ils semblent se haĂŻr ;
La rime est une esclave et ne doit quâobĂ©ir.
LorsquâĂ la bien chercher dâabord on sâĂ©vertue,
Lâesprit Ă la trouver aisĂ©ment sâhabitue ;
Au joug de la raison sans peine elle fléchit
Et, loin de la gĂȘner, la sert et lâenrichit.
Mais, lorsquâon la nĂ©glige, elle devient rebelle,
Et, pour la rattraper, le sens court aprĂšs elle.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
Empruntent dâelle seule et leur lustre et leur prix.
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Nicolas Boileau-Despréaux (L'Art Poétique)
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Je ne juge pas? Si, je juge, je passe mon temps Ă juger. Ils m'irritent profondĂ©ment ceux qui vous demandent, les yeux faussement horrifiĂ©s : "Ne seriez-vous pas en train de me juger?" Si, bien sĂ»r, je vous juge, je n'arrĂȘte pas de vous juger. Tout ĂȘtre dotĂ© d'une conscience Ă l'obligation de juger. Mais les sentences que je prononce n'affectent pas l'existence des "prĂ©venus". J'accorde mon estime ou je la retire, je dose mon affabilitĂ©, je suspends mon amitiĂ© en attendant un complĂ©ment de preuves, je m'Ă©loigne, je me rapproche, je me dĂ©tourne, j'accorde un sursis, je passe l'Ă©ponge -ou je fais semblant. La plupart des intĂ©ressĂ©s ne s'en rendent mĂȘme pas compte. Je ne communique pas mes jugements, je ne suis pas un donneur de leçons, l'observation du monde ne suscite chez moi qu-un dialogue intĂ©rieur, un interminable dialogue avec moi-mĂȘme.
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Amin Maalouf (Les désorientés)
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les livres ne racontent rien. Rien que tu puisse croire ou enseigner aux autre. Si ce sont des romans, ils parlent d'ĂȘtres qui n'existent pas, de produits de l'imagination. Dans le cas contraire, c'est encore pire. Chaque professeur traite l'autre d'idiot. Chaque philosophe essaie de brailler plus fort que son adversaire. Ils galopent tous dans tous les sens, obscurcissant les Ă©toiles, Ă©teignant le soleil. On en sort complĂštement perdu.
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Ray Bradbury (Fahrenheit 451)
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Je ne ressens pas la moindre honte de ne pas ĂȘtre une super bonne meuf. En revanche, je suis verte de rage qu'en tant qu fille qui intĂ©resse peu les hommes, on cherche sans cesse Ă me faire savoir que je ne devrais mĂȘme pas ĂȘtre lĂ . On a toujours existĂ©. MĂȘme s'il n'est pas question de nous dans les romans d'hommes, qui n'imaginent que des femmes avec qui ils voudraient coucher. On a toujours existĂ©, on n'a jamais parlĂ©. MĂȘme aujourd'hui que les femmes publient beaucoup de romans, on rencontre rarement de personnage fĂ©minins aux physiques ingrats ou mĂ©diocres, inaptes Ă aimer les hommes ou Ă s'en faire aimer. Au contraire les hĂ©roines contemporaines aiment les hommes, les rencontrent facilement couchent avec eux en deux chapitres, elles jouissent en quatre lignes et elles aiment toutes le sexe. La figure de la looseuse de la fĂ©minitĂ© m'est plus que sympathique, elle m'est essentielle.
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Virginie Despentes (King Kong théorie)
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Tous les hommes politiques d'aujourd'hui, selon Pontevin, sont un peu danseurs, et tous les danseurs se mĂȘlent de politique, ce qui, toutefois, ne devrait pas nous amener Ă les confondre. Le danseur se distingue de l'homme politique ordinaire en ceci qu'il ne dĂ©sire pas le pouvoir mais la gloire ; il ne dĂ©sire pas imposer au monde telle ou telle organisation sociale (il s'en soucie comme d'une guigne) mais occuper la scĂšne pour faire rayonner son moi.
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Milan Kundera (Slowness)
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Qu'on imagine maintenant un homme privĂ© non seulement des ĂȘtres qu'il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vĂȘtements, de tout enfin, littĂ©ralement de tout ce qu'il possĂšde : ce sera un homme vide, rĂ©duit Ă la souffrance et au besoin, dĂ©nuĂ© de tout discernement, oublieux de toute dignitĂ© : car il n'est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi mĂȘme; ce sera un homme dont on pourra dĂ©cider de la vie ou de la mort le cĆur lĂ©ger, sans aucune considĂ©ration d'ordre humain, si ce n'est, tout au plus, le critĂšre d'utilitĂ©. On comprendra alors le double sens du terme "camp d'extermination" et ce que nous entendons par l'expression "toucher le fond".
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Primo Levi (If This Is a Man âą The Truce)
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[Ne pas avoir d'enfant] ne signifie pas ne rien transmettre. Le mĂȘme manque d'imagination nous empĂȘche de voir que la transmission - outre que les enfants ne s'en chargent pas toujours, ou pas forcĂ©ment d'une façon qui vous satisfait - emprunte de nombreux chemins : chaque existence humaine bouscule une infinitĂ© de quilles et laisse une empreinte profonde, qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de cartographier. (p. 102)
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Mona Chollet (SorciÚres : La puissance invaincue des femmes)
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La masse des hommes sert l'Ătat de la sorte, pas en tant qu'hommes, mais comme des machines, avec leurs corps. Ils forment l'armĂ©e de mĂ©tier, ainsi que la milice, les geĂŽliers, policiers, posse comitatus, etc. Dans la plupart des cas, il n'existe aucun libre exercice du jugement ou du sens moral ; mais ils se mettent au niveau du bois, de la terre et des pierres ; et l'on pourrait rĂ©aliser des hommes de bois qui rempliraient aussi bien cette fonction.
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Henry David Thoreau
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L'histoire des thĂ©ologies nous montre que les chefs religieux ont toujours affirmĂ© qu'au moyen de rituels, que par des rĂ©pĂ©titions de priĂšres ou de mantras, que par l'imitation de certains comportements, par le refoulement des dĂ©sirs, par des disciplines mentales et la sublimation des passions, que par un frein, imposĂ© aux appĂ©tits, sexuels et autres, on parvient aprĂšs s'ĂȘtre suffisamment torturĂ© l'esprit et le corps, Ă trouver un quelque-chose qui transcende cette petite vie.
Voilà ce que des millions de personnes soi-disant religieuses ont fait au cours des ùges ; soit en s'isolant, en s'en allant dans un désert, sur une montagne ou dans une caverne ; soit en errant de village en village avec un bol de mendiant ; ou bien en se réunissant en groupes, dans des monastÚres, en vue de contraindre leur esprit à se conformer à des modÚles établis.
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J. Krishnamurti (Freedom from the Known)
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Il est sans intĂ©rĂȘt Ă mon sens de discuter sur "our way of life" ou sur celle des Russes. Dans les deux cas, un ensemble de traditions et de coutumes ne constitue pas un ensemble trĂšs structurĂ©. Il est beaucoup plus intelligent de s'interroger pour connaĂźtre les institutions et les traditions utiles ou nuisibles aux hommes, bĂ©nĂ©fiques ou malĂ©fiques pour leur destin. Il faut alors tenter d'utiliser ainsi le meilleur dĂ©sormais reconnu, sans se prĂ©occuper de savoir si on le rĂ©alise actuellement chez nous ou ailleurs.
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Albert Einstein (The World As I See It)
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Bien sĂ»r, rien n'interdit Ă une femme d'avoir des enfants et de se rĂ©aliser en mĂȘme temps dans d'autres domaines. Au contraire, vous y ĂȘtes mĂȘme vivement encouragĂ©e : en posant la cerise de l'accomplissement personnel sur le gĂąteau de la maternitĂ©, vous flatterez notre bonne conscience et notre narcissisme collectif. Nous n'aimons pas nous avouer que nous voyons les femmes avant tout comme des reproductrices. [âŠ] Mais alors, vous avez intĂ©rĂȘt Ă avoir beaucoup d'Ă©nergie, un bon sens de l'organisation et une grande capacitĂ© de rĂ©sistance Ă la fatigue ; vous avez intĂ©rĂȘt Ă ne pas trop aimer dormir ou paresser, Ă ne pas dĂ©tester les horaires, Ă savoir faire plusieurs choses Ă la fois. (p. 82)
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Mona Chollet (SorciÚres : La puissance invaincue des femmes)
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Je condamne l'ignorance qui rĂšgne en ce moment dans les dĂ©mocraties aussi bien que dans les rĂ©gimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu'on la dirait voulue par le systĂšme, sinon par le rĂ©gime. J'ai souvent rĂ©flĂ©chi Ă ce que pourrait ĂȘtre l'Ă©ducation de l'enfant. Je pense qu'il faudrait des Ă©tudes de base, trĂšs simples, oĂč l'enfant apprendrait qu'il existe au sein de l'univers, sur une planĂšte dont il devra plus tard mĂ©nager les ressources, qu'il dĂ©pend de l'air, de l'eau, de tous les ĂȘtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout dĂ©truire. Il apprendrait que les hommes se sont entre-tuĂ©s dans des guerres qui n'ont jamais fait que produire d'autres guerres, et que chaque pays arrange son histoire, mensongĂšrement, de façon Ă flatter son orgueil. On lui apprendrait assez du passĂ© pour qu'il se sente reliĂ© aux hommes qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ©, pour qu'il les admire lĂ oĂč ils mĂ©ritent de l'ĂȘtre, sans s'en faire des idoles, non plus que du prĂ©sent ou d'un hypothĂ©tique avenir. On essaierait de le familiariser Ă la fois avec les livres et les choses ; il saurait le nom des plantes, il connaĂźtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposĂ©es aux enfants et aux trĂšs jeunes adolescents sous prĂ©texte de biologie ; il apprendrait Ă donner les premiers soins aux blessĂ©s ; son Ă©ducation sexuelle comprendrait la prĂ©sence Ă un accouchement, son Ă©ducation mentale la vue des grands malades et des morts. On lui donnerait aussi les simples notions de morale sans laquelle la vie en sociĂ©tĂ© est impossible, instruction que les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires et moyennes n'osent plus donner dans ce pays. En matiĂšre de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celles du pays oĂč il se trouve, pour Ă©veiller en lui le respect et dĂ©truire d'avance certains odieux prĂ©jugĂ©s. On lui apprendrait Ă aimer le travail quand le travail est utile, et Ă ne pas se laisser prendre Ă l'imposture publicitaire, en commençant par celle qui lui vante des friandises plus ou moins frelatĂ©es, en lui prĂ©parant des caries et des diabĂštes futurs. Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses vĂ©ritablement importantes plus tĂŽt qu'on ne le fait. (p. 255)
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Marguerite Yourcenar (Les Yeux ouverts : Entretiens avec Matthieu Galey)
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- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton pÚre, ta mÚre, ta soeur ou ton frÚre?
- Je n'ai ni pĂšre, ni mĂšre, ni soeur, ni frĂšre.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle?
- L'or?
- Je le hais comme vous haĂŻssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... lĂ -bas... lĂ -bas... les merveilleux nuages!
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Charles Baudelaire
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Accepter que tel ou tel ĂȘtre, que nous aimions, soit mort. Accepter que tel et tel, vivants, aient eu leurs faiblesses, leurs bassesses, leurs erreurs, que nous essayons vainement de recourvrir de pieux mensonges, un peu par respect et par pitiĂ© pour eux, beaucoup par pitiĂ© pour nous-mĂȘmes, et pour la vaine gloire dâavoir aimĂ© seulement la perfection, lâintelligence ou la beautĂ©. Accepter quâils soient morts avant leur temps, parce quâil nây a pas de temps. Accepter de les oublier, puisque lâoubli fait partie de lâordre des choses. Accepter de sâen souvenir, puisquâen secret la mĂ©moire se cĂąche au fond de lâoubli. Accepter mĂȘme, mais en se promettant de faire mieux la prochaine fois, et Ă la prochaine rencontre, de les avoir maladroitement ou mĂ©diocrement aimĂ©s.
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Marguerite Yourcenar (Pellegrina e straniera)
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Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lĂšvres d'un ministre,
NaĂźtre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, Ă l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci ! D'une main flatter la chĂšvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler Ă se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Ătre terrorisĂ© par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François" ?...
Non, merci ! Calculer, avoir peur, ĂȘtre blĂȘme,
Préférer faire une visite qu'un poÚme,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,
RĂȘver, rire, passer, ĂȘtre seul, ĂȘtre libre,
Avoir l'Ćil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaĂźt, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
Ă tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortßt,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, mĂȘme des feuilles,
Si c'est dans ton jardin Ă toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas ĂȘtre obligĂ© d'en rien rendre Ă CĂ©sar,
Vis-Ă -vis de soi-mĂȘme en garder le mĂ©rite,
Bref, dĂ©daignant d'ĂȘtre le lierre parasite,
Lors mĂȘme qu'on n'est pas le chĂȘne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-ĂȘtre, mais tout seul !
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Une vie active permet Ă lâhomme de rĂ©aliser ses valeurs Ă travers un travail crĂ©atif, tandis que celui qui mĂšne une vie passive et qui vit pour son plaisir peut faire lâexpĂ©rience de la beautĂ©, de lâart, ou de la nature.
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Viktor E. Frankl (Découvrir un sens à sa vie: Grùce à la logothérapie (French Edition))
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Il n'y a que deux ou trois crimes Ă faire dans le monde, dit Curval, et, ceux-lĂ faits, tout est dit; le reste est infĂ©rieur et l'on ne sent plus rien. Combien de fois, sacredieu, n'ai-je pas dĂ©sirĂ© qu'on pĂ»t attaquer le soleil, en priver l'univers, ou s'en servir pour embraser le monde? Ce serait des crimes cela, et non pas les petits Ă©carts oĂč nous nous livrons, qui se bornent Ă mĂ©tamorphoser au bout de l'an une douzaine de crĂ©atures en mottes de terre.
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Marquis de Sade (The 120 Days of Sodom)
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Il ne faut pas sous-estimer le besoin que nous avons de reprĂ©sentations - partagĂ©es par la majoritĂ© ou issues d'une contre-culture - qui, mĂȘme sans que nous en soyons clairement conscients, nous soutiennent, donnent sens, Ă©lan, Ă©cho et profondeur Ă nos choix de vie. Nous avons besoin de calques sous le tracĂ© de notre existence, pour l'animer, la soutenir et la valider, pour y entremĂȘler l'existence des autres et y manifester leur prĂ©sence, leur approbation.
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Mona Chollet (SorciÚres : La puissance invaincue des femmes)
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Chaque fois que le dĂ©sordre sâaccentue, le mouvement sâaccĂ©lĂšre, car on fait un pas de plus dans le sens du changement pur et de lâ« instantanĂ©itĂ© » ; câest pourquoi, comme nous le disions plus haut, plus les Ă©lĂ©ments sociaux qui lâemportent sont dâun ordre infĂ©rieur, moins leur domination est durable. Comme tout ce qui nâa quâune existence nĂ©gative, le dĂ©sordre se dĂ©truit lui-mĂȘme ; câest dans son excĂšs mĂȘme que peut se trouver le remĂšde aux cas les plus dĂ©sespĂ©rĂ©s, parce que la rapiditĂ© croissante du changement aura nĂ©cessairement un terme ; et, aujourdâhui, beaucoup ne commencent-ils pas Ă sentir plus ou moins confusĂ©ment que les choses ne pourront continuer Ă aller ainsi indĂ©finiment ?
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René Guénon (Spiritual Authority & Temporal Power)
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On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derriÚre eux et menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystÚres dans leur avenir.
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Victor Hugo (Les Misérables, tome I/3)
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De quelque sens que pût se présenter une affaire, il trouvait facilement, et en peu d'instants, les moyens fort bien fondés en droit d'arriver à une condamnation ou à un acquittement ; il était surtout le roi des finesses de procureur.
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Stendhal (La Chartreuse de Parme)
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Quelques fois je me disais qu'il passait peut-ĂȘtre toute une journĂ©e sans penser une seconde Ă moi. Je le voyais se lever, prendre son cafĂ©, parler, rire, comme si je n'existais pas. Ce dĂ©calage avec ma propre obsession me remplissait d'Ă©tonnement. Comment Ă©tait-ce possible. Mais lui-mĂȘme aurait Ă©tĂ© stupĂ©fait d'apprendre qu'il ne quittait pas ma tĂȘte du matin au soir. Il n'y avait pas de raison de trouver plus juste mon attitude ou la sienne. En un sens, j'avais plus de chance que lui.
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Annie Ernaux (Simple Passion)
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sont insĂ©parables) comme Ă©tant « la science des lois de la pensĂ©e, autrement dit, la mĂ©thode de la raison » et la dialectique (dĂ©rivant de ÎŽÎčαλΔγΔÏÏαÎč : « converser » car toute conversation communique des faits ou des opinions, c.-Ă -d. est historique ou dĂ©libĂ©rative) comme Ă©tant « lâart de la controverse » (dans le sens moderne du terme). Il est donc Ă©vident que la logique traite des a priori, sĂ©parables en dĂ©finitions empiriques, c.-Ă -d. les lois de la pensĂ©e, les processus de la raison (le λογοÏ),
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Arthur Schopenhauer (The Art of Always Being Right)
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[...] la foi, l'acte de croire Ă des mythes, des idĂ©ologies ou des lĂ©gendes surnaturels, est la consĂ©quence de la biologie. [...] Il est dans notre nature de survivre. La foi est une rĂ©ponse instinctive Ă des aspects de l'existence que nous ne pouvons expliquer autrement, que ce soit le vide moral que nous percevons dans l'univers, la certitude de la mort, le mystĂšre des origines, le sens de notre propre vie ou son absence de sens. Ce sont des aspects Ă©lĂ©mentaires et d'une extraordinaire simplicitĂ©, mais nos propres limitations nous empĂȘchent de donner des rĂ©ponses sans Ă©quivoque Ă ces questions et, pour cette raison, nous gĂ©nĂ©rons pour nous dĂ©fendre une rĂ©ponse Ă©motionnelle. C'est de la pure et simple biologie. [...] Toute interprĂ©tation ou observation de la rĂ©alitĂ© l'est par nĂ©cessitĂ©. En lâoccurrence, le problĂšme rĂ©side dans le fait que l'homme est un animal moral abandonnĂ© dans un monde amoral, condamnĂ© Ă une existence finie et sans autre signification que de perpĂ©tuer le cycle naturel de l'espĂšce. Il est impossible de survivre dans un Ă©tat prolongĂ© de rĂ©alitĂ©, au moins pour un ĂȘtre humain.
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Carlos Ruiz ZafĂłn (The Angel's Game (The Cemetery of Forgotten Books, #2))
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Contrairement Ă la plupart des hommes un peu rĂ©flĂ©chis, je n'ai pas plus l'habitude du mĂ©pris de soi que de l'amour-propre ; je sens trop que chaque acte est complet, nĂ©cessaire et inĂ©vitable, bien qu'imprĂ©vu Ă la minute qui prĂ©cĂšde, et dĂ©passĂ© Ă la minute qui suit. Pris dans une sĂ©rie de dĂ©cisions toutes dĂ©finitives, pas plus qu'un animal, je n'avais eu le temps d'ĂȘtre un problĂšme Ă mes propres yeux. (p. 158-159)
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Marguerite Yourcenar (Alexis ou le Traité du vain combat / Le Coup de grùce)
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Il est naturel, lorsquâun accident ou une terreur subite nous surprend au milieu dâun plaisir, que lâimpression en soit plus grande quâen tout autre temps, soit Ă cause du contraste, soit parce que tous nos sens, Ă©tant vivement Ă©veillĂ©s, sont plus susceptibles dâĂ©prouver une Ă©motion forte et rapide.
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sufferings of Young Werther)
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Quand on sâattend au pire, le moins pire a une saveur toute particuliĂšre, que vous dĂ©gusterez avec plaisir, mĂȘme si ce nâest pas le meilleur.
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Ce n'est pas la vie qui est belle, c'est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas Ă atteindre un bonheur parfait, mais contentez vous des petites choses de la vie, qui, mises bout Ă bout, permettent de tenir la distance⊠Les tout petit riens du quotidien, dont on ne se rend mĂȘme plus compte mais qui font que, selon la façon dont on les vit, le moment peut ĂȘtre plaisant et donne envie de sourire. Nous avons tous nos petits riens Ă nous. Il faut juste en prendre conscience.
***
Le silence a cette vertu de laisser parler le regard, miroir de lâĂąme. On entend mieux les profondeurs quand on se tait.
***
Au temps des sorciĂšres, les larmes dâhomme devaient ĂȘtre trĂšs recherchĂ©es. Câest rare comme la bave de crapaud. Ce quâelles pouvaient en faire, ça, je ne sais pas. Une potion pour rendre plus gentil ? Plus humain ? Moins avare en Ă©motion ? Ou moins poilu ?
***
Quand un silence sâinstalle, on dit quâun ange passeâŠ
***
Vide. Je me sens vide et Ă©teinte. Jâai lâimpression dâĂȘtre un peu morte, moi aussi. DâĂȘtre un champ de bataille. Tout a brĂ»lĂ©, le sol est irrĂ©gulier, avec des trous bĂ©ants, des ruines Ă perte de vue. Le silence aprĂšs lâhorreur. Mais pas le calme aprĂšs la tempĂȘte, quand on se sent apaisĂ©. Moi, jâai lâimpression dâavoir sautĂ© sur une mine, dâavoir explosĂ© en mille morceaux, et de ne mĂȘme pas savoir comment je vais faire pour les rassembler, tous ses morceaux, ni si je les retrouverai tous.
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Accordez-vous le droit de vivre votre chagrin. Il y a un temps pour tout.
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Ce nâest pas dâintuition dont est dotĂ© Romain, mais dâattention.
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ÒȘa fait toujours plaisir un cadeau, surtout de la part des gens quâon aime.
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AgnĂšs Ledig (Juste avant le bonheur)
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A l'opposĂ©, les "apostates du conjugal" ont toujours cultivĂ© une distance critique, voire une dĂ©fiance totale Ă l'Ă©gard de ces rĂŽles [de la bonne Ă©pouse ou de la bonne mĂšre]. Ce sont aussi des femmes crĂ©atives, qui lisent beaucoup et qui ont une vie intĂ©rieure intense [...]. Elles se conçoivent comme des individus et non comme des reprĂ©sentantes d'archĂ©types fĂ©minins. Loin de l'isolement misĂ©rable que les prĂ©jugĂ©s associent au fait de vivre seule, cet affinement inlassable de leur identitĂ© produit un double effet : il leur permet d'apprivoiser et mĂȘme de savourer cette solitude Ă laquelle la plupart des gens, mariĂ©s ou pas, sont confrontĂ©s, au moins par pĂ©riodes, au cours de leurs vies, mais aussi de nouer des relations particuliĂšrement intenses, car Ă©manant du cĆur de leur personnalitĂ© plutĂŽt que de rĂŽles sociaux convenus. En ce sens, la connaissance de soi n'est pas un "Ă©goĂŻsme", un repli sur soi, mais une voie royale vers les autres.
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Mona Chollet (SorciÚres : La puissance invaincue des femmes)
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Je ne vois pas pourquoi l'amour entre une mĂšre et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s'aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s'en foutre, une fois pour toutes, de l'amour, de l'amour prĂ©tendu, de toutes les formes d'amour, mĂȘme de celui-lĂ , pourquoi il faudrait absolument qu'on s'aime, dans les familles et ailleurs, qu'on se le raconte sans cesse, les uns aux autres ou Ă soi-mĂȘme. Je me demande qui a inventĂ© ça, de quand ça date, si c'est une mode, une nĂ©vrose, un toc, du dĂ©lire, quels sont les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, les ressorts politiques. Je me demande ce qu'on nous cache, ce qu'on veut de nous avec cette grande histoire de l'amour. Je regarde les autres et je ne vois que des mensonges et je ne vois que des fous. Quand est-ce qu'on arrĂȘte avec l'amour ? Pourquoi on ne pourrait pas ? Il faudrait que je sache. Je me pose la question.
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Constance Debré (Love Me Tender)
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Le silence est un effet de la prudence par laquelle on refuse de se laisser juger ou de sâengager. Il est aussi un effet de lâascĂ©tisme par lequel on rĂ©frĂšne la spontanĂ©itĂ© de ses mouvements naturels, on renonce Ă compter dans lâesprit dâautrui, Ă obtenir son estime ou Ă exercer une action sur lui.
Cependant, il y a encore dans le silence une sorte dâhommage rendu Ă la gravitĂ© de la vie ; car les paroles ne forment quâun monde intermĂ©diaire entre ces sentiments intĂ©rieurs qui nâont de sens que pour nous, mais quâelles trahissent toujours, et les actes qui changent la face du monde et dont souvent elles tiennent la place. Lâhomme le plus frivole se contente de parler, sans que ses paroles mettent en jeu ni sa pensĂ©e, ni sa conduite. Le plus sĂ©rieux est celui qui parle le moins : il ne sait que mĂ©diter ou agir.
Les paroles ne valent que si elles sont mĂ©diatrices entre la virtualitĂ© de la pensĂ©e et la rĂ©alitĂ© de lâaction. Et lâon peut dire quâelles rendent la pensĂ©e rĂ©elle, bien quâelles ne soient encore quâune action virtuelle.
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Louis Lavelle (L'erreur de Narcisse)
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ce n'est pas le sacrifice qu'on fait de ses sens à la vertu qui rend heureux ; sans doute il ne peut y avoir de félicité dans une telle contrainte.
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Marquis de Sade (La nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu: Illustré par Annie de Jolie (French Edition))
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Le Maroc Ă toujours Ă©tĂ© une terre de Soufis ; il Ă recueilli l'hĂ©ritage de toute une plĂ©iade de grands maĂźtres qui, aux 6Ă©me et 7Ă©me siĂšcles de l'HĂ©gire, quittĂšrent l'Espagne pour s'Ă©tablir en Afrique. Ă une Ă©poque oĂč lâEurope vĂ©cut dĂ©jĂ , avec la RĂ©volution française et le commercialisme anglais, les grandes victoires du matĂ©rialisme, le Maroc connut une nouvelle floraison de vie contemplative. Des maĂźtres comme el-`ArabĂź el-DarqĂąwĂź ou al-HarrĂąq reprĂ©sentent toujours le tasawwuf le plus pur. En un certain sens le cĂŽtĂ© rude, qui distingue le milieu marocain des milieux plus orientaux, Ă©tait une protection pour la vie spirituelle.
[Conférence donnée le 21 mai 1977 devant l'Association de l'Université El-Qaraouyine.]
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Titus Burckhardt
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Je ris, Caesonia, quand je pense que, pendant des annĂ©es, Rome tout entiĂšre a Ă©vitĂ© de prononcer le nom de Drusilla. Car Rome s'est trompĂ©e pendant des annĂ©es. L'amour ne m'est pas suffisant, c'est cela que j'ai compris alors. C'est cela que je comprends aujourd'hui encore, en te regardant. Aimer un ĂȘtre, c'est accepter de vieillir avec lui. Je ne suis pas capable de cet amour. Drusilla vieille, c'Ă©tait bien pis que Drusilla morte. On croit qu'un homme souffre parce que l'ĂȘtre qu'il aime meurt en un jour. Mais sa vraie souffrance est moins futile : c'est de s'apercevoir que le chagrin non plus ne dure pas. MĂȘme la douleur est privĂ©e de sens.
Tu vois, je n'avais pas d'excuses, pas mĂȘme l'ombre d'un amour, ni l'amertume de la mĂ©lancolie. Je suis sans alibi. Mais aujourd'hui, me voilĂ encore plus libre qu'il y a des an-nĂ©es, libĂ©rĂ© que je suis du souvenir et de l'illusion. (Il rit d'une façon passionnĂ©e.) Je sais que rien ne dure ! Savoir cela ! Nous sommes deux ou trois dans l'histoire Ă en avoir fait vraiment l'expĂ©rience, accompli ce bonheur dĂ©ment. Ceasonia, tu as suivi jusqu'au bout une bien curieuse tragĂ©die. Il est temps que pour toi le rideau se baisse.
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Albert Camus (Caligula)
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Un jour viendra, ai-je dit, oĂč nous serons tous morts. Tous. Un jour viendra oĂč il ne restera plus aucun ĂȘtre humain pour se rappeler l'existence des hommes. Un jour viendra oĂč il ne restera plus personne pour se souvenir d'Aristote ou de ClĂ©opĂątre, encore moins de toi. Tout ce qui a Ă©tĂ© fait, construit, Ă©crit, pensĂ© ou dĂ©couvert sera oubliĂ©, et tout ça, ai-je ajoutĂ© avec un geste large, n'aura servi Ă rien. Ce jour viendra bientĂŽt ou dans des millions d'annĂ©es. Quoi qu'il arrive, mĂȘme si nous survivons Ă la fin du soleil, nous ne survivrons pas toujours. Du temps s'est Ă©coulĂ© avant que les organismes acquiĂšrent une conscience et il s'en Ă©coulera aprĂšs. Alors si l'oubli inĂ©luctable de l'humanitĂ© t'inquiĂšte, je te conseille de ne pas y penser. C'est ce que tout le monde fait.
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John Green (The Fault in Our Stars)
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J'ai Ă©crit le mot  : amour. J'ai bien envisagĂ© d'en employer un autre. Au moins parce que c'est une notion curieuse, l'amour  ; difficile Ă dĂ©finir, Ă cerner, Ă Ă©tablir. Il en existe tant de degrĂ©s, tant de variations. J'aurais pu me contenter d'affirmer que j'Ă©tais attendri (et il est exact que T.  savait Ă merveille me faire faiblir, flĂ©chir), ou charmĂ© (il s'y entendait comme personne pour attirer Ă lui, conquĂ©rir, flatter, et mĂȘme ensorceler), ou troublĂ© (il provoquait souvent un mĂ©lange de perplexitĂ© et d'Ă©moi, renversait les situations), ou sĂ©duit (il m'attirait dans ses filets, me bluffait, me gagnait Ă ses causes), ou Ă©pris (j'Ă©tais bĂȘtement enjouĂ©, je pouvais m'enflammer pour un rien)  ; ou mĂȘme aveuglĂ© (je mettais de cĂŽtĂ© ce qui m'embarrassait, je minimisais ses dĂ©fauts, portais aux nues ses qualitĂ©s), perturbĂ© (je n'Ă©tais plus tout Ă fait moi-mĂȘme), ce qui aurait un sens moins favorable. J'aurais pu expliquer qu'il ne s'agissait que d'affection, que je me contentais d'avoir le « bĂ©guin  », une formulation suffisamment floue pour englober n'importe quoi. Mais ce serait me payer de mots. La vĂ©ritĂ©, la vĂ©ritĂ© toute nue, c'est que j'Ă©tais amoureux. Autant employer les mots prĂ©cis.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Pourquoi ne l'as-tu pas tué ? me demanda-t-elle.
â Il n'y a pas de fatalitĂ©. J'en suis la preuve vivante, et je me sens pareil Ă cet enfant par les origines. De mĂȘme que je ne puis avoir la certitude d'ĂȘtre le maĂźtre absolu de la destinĂ©e d'Arthur, tu ne peux non plus espĂ©rer contrĂŽler totalement le devenir de ton fils. Ainsi il n'y a pas de fatalitĂ© ni dans la crĂ©ation ni dans la destruction, car deux choses Ă©chappent aux calculs les plus subtils de la prĂ©voyance : l'Ăąme et le hasard. Et mĂȘme si tu parviens Ă faire de cet ĂȘtre un instrument parfait au service de ta haine de l'homme, il ne pourra nuire que si Arthur et ses pairs de la Table Ronde montrent folie ou faiblesse. Et s'ils sont fous ou faibles, qu'importe la cause de leur ruine, car le coupable ne sera pas toi, ni ton fils, mais eux-mĂȘmes.
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Michel Rio (Merlin)
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Le but de la fĂȘte est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misĂ©rables et promis Ă la mort. Autrement dit, de nous transformer en animaux. C'est pourquoi le primitif a un sens de la fĂȘte trĂšs dĂ©veloppĂ©. Une bonne flambĂ©e de plantes hallucinogĂšnes, trois tambourins, et le tour est jouĂ© : un rien l'amuse. Ă lâopposĂ©, l'Occidental moyen n'aboutit Ă une extase insuffisante qu'Ă l'issue de raves interminables dont il ressort sourd et droguĂ© : il n'a pas du tout le sens de la fĂȘte. ProfondĂ©ment conscient de lui-mĂȘme, radicalement Ă©tranger aux autres, terrorisĂ© par lâidĂ©e de la mort, il est bien incapable dâaccĂ©der Ă une quelconque fusion. Cependant, il s'obstine. La perte de sa condition animale l'attriste, il en conçoit honte et dĂ©pit ; il aimerait ĂȘtre un fĂȘtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation.
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Michel Houellebecq (Interventions 2020)
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! On y croit et on en a peur. VoilĂ le mal. Tant quâon nâaura pas dĂ©truit le respect pour ce qui est imprimĂ©, on nâaura rien fait ! Inspirez au public le goĂ»t des grandes choses et il dĂ©laissera les petites. â Ou plutĂŽt laissez les petites se dĂ©vorer entre elles. Je regarde comme un des bonheurs de ma vie de ne pas Ă©crire dans les journaux. Il en coĂ»te Ă ma bourse, mais ma conscience sâen trouve bien, ce qui est le principal.
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Gustave Flaubert (GUSTAVE FLAUBERT Correspondance: Tome 4 -1869-1875 (French Edition))
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VoilĂ bien la famille : mĂȘme celui qui n'a pas sa place dans le monde, qui n'est ni cĂ©lĂšbre ni riche, Ă qui il n'est venu ni enfants ni idĂ©es, et dont le public ne lira le nom que dans sa notice nĂ©crologique, celui-lĂ , en famille, a pourtant sa place attitrĂ©e. En famille, on est quelqu'un. Vous n'imaginez pas comme Caroline imite bien Chaplin, ni comme Rudi est irritable. Et quel sens de l'humour, dans toute la famille ! Ce qui, partout ailleurs, n'aurait rien d'humoristique dĂ©clenche ici des rires retentissants, on ne saurait dire pourquoi ; c'est drĂŽle, voilĂ tout, n'est-ce pas l'essentiel en matiĂšre d'humour ? Et puis, tous ceux qui ne sont pas de la famille sont bien plus ridicules qu'ils ne s'en doutent. Dieu les a vouĂ©s Ă la caricature ; si vous ĂȘtes seul au monde, sans attaches, vous pouvez ĂȘtre sĂ»r d'ĂȘtre le summum du ridicule pour les diverses familles qui vous observent. Il est vrai que ces qualitĂ©s, comme tout, peuvent ĂȘtre vues sous leur angle nĂ©gatif : la famille a l'esprit plus petit qu'une petite ville. Plus elle est chaleureuse, plus elle se montre dure pour tout ce qui n'est est pas elle, et elle est toujours plus cruelle qu'un ĂȘtre confrontĂ© seul Ă la souffrance du monde. En cantonnant la gloire dans son cercle restreint, oĂč elle est faceil Ă atteindre (« gloire de la famille »), elle endort l'ambition. Et parce que tous les Ă©vĂ©nements familiaux suscitent une tristesse plus profonde ou une joie plus Ă©clatante qu'ils ne le mĂ©ritent rĂ©ellement, parce qu'en famille ce qui n'a rien d'humoristique devient de l'humour, et des peines insignifiantes Ă l'Ă©chelle collective, un malheur personnel, elle est le berceau de toute l'ineptie qui imprĂšgne notre vie publique. Il y aurait encore long Ă en dire et on l'a dit parfois, mais jamais en des jours comme celui-ci.
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Robert Musil (La maison enchantée)
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Les femmes ont les mĂȘmes fins derniĂšres que les hommes. Le Coran ne distingue quâentre ceux, hommes ou femmes, qui cherchent la Loi de Dieu et ceux qui ne sâen soucient pas. Il nây a pas dâautre hiĂ©rarchie entre les ĂȘtres humains ⊠Mais vous, les hommes, vous considĂ©rez les femmes comme des plantes quâon ne recherche que pour leurs fruits, la procrĂ©ation. Et vous en faites des sĂ©parĂ©es, des servantes. Ce sont vos traditions : elles nâont rien Ă voir avec lâislam.
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ibn Rushd
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Les vies gays sont souvent des vies diffĂ©rĂ©es ; elles commencent lorsqu'un individu se rĂ©invente lui-mĂȘme, en sortant de son silence, de sa clandestinitĂ© honteuse, ou en tout cas en s'amĂ©nageant des espaces oĂč il lui est possible d'ĂȘtre ce qu'il est et veut ĂȘtre. Lorsqu'il choisit au lieu de subir, et par exemple, lorsqu'il se compose une autre famille - constituĂ©e de ses amis, de ses amants, de ses anciens amants devenus ses amis et des amis de ses anciens amants - et reconstruit ainsi son identitĂ© aprĂšs avoir quittĂ© le champ clos et Ă©touffant de sa famille d'origine et de ses injonctions tacites ou explicites Ă l'hĂ©tĂ©rosexualitĂ©. Une telle fuite ne signifie pas nĂ©cessairement, cela va de soi, la rupture totale avec sa famille, mais plutĂŽt la nĂ©cessitĂ© de s'en tenir Ă©loignĂ© et de la tenir Ă distance. Avant cela, les vies gays ne sont que des vies vĂ©cues par procuration, des vies imaginĂ©es, ou des vies attendues, espĂ©rĂ©es autant que redoutĂ©es. (p. 46)
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Didier Eribon (Insult and the Making of the Gay Self (Series Q))
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Attends. Laisse-moi dire adieu Ă cette lĂ©gĂšretĂ© sans tache qui fut la mienne. Laisse-moi dire adieu Ă ma jeunesse. Il y a des soirs, des soirs de Corinthe ou d'AthĂšnes, pleins de chants et d'odeurs qui ne m'appartiendront plus jamais. Des matins, pleins d'espoir aussi... Allons adieu! adieu! (Il vient vers Electre.) Viens, Electre, regarde notre ville. Elle est lĂ , rouge sous le soleil, bourdonnante d'hommes et de mouches, dans l'engourdissement tĂȘtu d'un aprĂšs-midi d'Ă©tĂ©; elle me repousse de tous ses murs, de tous ses toits, de toutes ses portes closes. Et pourtant elle est Ă prendre, je le sens depuis ce matin. Et toi aussi, Electre, tu es Ă prendre. Je vous prendrai. Je deviendrai hache et je fendrai en deux ces murailles obstinĂ©es, j'ouvrirai le ventre de ces maisons bigotes, elles exhaleront par leurs plaies bĂ©antes une odeur de mangeaille et d'encens; je deviendrai cognĂ©e et je m enfoncerai dans le cĆur de cette ville comme la cognĂ©e dans le cĆur d'un chĂȘne.
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Jean-Paul Sartre (The Flies (SparkNotes Literature Guide Series))
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Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées
Tout comme une personne privée de force et de défense
Contre Amour qui le maintient sous sa juridiction ;
Sa méditation est d'une intensité telle
Qu'il perd le sens de luiâmĂȘme ;
Il ne sait pas s'il existe ou s'il n'existe pas,
Il ne se rappelle pas son nom,
Il ne sait pas s'il est armé ou non,
Il ne sait pas oĂč il va, ni d'oĂč il vient ;
Il ne se souvient de rien,
Hormis d'une seule chose, et, Ă cause d'elle,
Il a mis les autres choses en oubli ;
Il pense tant Ă cette seule chose
Qu'il n'entend, ne voit ni ne comprend rien.
(Et cil de la charrete panse
Con cil qui force ne desfanse
N'a vers Amors qui le justise ;
Et ses pansers est de tel guise
Que lui meĂŻsmes en oblie,
Ne set s'il est, ou s'il n'est mie,
Ne ne li manbre de son non,
Ne set s'il est armez ou non,
Ne set ou va, ne set don vient ;
De rien nule ne li sovient
Fors d'une seule, et por celi
A mis les autres en obli ;
A cele seule panse tant
Qu'il n'ot, ne voit, ne rien n'antant.)
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Chrétien de Troyes (Lancelot: The Knight of the Cart (Chretien de Troyes Romances S))
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concevoir lâInfini quantitativement, ce nâest pas seulement le borner, mais câest encore, par surcroĂźt, le concevoir comme susceptible dâaugmentation ou de diminution, ce qui nâest pas moins absurde ; avec de semblables considĂ©rations, on en arrive vite Ă envisager non seulement plusieurs infinis qui coexistent sans se confondre ni sâexclure, mais aussi des infinis qui sont plus grands ou plus petits que dâautres infinis, et mĂȘme, lâinfini Ă©tant devenu si relatif dans ces conditions quâil ne suffit plus, on invente le « transfini », câest-Ă -dire le domaine des quantitĂ©s plus grandes que lâinfini ; et câest bien dâ « invention » quâil sâagit proprement alors, car de telles conceptions ne sauraient correspondre Ă rien de rĂ©el : autant de mots, autant dâabsurditĂ©s, mĂȘme au regard de la simple logique Ă©lĂ©mentaire, ce qui nâempĂȘche pas que, parmi ceux qui les soutiennent, il sâen trouve qui ont la prĂ©tention dâĂȘtre des « spĂ©cialistes » de la logique, tellement grande est la confusion intellectuelle de notre Ă©poque !
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René Guénon (The Metaphysical Principles of the Infinitesimal Calculus)
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Tu viens d'incendier la BibliothĂšque ?
- Oui.
J'ai mis le feu lĂ .
- Mais c'est un crime inouĂŻ !
Crime commis par toi contre toi-mĂȘme, infĂąme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton Ăąme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maĂźtre, est Ă ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothĂšque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siĂšcles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poĂštes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des HomĂšres, des jobs, debout sur l'horizon,
Dans MoliĂšre, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est lĂ sur la hauteur;
Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophĂštes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L'ùme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ăbloui, tu te sens le mĂȘme homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croĂźtre,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloßtre
Ă mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton Ăąme interrogĂ©e est prĂȘte Ă leur rĂ©pondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la premiĂšre.
Puis vient la liberté. Toute cette lumiÚre,
C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rĂȘvĂ©s par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur Ă la vĂ©ritĂ© mĂȘle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'Îte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse Ă toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrÚs, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
- Je ne sais pas lire.
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Victor Hugo
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Que duro Ă© voltar a nacer! MĂĄis duro aĂnda volver a morrer!! Que duro Ă© andar de vida en vida!!! Ser sen saber ren, ser sen bo camiño, temor e dĂșbida de ser ou non ser e un futuro terror programado e programĂĄndose continuamente supurando erros e/ou engadindo novas liñas erradas que alongan un mal camiño errado dende a matriz. Sufrir pola vida e pola luz e non saber a onde vou nin onde estou! Peixe agonizante na cuberta dun barco sen mariñeiros, picado por albatros moribundos e xa uliscado polos primeiros lirios en abandoar a embarcaciĂłn.
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Alexandre Alphonse (O Ceo de Santiago)
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- Maman, pourquoi les nuages vont dans un sens et nous dans l'autre ?
Isaya sourit, caressa la joue de sa fille du bout des doigts.
- Il y a deux réponses à ta question. Comme à toutes les questions, tu le sais bien. Laquelle veux-tu entendre ?
- Les deux.
-Laquelle en premier alors ?
La fillette plissa le nez.
- Celle du savant.
- Nous allons vers le nord parce que nous cherchons une terre oĂč nous Ă©tablir. Un endroit oĂč construire une belle maison, Ă©lever des coureurs et cultiver des racines de niam. C'est notre rĂȘve depuis des annĂ©es et nous avons quittĂ© Al-Far pour le vivre.
- Je nâaime pas les galettes de niam...
- Nous planterons aussi des fraises, promis. Les nuages, eux, n'ont pas le choix. Ils vont vers le sud parce que le vent les pousse et, comme ils sont trÚs trÚs légers, il sont incapables de lui résister.
- Et la réponse du poÚte ?
- Les hommes sont comme les nuages. Ils sont chassés en avant par un vent mystérieux et invisible face auquel ils sont impuissants. Ils croient maßtriser leur route et se moquent de la faiblesse des nuages, mais leur vent à eux est mille fois plus fort que celui qui souffle là -haut.
La fillette croisa les bras et parut se désintéresser de la conversation afin d'observer un vol de canards au plumage chatoyant qui se posaient sur la riviÚre proche. Indigo, émeraude ou vert pùle, ils se bousculaient dans une cacophonie qui la fit rire aux éclats.
Lorsque les chariots eurent dépassé les volatiles, elle se tourna vers sa mÚre.
- Cette fois, je préfÚre la réponse du savant.
-Pourquoi ? demande Isaya qui avait attendu sereinement la fin de ce qu'elle savait ĂȘtre une intense rĂ©flexion.
- J'aime pas qu'on me pousse en cachette.
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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Il n'y a que les imbĂ©ciles qui ne soient pas gourmands. On est gourmand comme on est artiste, comme on est instruit, comme on est poĂšte. Le goĂ»t, mon cher, c'est un organe dĂ©licat, perfectible et respectable comme lâĆil et l'oreille. Manquer de goĂ»t, c'est ĂȘtre privĂ© d'une facultĂ© exquise, de la facultĂ© de discerner la qualitĂ© des aliments, comme on peut ĂȘtre privĂ© de celle de discerner les qualitĂ©s d'un livre ou d'une oeuvre d'art ; c'est ĂȘtre privĂ© d'un sens essentiel, d'une partie de la supĂ©rioritĂ© humaine ; c'est appartenir Ă une des innombrables classes d'infirmes, de disgraciĂ©s et de sots dont se compose notre race ; c'est avoir la bouche bĂȘte, en un mot, comme on a l'esprit bĂȘte. Un homme qui ne distingue pas une langouste d'un homard, d'un hareng, cet admirable poisson qui porte en lui toutes les saveurs, tous les arĂŽmes de la mer, d'un maquereau ou d'un merlan, et une poire crassane d'une duchesse, est comparable Ă celui qui cofonderait Balzac avec EugĂšne Sue, une symphonie de Beethoven avec une marche militaire d'un chef de musique de rĂ©giment, et l'Apollon du BelvĂ©dĂšre avec la statue du gĂ©nĂ©ral Blanmont !
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Guy de Maupassant
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Du reste, la majoritĂ© des orientalistes ne sont et ne veulent ĂȘtre que des Ă©rudits ; tant quâils se bornent Ă des travaux historiques ou philologiques, cela nâa pas grande importance ; il est Ă©vident que des ouvrages de ce genre ne peuvent servir de rien pour atteindre le but que nous envisageons ici, mais leur seul danger, en somme, est celui qui est commun Ă tous les abus de lâĂ©rudition, nous voulons dire la propagation de cette « myopie intellectuelle » qui borne tout savoir Ă des recherches de dĂ©tail, et le gaspillage dâefforts qui pourraient ĂȘtre mieux employĂ©s dans bien des cas. Mais ce qui est beaucoup plus grave Ă nos yeux, câest lâaction exercĂ©e par ceux des orientalistes qui ont la prĂ©tention de comprendre et dâinterprĂ©ter les doctrines, et qui les travestissent de la façon la plus incroyable, tout en assurant parfois quâils les comprennent mieux que les Orientaux eux-mĂȘmes (comme Leibnitz sâimaginait avoir retrouvĂ© le vrai sens des caractĂšres de Fo-hi), et sans jamais songer Ă prendre lâavis des reprĂ©sentants autorisĂ©s des civilisations quâils veulent Ă©tudier, ce qui serait pourtant la premiĂšre chose Ă faire, au lieu de se comporter comme sâil sâagirait de reconstituer des civilisations disparues.
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René Guénon (East and West)
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Le culte des sens a Ă©tĂ© souvent dĂ©criĂ©, et Ă juste titre : un instinct naturel inspire aux hommes la terreur de passions et de sensations qui leur semblent plus fortes qu'eux-mĂȘmes, et qu'ils ont conscience de partager avec les formes infĂ©rieures du monde organique. Mais Dorian Gray estimait que la vraie nature des sens n'avait jamais Ă©tĂ© bien comprise, qu'ils avaient gardĂ© leur animalitĂ© sauvage uniquement parce qu'on avait voulu les soumettre par la famine ou les tuer Ă force de souffrance, au lieu de chercher Ă en faire les Ă©lĂ©ments d'une spiritualitĂ© nouvelle, ayant pour trait dominant une sĂ»re divination de la beautĂ©. Quand il considĂ©rait la marche de l'homme Ă travers l'Histoire, il Ă©tait poursuivi par une impression d'irrĂ©parable dommage. Que de choses on avait sacrifiĂ©es, et combien vainement ! Des privations sauvages, obstinĂ©es, des formes monstrueuses de martyre et d'immolation de soi, nĂ©es de la peur, avaient abouti Ă une dĂ©gradation plus Ă©pouvantable que la dĂ©gradation tout imaginaire qu'avaient voulu fuir de pauvres ignorants : la Nature, dans sa merveilleuse ironie, avait amenĂ© les anachorĂštes Ă vivre dans le dĂ©sert, mĂȘlĂ©s aux animaux sauvages ; aux ermites, elle avait donnĂ© pour compagnons les bĂȘtes des champs.
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Oscar Wilde (The Picture of Dorian Gray)
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L'exemple de la vessie natatoire chez le poisson est excellent, en ce sens qu'il nous démontre clairement ce fait important qu'un organe primitivement construit dans un but distinct, c'est à dire pour faire flotter l'animal, peut se convertir en un organe ayant une fonction trÚs différente, c'est à dire la respiration. La vessie natatoire fonctionne aussi, chez certains poissons, comme un accessoire de l'organe de l'ouïe. Tous les physiologiste admettent que, par sa position et sa conformation, la vessie natatoire est homologue ou idéalement semblable aux poumons des vertébrés supérieurs; on est donc parfaitement fondée à admettre que la vessie natatoire a été réellement convertie en poumon, c'est à dire en un organe exclusivement destiné à la respiration.
On peut conclure de ce qui précÚde que tous les vertébrés pourvus de poumons descendent par génération ordinaire de quelque ancien prototype inconnu qui possédait un appareil flotteur ou, autrement dit, une vessie natatoire. Nous pouvons ainsi [...] comprendre le fait étrange que tout ce que nous buvons et que tout ce que nous mangeons doit passer devant l'orifice de la trachée, au risque de tomber dans les poumons malgré l'appareil remarquable qui permet la fermeture de la glotte.
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Charles Darwin (The Origin of Species)
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On assiste en fait Ă un Ă©trange renversement de perspective : lâhumanitĂ© antique a Ă©tĂ© accusĂ©e dâĂȘtre «mythique», câest-Ă -dire dâavoir vĂ©cu et dâavoir agi sous la pression de complexes imaginaires et irrationnels. La vĂ©ritĂ©, en fait, câest que sâil a jamais existĂ© une humanitĂ© «mythique» dans ce sens nĂ©gatif du terme, câest bien lâhumanitĂ© contemporaine : tous les grands mots Ă©crits avec une majuscule - Ă commencer par Peuple, ProgrĂšs, HumanitĂ©, SociĂ©tĂ©, LibertĂ© et tant dâautres qui ont provoquĂ© dâincroyables mouvements de masse, entraĂźnĂ© chez lâindividu une paralysie fondamentale de toute capacitĂ© de jugement lucide et de critique, et qui ont eu les consĂ©quences les plus dĂ©sastreuses -, tous ces mots ressemblent aujourdâhui Ă des mythes ou, mieux, Ă des «fables», puisque «fable», de fari, signifie Ă©tymologiquement ce qui correspond au seul parler, donc Ă des paroles vides. Câest lĂ le niveau auquel est parvenue lâhumanitĂ© actuelle, Ă©voluĂ©e et Ă©clairĂ©e.
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Julius Evola (L'arco e la clava)
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Ătre heureux, câest apprendre Ă choisir. Non seulement les plaisirs appropriĂ©s mais aussi sa voie, son mĂ©tier, sa maniĂšre de vivre et dâaimer. Choisir ses loisirs, ses amis, les valeurs sur lesquelles fonder sa vie. Bien vivre, câest apprendre Ă ne pas rĂ©pondre Ă toutes les sollicitations, Ă hiĂ©rarchiser ses prioritĂ©s. Lâexercice de la raison permet une mise en cohĂ©rence de notre vie en fonction des valeurs ou des buts que nous poursuivons. Nous choisissons de satisfaire tel plaisir ou de renoncer Ă tel autre parce que nous donnons un sens Ă notre vie â et ce, aux deux acceptions du terme : nous lui donnons Ă la fois une direction et une signification.
â
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SénÚque
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De lâespĂšce dâĂąme qui a la plus haute autoritĂ© en nous, voici lâidĂ©e quâil faut sâen faire : câest que Dieu nous lâa donnĂ©e comme un gĂ©nie, et câest le principe que nous avons dit logĂ© au sommet de notre corps, et qui nous Ă©lĂšve de la terre vers notre parentĂ© cĂ©leste, car nous sommes une plante du ciel, non de la terre, nous pouvons lâaffirmer en toute vĂ©ritĂ©. Car Dieu a suspendu notre tĂȘte et notre racine Ă lâendroit oĂč lâĂąme fut primitivement engendrĂ©e et a ainsi dressĂ© tout notre corps vers le ciel. Or, quand un homme sâest livrĂ© tout entier Ă ses passions ou Ă ses ambitions et applique tous ses efforts Ă les satisfaire, toutes ses pensĂ©es deviennent nĂ©cessairement mortelles, et rien ne lui fait dĂ©faut pour devenir entiĂšrement mortel, autant que cela est possible, puisque câest Ă cela quâil sâest exercĂ©.
Mais lorsquâun homme sâest donnĂ© tout entier Ă lâamour de la science et Ă la vraie sagesse et que, parmi ses facultĂ©s, il a surtout exercĂ© celle de penser Ă des choses immortelles et divines, sâil parvient Ă atteindre la vĂ©ritĂ©, il est certain que, dans la mesure oĂč il est donnĂ© Ă la nature humaine de participer Ă lâimmortalitĂ©, il ne lui manque rien pour y parvenir ; et, comme il soigne toujours la partie divine et maintient en bon Ă©tat le gĂ©nie qui habite en lui, il doit ĂȘtre supĂ©rieurement heureux.
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Plato (Timaeus)
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Ce qui importe avant tout, c'est que le sens gouverne le choix des mots, et non l'inverse. En matiĂšre de prose, la pire des choses que l'on puisse faire avec les mots est de s'abandonner Ă eux. Quand vous pensez Ă un objet concret, vous n'avez pas besoin de mots, et si vous voulez dĂ©crire ce que vous venez de visualiser, vous vous mettrez sans doute alors en quĂȘte des termes qui vous paraĂźtront les plus adĂ©quats. Quand vous pensez Ă une notion abstraite, vous ĂȘtes plus enclin Ă recourir d'emblĂ©e aux mots, si bien qu'Ă moins d'un effort conscient pour Ă©viter ce travers, le jargon existant s'impose Ă vous et fait le travail Ă votre place, au risque de brouiller ou mĂȘme d'altĂ©rer le sens de votre rĂ©flexion. Sans doute vaut-il mieux s'abstenir, dans la mesure du possible, de recourir aux termes abstraits et et essayer de s'exprimer clairement par le biais de l'image ou de la sensation. On pourra ensuite choisir - et non pas simplement "accepter" - les formulations qui serreront au plus prĂšs la pensĂ©e, puis changer de point de vue et voir quelle impression elles pourraient produire sur d'autres personnes. Ce dernier effort mental Ă©limine toutes les images rebattues ou incohĂ©rentes, toutes les expressions prĂ©fabriquĂ©es, les rĂ©pĂ©titions inutiles et, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le flou et la poudre aux yeux.
Extrait de "La politique et la langue anglaise
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George Orwell (Such, Such Were the Joys)
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L'homme qui se juge supĂ©rieur, infĂ©rieur ou Ă©gal Ă un autre ne comprend pas la rĂ©alitĂ©. Cette idĂ©e-lĂ n'a peut-ĂȘtre de sens que dans le cadre d'une doctrine qui considĂšre le "moi" comme une illusion et, Ă moins d'y adhĂ©rer, mille contre-exemples se pressent, tout notre systĂšme de pensĂ©e repose sur une hiĂ©rarchie des mĂ©rites selon laquelle, disons, le Mahatma Gandhi est une figure humaine plus haute que le tueur pĂ©dophile Marc Dutroux. Je prends Ă dessein un exemple peu contestable, beaucoup de cas se discutent, les critĂšres varient, par ailleurs les bouddhistes eux-mĂȘmes insistent sur la nĂ©cessitĂ© de distinguer, dans la conduite de la vie, l'homme intĂšgre du dĂ©pravĂ©. Pourtant, et bien que je passe mon temps Ă Ă©tablir de telles hiĂ©rarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idĂ©e - je rĂ©pĂšte : "L'homme qui se juge supĂ©rieur, infĂ©rieur ou Ă©gal Ă un autre, ne comprends pas la rĂ©alitĂ©" est le sommet de la sagesse et qu'une vie ne suffit pas Ă s'en imprĂ©gner, Ă la digĂ©rer, Ă se l'incorporer, en sorte qu'elle cesse d'ĂȘtre une idĂ©e pour informer le regard et l'action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d'y travailler. (p. 227-228)
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Emmanuel CarrĂšre (Limonov)
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Voisine
Je peux rester des aprĂšs-midi entiers Ă regarder cette fille, cachĂ© derriĂšre mon rideau. Je me demande ce qu'elle peut Ă©crire sur son ordinateur. A quoi elle pense quand elle regarde par la fenĂȘtre. Je me demande ce qu'elle mange, ce qu'elle utilise comme dentifrice, ce qu'elle Ă©coute comme musique. Un jour, je l'ai vue danser toute seule. Je me demande si elle a des frĂšres et sĆurs, si elle met la radio quand elle se lĂšve le matin, si elle prĂ©fĂšre l'Espagne ou l'Italie, si elle garde son mouchoir en boule dans sa main quand elle pleure et si elle aime Thomas Bernhard. Je me demande comment elle dort et comment elle jouit. Je me demande comment est son corps de prĂšs. Je me demande si elle s'Ă©pile ou si au contraire elle a une grosse toison. Je me demande si elle lit des livres en anglais. Je me demande ce qui la fait rire, ce qui la met hors d'elle, ce qui la touche et si elle a du goĂ»t. Qu'est-ce qu'elle peut bien en penser, cette fille, de la hausse du baril de pĂ©trole et des Farc, et que dans trente ans il n'y aura sans doute plus de gorilles dans les montagnes du Rwanda ? Je me demande Ă quoi elle pense quand je la vois fumer sur son canapĂ©, et ce qu'elle fume comme cigarettes. Est-ce que ça lui pĂšse d'ĂȘtre seule ? Est-ce qu'elle a un homme dans sa vie ? Et si c'est le cas, pourquoi c'est elle qui va toujours chez lui ? Pourquoi il n'y a jamais d'homme chez elle ? Je me demande comment elle se voit dans vingt ans. Je me demande quel sens elle donne Ă sa vie. Qu'est-ce qu'elle pense de sa vie quand elle est comme ça, toute seule, chez elle ? Si ça se trouve, elle n'a aucun intĂ©rĂȘt, cette fille.
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David Thomas (La Patience des buffles sous la pluie)
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Un exemple remarquable de la pluralitĂ© des sens nous est fourni par lâinterprĂ©tation des caractĂšres idĂ©ographiques qui constituent lâĂ©criture chinoise : toutes les significations dont ces caractĂšres sont susceptibles peuvent se grouper autour de trois principales, qui correspondent aux trois degrĂ©s fondamentaux de la connaissance, et dont la premiĂšre est dâordre sensible, la seconde dâordre rationnel, et la troisiĂšme dâordre intellectuel pur ou mĂ©taphysique, ainsi, pour nous borner Ă un cas trĂšs simple, un mĂȘme caractĂšre pourra ĂȘtre employĂ© analogiquement pour dĂ©signer Ă la fois le soleil, la lumiĂšre et la vĂ©ritĂ©, la nature du contexte permettant seule de reconnaĂźtre, pour chaque application, quelle est celle de ces acceptions quâil convient dâadopter, dâoĂč les multiples erreurs des traducteurs occidentaux.
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René Guénon (Introduction to the Study of the Hindu Doctrines)
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Eh bien, c'est l'histoire d'un petit ourson qui s'appelle⊠Arthur. Et y'a une fĂ©e, un jour, qui vient voir le petit ourson et qui lui dit : Arthur tu vas partir Ă la recherche du Vase Magique. Et elle lui donne une Ă©pĂ©e hmm⊠magique (ouais, parce qu'y a plein de trucs magiques dans l'histoire, bref) alors le petit ourson il se dit : "Heu, chercher le Vase Magique ça doit ĂȘtre drĂŽlement difficile, alors il faut que je parte dans la forĂȘt pour trouver des amis pour m'aider." Alors il va voir son ami Lancelot⊠le cerf (parce que le cerf c'est majestueux comme ça), heu, Bohort le faisan et puis LĂ©odagan⊠heu⊠l'ours, ouais c'est un ours aussi, c'est pas tout Ă fait le mĂȘme ours mais bon. Donc LĂ©odagan qui est le pĂšre de la femme du petit ourson, qui s'appelle GueniĂšvre la truite⊠non, non, parce que c'est la fille de⊠non c'est un ours aussi puisque c'est la fille de l'autre ours, non parce qu'aprĂšs ça fait des machins mixtes, en fait un ours et une truite⊠non en fait ça va pas. Bref, sinon y'a Gauvain le neveu du petit ourson qui est le fils de sa sĆur Anna, qui est restĂ©e Ă Tintagel avec sa mĂšre Igerne la⊠bah non, ouais du coup je suis obligĂ© de foutre des ours de partout sinon on pige plus rien dans la famille⊠Donc c'est des ours, en gros, enfin bref⊠Ils sont tous lĂ et donc Petit Ourson il part avec sa troupe Ă la recherche du Vase Magique. Mais il le trouve pas, il le trouve pas parce qu'en fait pour la plupart d'entre eux c'est⊠c'est des nazes : ils sont hyper mous, ils sont bĂȘtes, en plus y'en a qu'ont la trouille. Donc il dĂ©cide de les faire bruler dans une grange pour s'en dĂ©barrasser⊠Donc la fĂ©e revient pour lui dire : "Attention petit ourson, il faut ĂȘtre gentil avec ses amis de la forĂȘt" quand mĂȘme c'est vrai, et du coup Petit Ourson il lui met un taquet dans la tĂȘte Ă la fĂ©e, comme ça : "BAH !". Alors la fĂ©e elle est comme ça et elle s'en va⊠et voilĂ et en fait il trouve pas le vase. En fait il est⊠il trouve pas⊠et Petit Ourson il fait de la dĂ©pression et tous les jours il se demande s'il va se tuer ou⊠pasâŠ
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Alexandre Astier (Kaamelott, livre 3, premiĂšre partie : Ăpisodes 1 Ă 50)
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Quâest-ce qui peut seul ĂȘtre notre doctrine ? â Que personne ne donne Ă lâhomme ses qualitĂ©s, ni Dieu, ni la sociĂ©tĂ©, ni ses parents et ses ancĂȘtres, ni lui-mĂȘme (â le non-sens de lâ« idĂ©e », rĂ©futĂ© en dernier lieu, a Ă©tĂ© enseignĂ©, sous le nom de « libertĂ© intelligible par Kant et peut-ĂȘtre dĂ©jĂ par Platon).Personne nâest responsable du fait que lâhomme existe, quâil est conformĂ© de telle ou telle façon, quâil se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalitĂ© de son ĂȘtre nâest pas Ă sĂ©parer de la fatalitĂ© de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. Lâhomme nâest pas la consĂ©quence dâune intention propre, dâune volontĂ©, dâun but ; avec lui on ne fait pas dâessai pour atteindre un « idĂ©al dâhumanitĂ© », un « idĂ©al de bonheur », ou bien un « idĂ©al de moralitĂ© », â il est absurde de vouloir faire dĂ©vier son ĂȘtre vers un but quelconque. Nous avons inventĂ© lâidĂ©e de « but » : dans la rĂ©alitĂ© le « but » manque⊠On est nĂ©cessaire, on est un morceau de destinĂ©e, on fait partie du tout, on est dans le tout, â il nây a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait lĂ juger, mesurer, comparer et condamner le toutâŠMais il nây a rien en dehors du tout ! â Personne ne peut plus ĂȘtre rendu responsable, les catĂ©gories de lâĂȘtre ne peuvent plus ĂȘtre ramenĂ©es Ă une cause premiĂšre, le monde nâest plus une unitĂ©, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande dĂ©livrance, â par lĂ lâinnocence du devenir est rĂ©tablie⊠LâidĂ©e de « Dieu » fut jusquâĂ prĂ©sent la plus grande objection contre lâexistence⊠Nous nions Dieu, nous nions la responsabilitĂ© en Dieu : par lĂ seulement nous sauvons le monde.
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Friedrich Nietzsche (Twilight of the Idols)
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On sâen aperçoit bien en lisant les Ă©crits, de moins en moins rares, oĂč lâon trouve les plus justes critiques Ă lâĂ©gard de la « civilisation » actuelle, mais oĂč, comme nous le disions dĂ©jĂ prĂ©cĂ©demment, les moyens envisagĂ©s pour remĂ©dier aux maux ainsi dĂ©noncĂ©s ont un caractĂšre Ă©trangement disproportionnĂ© et insignifiant, enfantin mĂȘme en quelque sorte : projets « scolaires » ou « acadĂ©miques », pourrait-on dire, mais rien de plus, et, surtout, rien qui tĂ©moigne de la moindre connaissance dâordre profond. Câest Ă ce stade que lâeffort, si louable et si mĂ©ritoire quâil soit, peut facilement se laisser dĂ©tourner vers des activitĂ©s qui, Ă leur façon et en dĂ©pit de certaines apparences, ne feront que contribuer finalement Ă accroĂźtre encore le dĂ©sordre et la confusion de cette « civilisation » dont elles sont censĂ©es devoir opĂ©rer le redressement.
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René Guénon (The Crisis of the Modern World)
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Chaque fois que je vais dans un super-market, ce qui du reste m'arrive rarement, je me crois en Russie. C'est la mĂȘme nourriture imposĂ©e d'en haut, pareille oĂč qu'on aille, imposĂ©e par des trusts au lieu de l'ĂȘtre par des organismes dâĂtat. Les Ătats-Unis, en un sens, sont aussi totalitaires que l'URSS, et dans l'un comme dans l'autre pays, et comme partout d'ailleurs, le progrĂšs (c'est-Ă -dire l'accroissement de l'immĂ©diat bien-ĂȘtre humain) ou mĂȘme le maintien du prĂ©sent Ă©tat de choses dĂ©pend de structures de plus en plus complexes et de plus en plus fragiles. Comme l'humanisme un peu bĂ©at du bourgeois de 1900, le progrĂšs Ă jet continu est un rĂȘve d'hier. Il faut rĂ©apprendre Ă aimer la condition humaine telle qu'elle est, accepter ses limitations et ses dangers, se remettre de plain-pied avec les choses, renoncer Ă nos dogmes de partis, de pays, de classes, de religions, tous intransigeants et donc tous mortels. Quand je pĂ©tris la pĂąte, je pense aux gens qui ont fait pousser le blĂ©, je pense aux profiteurs qui en font monter artificiellement le prix, aux technocrates qui en ont ruinĂ© la qualitĂ© - non que les techniques rĂ©centes soient nĂ©cessairement un mal, mais parce qu'elles se sont mises au service de l'aviditĂ© qui en est un, et parce que la plupart ne peuvent s'exercer qu'Ă l'aide de grandes concentrations de forces, toujours pleines de potentiels pĂ©rils. Je pense aux gens qui n'ont pas de pain, et Ă ceux qui en ont trop, je pense Ă la terre et au soleil qui font pousser les plantes. Je me sens Ă la fois idĂ©aliste et matĂ©rialiste. Le prĂ©tendu idĂ©aliste ne voit pas le pain, ni le prix du pain, et le matĂ©rialiste, par un curieux paradoxe, ignore ce que signifie cette chose immense et divine que nous appelons "la matiĂšre". (p. 242)
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Marguerite Yourcenar (Les Yeux ouverts : Entretiens avec Matthieu Galey)
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L'homme ne vit pas seulement sa vie personnelle comme individu, mais consciemment ou inconsciemment il participe aussi Ă celle de son Ă©poque et de ses contemporains, et mĂȘme s'il devait considĂ©rer les bases gĂ©nĂ©rales et impersonnelles de son existence comme des donnĂ©es immĂ©diates, les tenir pour naturelles et ĂȘtre aussi Ă©loignĂ© de l'idĂ©e d'exercer contre elles une critique que le bon Hans Castorp l'Ă©tait rĂ©ellement, il est nĂ©anmoins possible qu'il sente son bien-ĂȘtre moral vaguement affectĂ© par leurs dĂ©fauts. L'individu peut envisager toute sorte de buts personnels, de fins, d'espĂ©rances, de perspectives oĂč il puise une impulsion Ă de grands efforts et Ă son activitĂ©, mais lorsque l'impersonnel autour de lui, l'Ă©poque elle-mĂȘme, en dĂ©pit de son agitation, manque de buts et d'espĂ©rances, lorsqu'elle se rĂ©vĂšle en secret dĂ©sespĂ©rĂ©e, dĂ©sorientĂ©e et sans issue, lorsqu'Ă la question, posĂ©e consciemment ou inconsciemment, mais finalement posĂ©e en quelque maniĂšre, sur le sens suprĂȘme, plus que personnel et inconditionnĂ©, de tout effort et de toute activitĂ©, elle oppose le silence du vide, cet Ă©tat de choses paralysera justement les efforts d'un caractĂšre droit, et cette influence, par-delĂ l'Ăąme et la morale, s'Ă©tendra jusqu'Ă la partie physique et organique de l'individu. Pour ĂȘtre disposĂ© Ă fournir un effort considĂ©rable qui dĂ©passe la mesure de ce qui est communĂ©ment pratiquĂ©, sans que l'Ă©poque puisse donner une rĂ©ponse satisfaisante Ă la question " Ă quoi bon? ", il faut une solitude et une puretĂ© morales qui sont rares et d'une nature hĂ©roĂŻque, ou une vitalitĂ© particuliĂšrement robuste. Hans Castorp ne possĂ©dait ni l'une ni l'autre, et il n'Ă©tait ainsi donc qu'un homme malgrĂ© tout moyen, encore que dans un sens des plus honorables.
(ch. II)
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Thomas Mann (The Magic Mountain)
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Ne vous soumettez Ă personne, ni de corps, ni de cĆur. Sachez garder votre esprit libre de toute entrave. Combien se croient libres, qui ne sont que prisonniers sans menottesâ! PrĂȘtez votre oreille Ă chacun, mais rĂ©servez votre cĆur aux hommes qui le mĂ©ritent. Respectez ceux qui vous gouvernent, mais ne leur obĂ©issez pas aveuglĂ©ment. Utilisez votre logique et votre sens critique pour comprendre ce qui vous arrive, mais ne passez pas votre temps Ă Ă©mettre des jugements. Ne pensez pas que quelquâun vous est supĂ©rieur parce quâil est plus haut placĂ© ou plus fortunĂ© que vous. Soyez Ă©quitables envers tous afin que personne ne cherche Ă se venger de vous. Soyez prudent avec lâargent. Croyez ferme en ce que vous professez, afin que les autres vous Ă©coutent. Enfin, en amour, mon seul conseil est dâĂȘtre honnĂȘte. Je ne connais pas de moyen plus efficace pour gagner durablement un cĆur ou pouvoir prĂ©tendre au pardon.
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Christopher Paolini
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La civilisation occidentale apparaĂźt dans lâhistoire comme une anomalie : parmi toutes celles qui nous sont connues plus ou moins complĂštement, cette civilisation est la seule qui se soit dĂ©veloppĂ©e dans un sens purement matĂ©riel, et ce dĂ©veloppement monstrueux, dont le dĂ©but coĂŻncide avec ce quâon est convenu dâappeler la Renaissance a Ă©tĂ© accompagnĂ©, comme il devait lâĂȘtre fatalement, dâune rĂ©gression intellectuelle correspondante ; nous ne disons pas Ă©quivalente, car il sâagit de deux ordre de choses entre lesquels il ne saurait y avoir aucune commune mesure. Cette rĂ©gression en est arrivĂ©e Ă un tel point que les Occidentaux dâaujourdâhui ne savent plus ce que peut-ĂȘtre lâintellectualitĂ© pure, quâils ne soupçonnent mĂȘme pas que rien de tel puisse exister : de lĂ leur dĂ©dain, non seulement pour les civilisations orientales, mais mĂȘme pour le Moyen Age europĂ©en, dont lâesprit ne leur Ă©chappe guĂšre moins complĂštement.
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René Guénon
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Mon ami, vous m'avez facilement appris Ă ne vivre que pour vous ; apprenez-moi maintenant Ă vivre loin de vous... Non, ce n'est pas lĂ ce que je veux dire, c'est plutĂŽt que, loin de vous, je voudrais ne point vivre, ou au moins oublier mon existence. AbandonnĂ©e Ă moi-mĂȘme, je ne puis supporter ni mon bonheur, ni ma peine; je sens le besoin du repos, et tout repos m'est impossible; j'ai vainement appelĂ© le sommeil, le sommeil a fui de moi; je ne puis ni m'occuper ni rester oisive; tour-Ă -tour un feu brĂ»lant me dĂ©vore, un frisson mortel m'anĂ©antit: tout mouvement me fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin ! que dirai-je ? je souffrirais moins dans l'ardeur de la plus violente fiĂšvre, et, sans que je puisse ni l'expliquer ni le concevoir, je sens trĂšs bien pourtant que cet Ă©tat de souffrance ne vient que de mon impuissance Ă contenir ou diriger une foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais heureuse de pouvoir livrer mon Ăąme toute entiĂšre.
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Laclos Pierre Choderlos De (Les Liaisons dangereuses)
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Et puis, le manque est arrivĂ©, dans le moment oĂč je mây attendais le moins, il est arrivĂ© alors que jâavais presque fini par croire Ă mon amnĂ©sie.
Câest terrible, la morsure du manque. Ăa frappe sans prĂ©venir, lâattaque est sournoise tout dâabord, on ressent juste une vive douleur qui disparaĂźt presque dans la foulĂ©e, câest bref, fugace, ça nous plie en deux mais on se redresse aussitĂŽt, on considĂšre que lâattaque est passĂ©e, on nâest mĂȘme pas capable de nommer cette effraction, et pourquoi on la nommerait, on nâa pas eu le temps de sâinquiĂ©ter, câest parti si vite, on se sent dĂ©jĂ beaucoup mieux, on se sent mĂȘme parfaitement bien, tout de mĂȘme on garde un souvenir dĂ©sagrĂ©able de cette fraction de seconde, on tente de chasser le souvenir, et on y rĂ©ussit, la vie continue, le monde nous appelle, lâurgence commande.
Et puis, ça revient, le jour dâaprĂšs, lâattaque est plus longue ou plus violente, on ploie les genoux, on a un mĂ©chant rictus, on se dit : quelque chose est Ă l'Ćuvre Ă lâintĂ©rieur, on pense Ă ces transports au cerveau qui annoncent les tumeurs, qui sont le signal enfin visible de cancers gĂ©nĂ©ralisĂ©s jusque-lĂ insoupçonnables, on Ă©prouve une sale frayeur, un mauvais pressentiment.
Et puis, le mal devient lancinant, il sâinstalle comme un intrus quâon nâest pas capable de chasser, il est moins mordant et plus profond, on comprend quâon ne sâen dĂ©barrassera pas, quâon est foutu.
Oui, un jour, le manque est arrivé. Le manque de lui.
Au dĂ©but, jâai fait comme si je ne mâen rendais pas compte, le traitant par lâindiffĂ©rence, par le mĂ©pris, je me savais plus fort que lui, jâĂ©tais en mesure de le dominer, de lâĂ©liminer, câĂ©tait juste une question de volontĂ© ou de temps, je nâĂ©tais pas le genre Ă me laisser abattre par quelque chose dâaussi tĂ©nu, dâaussi risible.
Et puis, il mâa fallu me rendre Ă lâĂ©vidence : ce match, je nâĂ©tais pas en train de le gagner, jâallais peut-ĂȘtre mĂȘme le perdre, et je ne possĂ©dais pas le moyen dâĂ©chapper Ă cette dĂ©route et plus je luttais, plus je cĂ©dais du terrain ; plus je niais la rĂ©alitĂ©, plus elle me sautait au visage. Autant le reconnaĂźtre : jâĂ©tais dĂ©vorĂ© par ça, le manque de lui.
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Philippe Besson (Un homme accidentel)
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Esther n'Ă©tait certainement pas bien Ă©duquĂ©e au sens habituel du terme, jamais l'idĂ©e ne lui serait venue de vider un cendrier ou de dĂ©barrasser le relief de ses repas, et c'est sans la moindre gĂȘne qu'elle laissait la lumiĂšre allumĂ©e derriĂšre elle dans les piĂšces qu'elle venait de quitter (il m'est arrivĂ©, suivant pas Ă pas son parcours dans ma rĂ©sidence de San Jose, d'avoir Ă actionner dix-sept commutateurs); il n'Ă©tait pas davantage question de lui demander de penser Ă faire un achat, de ramener d'un magasin oĂč elle se rendait une course non destinĂ©e Ă son propre usage, ou plus gĂ©nĂ©ralement de rendre un service quelconque. Comme toutes les trĂšs jolies jeunes filles elle n'Ă©tait au fond bonne qu'Ă baiser, et il aurait Ă©tĂ© stupide de l'employer Ă autre chose, de la voir autrement que comme un animal de luxe, en tout choyĂ© et gĂ„tĂ©, protĂ©gĂ© de tout souci comme de toute tĂąche ennuyeuse ou pĂ©nible afin de mieux pouvoir se consacrer Ă son service exclusivement sexuel. Elle n'en Ă©tait pas moins trĂšs loin d'ĂȘtre ce monstre d'arrogance, d'Ă©goĂŻsme absolu et froid, au, pour parler en termes plus baudelairiens, cette infernale petite salope que sont la plupart des trĂšs jolies jeunes filles; il y avait en elle la conscience de la maladie, de la faiblesse et de la mort. Quoique belle, trĂšs belle, infiniment Ă©rotique et dĂ©sirable, Esther n'en Ă©tait pas moins sensible aux infirmitĂ©s animales, parce qu'elle les connaissait ; c'est ce soir-lĂ que j'en pris conscience, et que je me mis vĂ©ritablement Ă l'aimer. Le dĂ©sir physique, si violent soit-il, n'avait jamais suffi chez moi Ă conduire Ă l'amour, il n'avait pu atteindre ce stade ultime que lorsqu'il s'accompagnait, par une juxtaposition Ă©trange, d'une compassion pour l'ĂȘtre dĂ©sirĂ© ; tout ĂȘtre vivant, Ă©videmment, mĂ©rite la compassion du simple fait qu'il est en vie et se trouve par lĂ -mĂȘme exposĂ© Ă des souffrances sans nombre, mais face Ă un ĂȘtre jeune et en pleine santĂ© c'est une considĂ©ration qui paraĂźt bien thĂ©orique. Par sa maladie de reins, par sa faiblesse physique insoupçonnable mais rĂ©elle, Esther pouvait susciter en moi une compassion non feinte, chaque fois que l'envie me prendrait d'Ă©prouver ce sentiment Ă son Ă©gard. Ătant elle-mĂȘme compatissante, ayant mĂȘme des aspirations occasionnelles Ă la bontĂ©, elle pouvait Ă©galement susciter en moi l'estime, ce qui parachevait l'Ă©difice, car je n'Ă©tais pas un ĂȘtre de passion, pas essentiellement, et si je pouvais dĂ©sirer quelqu'un de parfaitement mĂ©prisable, s'il m'Ă©tait arrivĂ© Ă plusieurs reprises de baiser des filles dans l'unique but d'assurer mon emprise sur elles et au fond de les dominer, si j'Ă©tais mĂȘme allĂ© jusqu'Ă utiliser ce peu louable sentiment dans des sketches, jusqu'Ă manifester une comprĂ©hension troublante pour ces violeurs qui sacrifient leur victime immĂ©diatement aprĂšs avoir disposĂ© de son corps, j'avais par contre toujours eu besoin d'estimer pour aimer, jamais au fond je ne m'Ă©tais senti parfaitement Ă l'aise dans une relation sexuelle basĂ©e sur la pure attirance Ă©rotique et l'indiffĂ©rence Ă l'autre, j'avais toujours eu besoin, pour me sentir sexuellement heureux, d'un minimum - Ă dĂ©faut d'amour - de sympathie, d'estime, de comprĂ©hension mutuelle; l'humanitĂ© non, je n'y avais pas renoncĂ©. (La possibilitĂ© d'une Ăźle, Daniel 1,15)
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Michel Houellebecq
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l'inĂ©galitĂ© majeure entre les humains, celle qui les sĂ©pare de la maniĂšre la plus irrĂ©mĂ©diable, celle Ă laquelle le progrĂšs, l'Histoire, la bonne volontĂ© des uns ou des autres, ne peuvent, pour l'heure, Ă peu prĂšs rien, ce n'est ni la fortune, ni le savoir, ni le pouvoir, ni le savoir-pouvoir, ni aucune des autres grĂąces que dispensent la nature ou le monde, mais cet autre partage qui, dans les situations de dĂ©tresse extrĂȘme, distingue ceux qui ont la chance de pouvoir s'en aller et ceux qui savent qu'ils vont rester. Les alliĂ©s des damnĂ©s d'un cĂŽtĂ© ; les amis du Job moderne ; les compagnons d'un jour ou de quelques jours ; les infiltrĂ©s ; les mercenaires du Bien ; tous ces bienheureux qui, quelque part qu'ils prennent Ă la souffrance des autres, quelque ardeur qu'ils mettent Ă militer, sympathiser, se faire les porte-voix des sans-voix, aller sur le terrain, crapahuter, les suivre dans leurs tranchĂ©es, sous leurs bombes, le font tout en sachant qu'il y a cette petite diffĂ©rence qui change tout : ils partiront, eux, quand ils voudront... (ch. 15
Arendt, Sarajevo : qu'est-ce qu'ĂȘtre damnĂ© ?)
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Bernard-Henri Lévy (War, Evil, and the End of History)
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Bergson, on s'en souvient, voyait dans l'Ă©volution l'expression d'une force crĂ©atrice, absolue en ce sens qu'il ne la supposait pas tendue Ă une autre fin que la crĂ©ation en elle-mĂȘme et pour elle-mĂȘme. En cela il diffĂšre radicalement des animistes (qu'il s'agisse d'Engels, de Teilhard ou des positivistes optimistes tels que Spencer) qui tous voient dans l'Ă©volution le majestueux dĂ©roulement d'un programme inscrit dans la trame mĂȘme de l'Univers. Pour eux, par consĂ©quent, l'Ă©volution n'est pas vĂ©ritablement crĂ©ation, mais uniquement 'rĂ©vĂ©lation' des intentions jusque-lĂ inexprimĂ©es de la nature. D'oĂč la tendance Ă voir dans le dĂ©veloppement embryonnaire une Ă©mergence de mĂȘme ordre que l'Ă©mergence Ă©volutive. Selon la thĂ©orie moderne, la notion de 'rĂ©vĂ©lation' s'applique au dĂ©veloppement Ă©pigĂ©nĂ©tique, mais non, bien entendu, Ă l'Ă©mergence Ă©volutive qui, grĂące prĂ©cisĂ©ment au fait qu'elle prend sa source dans l'imprĂ©visible essentiel, est crĂ©atrice de nouveautĂ© absolue. Cette convergence apparente entre les voies de la mĂ©taphysique bergsonienne et celles de la science serait-elle encore l'effet d'une pure coĂŻncidence? Peut-ĂȘtre pas: Bergson, en artiste et poĂšte qu'il Ă©tait, trĂšs bien informĂ© par ailleurs des sciences naturelles de son temps, ne pouvait manquer d'ĂȘtre sensible Ă l'Ă©blouissante richesse de la biosphĂšre, Ă la variĂ©tĂ© prodigieuse des formes et des comportements qui s'y dĂ©ploient, et qui paraissent tĂ©moigner presque directement, en effet, d'une prodigalitĂ© crĂ©atrice inĂ©puisable, libre de toute contrainte.
Mais lĂ oĂč Bergson voyait la preuve la plus manifeste que le 'principe de la vie' est l'Ă©volution elle-mĂȘme, la biologie moderne reconnaĂźt, au contraire, que toutes les propriĂ©tĂ©s des ĂȘtres vivants reposent sur un mĂ©canisme fondamental de conservation molĂ©culaire. Pour la thĂ©orie moderne l'Ă©volution n'est nullement une propriĂ©tĂ© des ĂȘtres vivants puisqu'elle a sa racine dans les imperfections mĂȘmes du mĂ©canisme conservateur qui, lui, constitute bien leur unique privilĂšge. Il faut donc dire que la mĂȘme source de perturbations, de 'bruit', qui, dans un systĂšme non vivant, c'est-Ă -dire non rĂ©plicatif, abolirait peu Ă peu toute structure, est Ă l'origine de l'Ă©volution dans la biosphĂšre, et rend compte de sa totale libertĂ© crĂ©atrice, grĂące Ă ce conservatoire du hasard, sourd au bruit autant qu'Ă la musique: la structure rĂ©plicative de l'ADN.
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Jacques Monod (Chance and Necessity: An Essay on the Natural Philosophy of Modern Biology)
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Cette qualitĂ© de la joie nâest-elle pas le fruit le plus prĂ©cieux de la civilisation qui est nĂŽtre ? Une tyrannie totalitaire pourrait nous satisfaire, elle aussi, dans nos besoins matĂ©riels. Mais nous ne sommes pas un bĂ©tail Ă lâengrais. La prospĂ©ritĂ© et le confort ne sauraient suffire Ă nous combler. Pour nous qui fĂ»mes Ă©levĂ©s dans le culte du respect de lâhomme, pĂšsent lourd les simples rencontres qui se changent parfois en fĂȘtes merveilleusesâŠ
Respect de lâhomme ! Respect de lâhomme !⊠LĂ est la pierre de touche ! Quand le Naziste respecte exclusivement qui lui ressemble, il ne respecte rien que soi-mĂȘme ; il refuse les contradictions crĂ©atrices, ruine tout espoir dâascension, et fonde pour mille ans, en place dâun homme, le robot dâune termitiĂšre. Lâordre pour lâordre chĂątre lâhomme de son pouvoir essentiel, qui est de transformer et le monde et soi-mĂȘme. La vie crĂ©e lâordre, mais lâordre ne crĂ©e pas la vie.
Il nous semble, Ă nous, bien au contraire, que notre ascension nâest pas achevĂ©e, que la vĂ©ritĂ© de demain se nourrit de lâerreur dâhier, et que les contradictions Ă surmonter sont le terreau mĂȘme de notre croissance. Nous reconnaissons comme nĂŽtres ceux mĂȘmes qui diffĂšrent de nous. Mais quelle Ă©trange parenté ! elle se fonde sur lâavenir, non sur le passĂ©. Sur le but, non sur lâorigine. Nous sommes lâun pour lâautre des pĂšlerins qui, le long de chemins divers, peinons vers le mĂȘme rendez-vous.
Mais voici quâaujourdâhui le respect de lâhomme, condition de notre ascension, est en pĂ©ril. Les craquements du monde moderne nous ont engagĂ©s dans les tĂ©nĂšbres. Les problĂšmes sont incohĂ©rents, les solutions contradictoires. La vĂ©ritĂ© dâhier est morte, celle de demain est encore Ă bĂątir. Aucune synthĂšse valable nâest entrevue, et chacun dâentre nous ne dĂ©tient quâune parcelle de la vĂ©ritĂ©. Faute dâĂ©vidence qui les impose, les religions politiques font appel Ă la violence. Et voici quâĂ nous diviser sur les mĂ©thodes, nous risquons de ne plus reconnaĂźtre que nous nous hĂątons vers le mĂȘme but.
Le voyageur qui franchit sa montagne dans la direction dâune Ă©toile, sâil se laisse trop absorber par ses problĂšmes dâescalade, risque dâoublier quelle Ă©toile le guide. Sâil nâagit plus que pour agir, il nâira nulle part. La chaisiĂšre de cathĂ©drale, Ă se prĂ©occuper trop Ăąprement de la location de ses chaises, risque dâoublier quâelle sert un dieu. Ainsi, Ă mâenfermer dans quelque passion partisane, je risque dâoublier quâune politique nâa de sens quâĂ condition dâĂȘtre au service dâune Ă©vidence spirituelle. Nous avons goĂ»tĂ©, aux heures de miracle, une certaine qualitĂ© des relations humaines : lĂ est pour nous la vĂ©ritĂ©.
Quelle que soit lâurgence de lâaction, il nous est interdit dâoublier, faute de quoi cette action demeurera stĂ©rile, la vocation qui doit la commander. Nous voulons fonder le respect de lâhomme. Pourquoi nous haĂŻrions-nous Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme camp ? Aucun dâentre nous ne dĂ©tient le monopole de la puretĂ© dâintention. Je puis combattre, au nom de ma route, telle route quâun autre a choisie. Je puis critiquer les dĂ©marches de sa raison. Les dĂ©marches de la raison sont incertaines. Mais je dois respecter cet homme, sur le plan de lâEsprit, sâil peine vers la mĂȘme Ă©toile.
Respect de lâHomme ! Respect de lâHomme !⊠Si le respect de lâhomme est fondĂ© dans le cĆur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le systĂšme social, politique ou Ă©conomique qui consacrera ce respect. Une civilisation se fonde dâabord dans la substance. Elle est dâabord, dans lâhomme, dĂ©sir aveugle dâune certaine chaleur. Lâhomme ensuite, dâerreur en erreur, trouve le chemin qui conduit au feu.
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Antoine de Saint-Exupéry (Lettre à un otage)
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Or quâest-ce que lâintĂ©ressant ? Câest un de nos principaux mobiles, il explique une bonne part des conduites humaines, culturelles et autres, bien quâil soit souvent oubliĂ© dans les Ă©numĂ©rations. Dâaccord, le sexe, lâargent, le pouvoir... LâintĂ©ressant, lui, ne sâexplique par rien, il nâest pas utile, ni Ă©goĂŻste, ni altruiste, il nâest pas nĂ©cessairement rare, plaisant, Ă©levĂ©, prĂ©cieux ou beau : lâintĂ©ressant est dĂ©sintĂ©ressĂ©, nous avons avec lui la relation purement objective dont parle un des grands philosophes allemands du siĂšcle passĂ© â non, ce nâest pas Heidegger, cet ex-chrĂ©tien qui, comme saint Augustin, condamne la vaine curiositĂ©, mais bien Georg Simmel. Lâhumaniste PĂ©trarque la condamne aussi ; fier dâavoir fait (comme moi) lâascension du mont Ventoux, il ne sâen blĂąme pas moins de cette vaine entreprise, dĂ©pourvue de piĂ©tĂ©. Un chercheur, un historien est mĂ» par la valeur de lâobjet "vĂ©ritĂ©", sans que s'y mĂȘle l'idĂ©e d'un quelconque profit pour qui que ce soit. Ce qui peut dĂ©plaire Ă des croyants ou Ă un gouvernement. Il demeure que cet intĂ©rĂȘt dĂ©sintĂ©ressĂ© est peut-ĂȘtre le point le plus Ă©levĂ© que puissent atteindre les animaux supĂ©rieurs. Tous ont l'Ă©trange facultĂ© de s'intĂ©resser Ă ce qui ne leur sert Ă rien.
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Paul Veyne (Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas. Souvenirs)
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« Norbert de Varenne parlait dâune voix claire, mais retenue, qui aurait sonnĂ© dans le silence de la nuit sâil lâavait laissĂ©e sâĂ©chapper. Il semblait surexcitĂ© et triste, dâune de ces tristesses qui tombent parfois sur les Ăąmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelĂ©e. Il reprit : « Quâimporte, dâailleurs, un peu plus ou un peu moins de gĂ©nie, puisque tout doit finir ! » Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cĆur gai, ce soir-lĂ , dit, en souriant : « Vous avez du noir, aujourdâhui, cher
maĂźtre. » Le poĂšte rĂ©pondit. « Jâen ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques annĂ©es. La vie est une cĂŽte. Tant quâon monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsquâon arrive en haut, on aperçoit tout dâun coup la descente, et la fin qui est la mort. Ăa va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. Ă votre Ăąge, on est joyeux. On espĂšre tant de choses, qui nâarrivent jamais dâailleurs. Au mien, on nâattend plus rien... que la mort. » Duroy se mit Ă rire : « Bigre, vous me donnez froid dans le dos. » Norbert de Varenne reprit : « Non, vous ne me comprenez pas aujourdâhui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment. » « Il arrive un jour, voyez- vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, oĂč câest fini de rire, comme on dit, parce que derriĂšre tout ce quâon regarde, câest la mort quâon aperçoit. » « Oh ! vous ne comprenez mĂȘme pas ce mot-lĂ , vous, la mort. Ă votre Ăąge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible. » « Oui, on le comprend tout dâun coup, on ne sait pas pourquoi ni Ă propos de quoi, et alors tout change dâaspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bĂȘte rongeuse. Je lâai sentie peu Ă peu, mois par mois, heure par heure, me dĂ©grader ainsi quâune maison qui sâĂ©croule. Elle mâa dĂ©figurĂ© si complĂštement que je ne me reconnais pas. Je nâai plus rien de moi, de moi lâhomme radieux, frais et fort que jâĂ©tais Ă trente ans. Je lâai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et mĂ©chante ! Elle mâa pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant quâune Ăąme dĂ©sespĂ©rĂ©e quâelle enlĂšvera bientĂŽt aussi. » « Oui, elle mâa Ă©miettĂ©, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon ĂȘtre, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas mâapproche dâelle, chaque mouvement, chaque souffle hĂąte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rĂȘver, tout ce que nous faisons, câest mourir. Vivre enfin, câest mourir ! » » (de « Bel-Ami » par Guy de Maupassant)
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Guy de Maupassant
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Le dĂ©veloppement des connaissances prĂ©historiques et archĂ©ologiques tend Ă Ă©taler dans l'espace des formes de civilisation que nous Ă©tions portĂ©s Ă imaginer comme Ă©chelonnĂ©es dans le temps. Cela signifie deux choses : d'abord que le "progrĂšs" (si ce terme convient encore pour dĂ©signer une rĂ©alitĂ© trĂšs diffĂ©rente de celle Ă laquelle on l'avait d'abord appliquĂ©) n'est ni nĂ©cessaire, ni continue ; il procĂšde par sauts, par bonds, ou, comme diraient les biologistes, par mutations. Ces sauts et ces bonds ne consistent pas Ă aller toujours plus loin dans la mĂȘme direction ; ils s'accompagnent de changements d'orientation, un peu Ă la maniĂšre du cavalier des Ă©checs qui a toujours Ă sa disposition plusieurs progressions mais jamais dans le mĂȘme sens. L'humanitĂ© en progrĂšs ne ressemble guĂšre Ă un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle Ă toutes celles dont la conquĂȘte lui est acquise ; elle Ă©voque plutĂŽt le joueur dont la chance est rĂ©partie sur plusieurs dĂ©s et qui, chaque fois qu'il les jette, les voit s'Ă©parpiller sur le tapis, amenant autant de comptes diffĂ©rents. Ce que l'on gagne sur un, on est toujours exposĂ© Ă le perdre sur l'autre, et c'est seulement de temps Ă autre que l'histoire est cumulative, c'est-Ă -dire que les comptes s'additionnent pour former une combinaison favorable. (p.29-30)
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Claude Lévi-Strauss (Race et histoire)
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Je me trouvais en quelque lieu vague et trouble... Je dis « lieu » par habitude, car maintenant toute conception de distance et de durĂ©e Ă©tait abolie pour moi, et je ne puis dĂ©terminer combien de temps je restai en cet Ă©tat. Je nâentendais rien, ne voyais rien, je pensais seulement et avec force et persistance.
Le grand problĂšme qui mâavait tourmentĂ© toute ma vie Ă©tait rĂ©solu : la mort nâexiste pas, la vie est infinie. Jâen Ă©tais convaincu bien avant ; mais jadis je ne pouvais formuler clairement ma conviction : elle se basait sur cette seule considĂ©ration que, astreinte Ă des limites, la vie nâest quâune formidable absurditĂ©. Lâhomme pense ; il perçoit ce qui lâentoure, il souffre, jouit et disparaĂźt ; son corps se dĂ©compose et fournit ses Ă©lĂ©ments Ă des corps en formation : cela, chacun le peut constater journellement, mais que devient cette force apte Ă se connaĂźtre soi-mĂȘme et Ă connaĂźtre le monde qui lâentoure ? Si la matiĂšre est immortelle, pourquoi faudrait-il que la conscience se dissipĂąt sans traces, et, si elle disparaĂźt, dâoĂč venait-elle et quel est le but de cette apparition Ă©phĂ©mĂšre ? Il y avait lĂ des contradictions que je ne pouvais admettre.
Maintenant je sais, par ma propre expĂ©rience, que la conscience persiste, que je nâai pas cessĂ© et probablement ne cesserai jamais de vivre. Voici que derechef mâobsĂšdent ces terribles questions : si je ne meurs pas, si je reviens toujours sur la terre, quel est le but de ces existences successives, Ă quelles lois obĂ©issent-elles et quelle fin leur est assignĂ©e ? Il est probable que je pourrais discerner cette loi et la comprendre si je me rappelais mes existences passĂ©es, toutes, ou du moins quelques-unes ; mais pourquoi lâhomme est-il justement privĂ© de ce souvenir ? pourquoi est-il condamnĂ© Ă une ignorance Ă©ternelle, si bien que la conception de lâimmortalitĂ© ne se prĂ©sente Ă lui que comme une hypothĂšse, et si cette loi inconnue exige lâoubli et les tĂ©nĂšbres, pourquoi dans ces tĂ©nĂšbres, dâĂ©tranges lumiĂšres apparaissent-elles parfois, comme il mâest arrivĂ© quand je suis entrĂ© au chĂąteau de La Roche-Maudin ?
De toute ma volontĂ©, je me cramponnais Ă ce souvenir comme le noyĂ© Ă une Ă©pave ; il me semblait que si je me rappelais clairement et exactement ma vie dans ce chĂąteau je comprendrais tout le reste. Maintenant quâaucune sensation du dehors ne me distrayait, je mâabandonnais aux houles du souvenir, inerte et sans pensĂ©e pour ne pas gĂȘner leur mouvement, et tout Ă coup, du fond de mon Ăąme comme des brumes dâun fleuve, commençaient Ă sâĂ©lever de fugaces figures humaines ; des mots au sens effacĂ© rĂ©sonnaient, et dans tous ces souvenirs Ă©taient des lacunes... Les visages Ă©taient vaporeux, les paroles Ă©taient sans lien, tout Ă©tait dĂ©cousu......
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Aleksey Apukhtin (Entre la mort et la vie : suivi de Les Archives de la comtesse D*** & Le Journal de Pavlik Dolsky)
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J'entends souvent dire qu'un moyen imbattable contre les regards irrespectueux et dĂ©shabillants serait de regarder certaines parties du corps de l'agresseur avec insistance. Mais le regard ainsi rendu a de fortes chances de ne pas ĂȘtre interprĂ©tĂ© de a mĂȘme façon par l'agresseur que par la victime, et encore moins s'il s'agit d'attouchements dĂ©rangeants...
La raison est qu'une agression n'a pas lieu dans le vide, qu'il y a toujours tout un systĂšme sociĂ©tal de normes, de valeurs et de mĆurs qui permettent ou interdisent la transgression et qui font qu'agresseur et victime l'interprĂštent ou non comme une agression. Souvent, il s'agit d'une situation sociale inĂ©gale entre agresseur et victime, comme par exemple dans le cas du harcĂšlement sexuel au travail. Dans ce systĂšme, le renversement de l'agression dans l'autre sens ne peut pas fonctionner car le "miroir" n'est pas soutenu par le mĂȘme systĂšme sociĂ©tal. Nous pouvons comprendre une blague sur les belle-mĂšres mĂ©chantes, mĂȘme quand nous ne la trouvons pas drĂŽle, parce qu'il y a toute une imagerie partagĂ©e sur ce thĂšme. Par contre une blague sur un beau-pĂšre serait incomprĂ©hensible car ce mĂȘme cadre de rĂ©fĂ©rence fait dĂ©faut. Une femme qui regarde avec insistance l'entrejambe d'un homme ne sera que rarement interprĂ©tĂ©e comme Ă©tant une harceleuse sexuelle, mais plutĂŽt comme une nymphomane ou une prostituĂ©e.
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Irene Zeilinger (Non c'est non)
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L'attitude des modernes Ă l'Ă©gard du passĂ© comporte en effet trop souvent une double erreur : d'une part, ils jugeront que telles formes ayant un contenu intemporel sont inconciliables avec les conditions mentales de ce qu'ils appellent « notre temps » ; d'autre part, ils se rĂ©fĂšrent volontiers, pour introduire telle rĂ©forme ou telle simplification, Ă ce qui a Ă©tĂ© fait dans l'AntiquitĂ© ou au Moyen Age, comme si les conditions cycliques Ă©taient toujours les mĂȘmes et qu'il n'y avait pas, du point de vue de la fluiditĂ© spirituelle et de l'inspiration, un appauvrissement â ou un abaissement â progressif des possibilitĂ©s. La religion â car c'est d'elle qu'il s'agit dans la plupart des cas â est pareille Ă un arbre qui croĂźt, qui a une racine, un tronc, des branches, des feuilles, oĂč il n'y a pas de hasard â un chĂȘne ne produisant jamais autre chose que des glands â et oĂč on ne peut Ă l'aveuglette intervertir l'ordre de croissance ; celle-ci n'est point une « Ă©volution » au sens progressiste du mot, bien qu'il y ait Ă©videmment â parallĂšlement Ă la descente vers l'extĂ©riorisation et le durcissement â un dĂ©ploiement sur le plan de la formulation mentale et des arts.
Le soi-disant retour Ă la simplicitĂ© originelle est l'antipode de cette simplicitĂ©, prĂ©cisĂ©ment parce que nous ne sommes plus Ă l'origine et que, en outre, l'homme moderne est affectĂ© d'un singulier manque du sens des proportions ; nos ancĂȘtres ne se seraient jamais doutĂ©s qu'il suffit de voir dans une erreur « notre temps » pour lui reconnaĂźtre des droits non seulement sur les choses, mais mĂȘme sur l'intelligence.
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Frithjof Schuon (The Transfiguration of Man)
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Quâun galop rapide, coursiers aux pieds brĂ»lants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que PhaĂ©ton vous aurait prĂ©cipitĂ©s vers le couchant et aurait ramenĂ© la sombre Nuit. Ătends ton Ă©pais rideau. Nuit qui couronne lâamour; ferme les yeux errants, et que RomĂ©o puisse voler dans mes bras sans quâon le dise et sans quâon le voie. La lumiĂšre de leurs mutuelles beautĂ©s suffit aux amants pour accomplir leurs amoureux mystĂšres; ou si lâAmour est aveugle, il ne sâen accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux vĂȘtements modestes, tout en noir, apprends-moi Ă perdre au jeu de qui perd gagne, oĂč lâenjeu est deux virginitĂ©s sans tache; couvre de ton obscur manteau mes joues oĂč se rĂ©volte mon sang effarouchĂ©, jusquâĂ ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans lâĂ©preuve dâun amour fidĂšle, nây voie plus quâun chaste devoir.âViens, ĂŽ Nuit; viens, RomĂ©o; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus Ă©clatant que nâest sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombĂ©e. Viens, douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de tĂ©nĂšbres: donne-moi mon RomĂ©o; et quand il aura cessĂ© de vivre, reprends-le, et, partage-le en petites Ă©toiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! jâai achetĂ© une demeure dâamour, mais je nâen suis pas encore en possession, et celui qui mâa acquise nâest pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux que la veille dâune fĂȘte pour lâenfant qui a une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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LâassemblĂ©e sentit que son prĂ©sident allait aborder le point dĂ©licat. Elle redoubla dâattention.
« Depuis quelques mois, mes braves collĂšgues, reprit Barbicane, je me suis demandĂ© si, tout en restant dans notre spĂ©cialitĂ©, nous ne pourrions pas entreprendre quelque grande expĂ©rience digne du dix-neuviĂšme siĂšcle, et si les progrĂšs de la balistique ne nous permettraient pas de la mener Ă bonne fin. Jâai donc cherchĂ©, travaillĂ©, calculĂ©, et de mes Ă©tudes est rĂ©sultĂ©e cette conviction que nous devons rĂ©ussir dans une entreprise qui paraĂźtrait impraticable Ă tout autre pays. Ce projet, longuement Ă©laborĂ©, va faire lâobjet de ma communication ; il est digne de vous, digne du passĂ© du Gun-Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde !
â Beaucoup de bruit ? sâĂ©cria un artilleur passionnĂ©.
â Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, rĂ©pondit Barbicane.
â Nâinterrompez pas ! rĂ©pĂ©tĂšrent plusieurs voix.
â Je vous prie donc, braves collĂšgues, reprit le prĂ©sident, de mâaccorder toute votre attention. »
Un frĂ©missement courut dans lâassemblĂ©e. Barbicane, ayant dâun geste rapide assurĂ© son chapeau sur sa tĂȘte, continua son discours dâune voix calme :
« Il nâest aucun de vous, braves collĂšgues, qui nâait vu la Lune, ou tout au moins, qui nâen ait entendu parler. Ne vous Ă©tonnez pas si je viens vous entretenir ici de lâastre des nuits. Il nous est peut-ĂȘtre rĂ©servĂ© dâĂȘtre les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mĂšnerai Ă sa conquĂȘte, et son nom se joindra Ă ceux des trente-six Ătats qui forment ce grand pays de lâUnion !
â Hurrah pour la Lune ! sâĂ©cria le Gun-Club dâune seule voix.
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Jules Verne (From the Earth to the Moon)
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TOUZENBACH
Si vous voulez. De quoi parlerons-nous ?
VERCHININE
De quoi ? RĂȘvons ensemble... par exemple de la vie telle quâelle sera aprĂšs nous, dans deux ou trois cents ans.
TOUZENBACH
Eh bien, aprĂšs nous on sâenvolera en ballon, on changera la coupe des vestons, on dĂ©couvrira peut-ĂȘtre un sixiĂšme sens, quâon dĂ©veloppera, mais la vie restera la mĂȘme, un vie difficile, pleine de mystĂšre, et heureuse. Et dans mille ans, lâhomme soupirera comme aujourdâhui : « Ah ! quâil est difficile de vivre ! » Et il aura toujours peur de la mort et ne voudra pas mourir.
VERCHININE, aprÚs avoir réfléchi.
Comment vous expliquer ? Il me semble que tout va se transformer peu Ă peu, que le changement sâaccomplit dĂ©jĂ , sous nos yeux. Dans deux ou trois cents ans, dans mille ans peut-ĂȘtre, peu importe le dĂ©lai, sâĂ©tablira une vie nouvelle, heureuse. Bien sĂ»r, nous ne serons plus lĂ , mais câest pour cela que nous vivons, travaillons, souffrons enfin, câest nous qui la crĂ©ons, câest mĂȘme le seul but de notre existence, et si vous voulez, de notre bonheur.
Macha rit doucement.
TOUZENBACH
Pourquoi riez-vous ?
MACHA
Je ne sais pas. Je ris depuis ce matin.
VERCHININE
Jâai fait les mĂȘmes Ă©tudes que vous, je nâai pas Ă©tĂ© Ă lâAcadĂ©mie militaire. Je lis beaucoup, mais je ne sais pas choisir mes lectures, peut-ĂȘtre devrais-je lire tout autre chose ; et cependant, plus je vis, plus jâai envie de savoir. Mes cheveux blanchissent, bientĂŽt je serai vieux, et je ne sais que peu, oh ! trĂšs peu de chose. Pourtant, il me semble que je sais lâessentiel, et que je le sais avec certitude. Comme je voudrais vous prouver quâil nây a pas, quâil ne doit pas y avoir de bonheur pour nous, que nous ne le connaĂźtrons jamais... Pour nous, il nây a que le travail, rien que le travail, le bonheur, il sera pour nos lointains descendants. (Un temps.) Le bonheur nâest pas pour moi, mais pour les enfants de mes enfants.
TOUZENBACH
Alors, dâaprĂšs vous, il ne faut mĂȘme pas rĂȘver au bonheur ? Mais si je suis heureux ?
VERCHININE
Non.
TOUZENBACH, joignant les mains et riant.
Visiblement, nous ne nous comprenons pas. Comment vous convaincre ? (Macha rit doucement. Il lui montre son index.) Eh bien, riez ! (Ă Verchinine :) Non seulement dans deux ou trois cents ans, mais dans un million dâannĂ©es, la vie sera encore la mĂȘme ; elle ne change pas, elle est immuable, conforme Ă ses propres lois, qui ne nous concernent pas, ou dont nous ne saurons jamais rien. Les oiseaux migrateurs, les cigognes, par exemple, doivent voler, et quelles que soient les pensĂ©es, sublimes ou insignifiantes, qui leur passent par la tĂȘte, elles volent sans relĂąche, sans savoir pourquoi, ni oĂč elles vont. Elles volent et voleront, quels que soient les philosophes quâil pourrait y avoir parmi elles ; elles peuvent toujours philosopher, si ça les amuse, pourvu quâelles volent...
MACHA
Tout de mĂȘme, quel est le sens de tout cela ?
TOUZENBACH
Le sens... VoilĂ , il neige. OĂč est le sens ?
MACHA
Il me semble que lâhomme doit avoir une foi, du moins en chercher une, sinon sa vie est complĂštement vide... Vivre et ignorer pourquoi les cigognes volent, pourquoi les enfants naissent, pourquoi il y a des Ă©toiles au ciel... Il faut savoir pourquoi lâon vit, ou alors tout nâest que balivernes et foutaises.
Comme dit Gogol : « Il est ennuyeux de vivre en ce monde, messieurs. »
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Anton Chekhov (The Three Sisters)
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Ătre aimĂ© d'une jeune fille chaste, lui rĂ©vĂ©ler le premier cet Ă©trange mystĂšre de l'amour, certes, c'est une grande fĂ©licitĂ©, mais c'est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cĆur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'Ă©ducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de trĂšs fortes sentinelles ; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans, Ă qui, par la voix de l'homme qu'elle aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils paraissent plus purs. Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, sinon Ă l'amant, du moins Ă l'amour, car Ă©tant sans dĂ©fiance, elle est sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts ! Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mĂšres de serrures assez fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne mĂȘme pas la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent dĂ©sirer ce monde qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles doivent Ă©couter la premiĂšre voix qui, Ă travers les barreaux, vient leur en raconter les secrets, et bĂ©nir la main qui lĂšve, la premiĂšre, un coin du voile mystĂ©rieux. Mais ĂȘtre rĂ©ellement aimĂ© d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usĂ© l'Ăąme, les sens ont brĂ»lĂ© le cĆur, la dĂ©bauche a cuirassĂ© les sentiments. Les mots qu'on leur dit, elles les savent depuis longtemps ; les moyens que l'on emploie, elles les connaissent, l'amour mĂȘme qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment par mĂ©tier et non par entraĂźnement. Elles sont mieux gardĂ©es par leurs calculs qu'une vierge par sa mĂšre et son couvent ; aussi ont-elles inventĂ© le mot caprice pour ces amours sans trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, ou comme consolation ; semblables Ă ces usuriers qui rançonnent mille individus, et qui croient tout racheter en prĂȘtant un jour vingt francs Ă quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intĂ©rĂȘt et sans lui demander de reçu. Puis, quand Dieu permet l'amour Ă une courtisane, cet amour, qui semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un chĂątiment. Il n'y a pas d'absolution sans pĂ©nitence. Quand une crĂ©ature, qui a tout son passĂ© Ă se reprocher, se sent tout Ă coup prise d'un amour profond, sincĂšre, irrĂ©sistible, dont elle ne se fĂ»t jamais crue capable ; quand elle a avouĂ© cet amour, comme l'homme aimĂ© ainsi la domine ! Comme il se sent fort avec ce droit cruel de lui dire : « vous ne faites pas plus pour de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent. » Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la fable, aprĂšs s'ĂȘtre longtemps amusĂ© dans un champ Ă crier : « au secours ! » Pour dĂ©ranger des travailleurs, fut dĂ©vorĂ© un jour par un ours, sans que ceux qu'il avait trompĂ©s si souvent crussent cette fois aux cris rĂ©els qu'il poussait. Il en est de mĂȘme de ces malheureuses filles, quand elles aiment sĂ©rieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dĂ©vorĂ©es par leur amour. De lĂ , ces grands dĂ©vouements, ces austĂšres retraites dont quelques-unes ont donnĂ© l'exemple. Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rĂ©dempteur a l'Ăąme assez gĂ©nĂ©reuse pour l'accepter sans se souvenir du passĂ©, quand il s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimĂ©, cet homme Ă©puise d'un coup toutes les Ă©motions terrestres, et aprĂšs cet amour son cĆur sera fermé à  tout autre.
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Alexandre Dumas fils (La dame aux camélias)
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Faut-il regretter le temps des guerres "Ă sens" ? souhaiter que les guerres d'aujourd'hui "retrouvent" leur sens perdu ? le monde irait-il mieux, moins bien, indiffĂ©remment, si les guerres avaient, comme jadis, ce sens qui les justifiait ? Une part de moi, celle qui a la nostalgie des guerres de rĂ©sistance et des guerres antifascistes, a tendance Ă dire : oui, bien sĂ»r ; rien n'est plus navrant que la guerre aveugle et insensĂ©e ; la civilisation c'est quand les hommes, tant qu'Ă faire, savent Ă peu prĂšs pourquoi ils se combattent ; d'autant que, dans une guerre qui a du sens, quand les gens savent Ă peu prĂšs quel est leur but de guerre et quel est celui de leur adversaire, le temps de la raison, de la nĂ©gociation, de la transaction finit toujours par succĂ©der Ă celui de la violence ; et d'autant (autre argument) que les guerres sensĂ©es sont aussi celles qui, par principe, sont les plus accessibles Ă la mĂ©diation, Ă l'intervention - ce sont les seules sur lesquelles des tiers, des arbitres, des observateurs engagĂ©s, peuvent espĂ©rer avoir quelque prise...Une autre part hĂ©site. L'autre part de moi, celle qui soupçonne les guerres Ă sens d'ĂȘtre les plus sanglantes, celle qui tient la "machine Ă sens" pour une machine de servitude et le fait de donner un sens Ă ce qui n'en a pas, c'est-Ă -dire Ă la souffrance des hommes, pour un des tours les plus sournois par quoi le Diabolique nous tient, celle qui sait, en un mot, qu'on n'envoie jamais mieux les pauvres gens au casse-pipe qu'en leur racontant qu'ils participent d'une grande aventure ou travaillent Ă se sauver, cette part-lĂ , donc, rĂ©pond : "non ; le pire c'Ă©tait le sens"; le pire c'est, comme disait Blanchot, "que le dĂ©sastre prenne sens au lieu de prendre corps" ; le pire, le plus terrible, c'est d'habiller de sens le pur insensĂ© de la guerre ; pas question de regretter, non, le "temps maudit du sens". (ch. 10
De l'insensé, encore)
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Bernard-Henri Lévy (War, Evil, and the End of History)
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Une nouvelle gĂ©nĂ©ration, donc, subit simplement l'Ă©tat de choses ; elle ne se pose aucun vrai problĂšme, et de la « libĂ©ration » dont elle jouit, elle fait un usage Ă tous points de vue stupide. Quand cette jeunesse prĂ©tend qu'elle n'est pas comprise, la seule rĂ©ponse Ă lui donner c'est qu'il n'y a justement rien Ă comprendre en elle, et que, s'il existait un ordre normal, il s'agirait uniquement de la remettre Ă sa place sans tarder, comme on fait avec les enfants, lorsque sa stupiditĂ© devient fatigante, envahissante et impertinente. Le soi-disant anticonformisme de certaines attitudes, abstraction faite de leur banalitĂ©, suit du reste une espĂšce de mode, de nouvelle convention, de sorte qu'il s'agit prĂ©cisĂ©ment du contraire d'une manifestation de libertĂ©. Pour diffĂ©rents phĂ©nomĂšnes envisagĂ©s par nous dans les pages prĂ©cĂ©dentes, tels que par exemple le goĂ»t de la vulgaritĂ© et certaines formes nouvelles des mĆurs, on peut se rĂ©fĂ©rer, dans l'ensemble, Ă cette jeunesse-lĂ ; en font partie les fanatiques des deux sexes pour les braillards, les « chanteurs » Ă©pileptiques, au moment oĂč nous Ă©crivons pour les sĂ©ances collectives de marionnettes reprĂ©sentĂ©es par les ye-ye sessions, pour tel ou tel « disque Ă succĂšs » et ainsi de suite, avec les comportements correspondants. L'absence, chez ceux-lĂ , du sens du ridicule rend impossible d'exercer sur eux une influence quelconque, si bien qu'il faut les laisser Ă eux-mĂȘmes et Ă leur stupiditĂ© et estimer que si par hasard apparaissent, chez ce type de jeunes, quelques aspects polĂ©miques en ce qui concerne, par exemple, l'Ă©mancipation sexuelle des mineurs et le sens de la famille, cela n'a aucun relief. Les annĂ©es passant, la nĂ©cessitĂ©, pour la plupart d'entre eux, de faire face aux problĂšmes matĂ©riels et Ă©conomiques de la vie fera sans doute que cette jeunesse-lĂ , devenue adulte, s'adaptera aux routines professionnelles, productives et sociales d'un monde comme le monde actuel ; ce qui, d'ailleurs, la fera passer simplement d'une forme de nullitĂ© Ă une autre forme de nullitĂ©. Aucun problĂšme digne de ce nom ne vient se poser.
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Julius Evola (L'arco e la clava)
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EurĂȘka. Poe attachait une grande importance Ă cette Ćuvre, Ă la fois cosmogonie et poĂšme, qui commence par un discours de la mĂ©thode et se termine par une mĂ©taphysique.
Lâinfluence des idĂ©es de Poe, qui se rĂ©pandent en Europe Ă partir de 1845, est si considĂ©rable, et se fait sentir avec une telle intensitĂ© sur certains Ă©crivains (tels que Baudelaire ou DostoĂŻevski) que lâon peut dire quâil donne un sens nouveau Ă la littĂ©rature. Poe joignait en lui des Ă©lĂ©ments de culture assez hĂ©tĂ©rogĂšnes ; dâune part, Ă©lĂšve de lâĂcole polytechnique de Baltimore (oĂč passa aussi Whistler), il avait une formation scientifique ; de lâautre, ses lectures lâavaient mis en contact avec le romantisme allemand des LumiĂšres, et avec tout le XVIIIe siĂšcle français, reprĂ©sentĂ© souvent par des ouvrages oubliĂ©s aujourdâhui, tels que conteurs, poĂštes mineurs, etc. Ne pas nĂ©gliger chez Poe lâĂ©lĂ©ment cabaliste (de mĂȘme que chez Goethe), la magie, telle quâelle devait hanter, en France, lâesprit dâun Nerval, en Allemagne, Hoffmann, et bien dâautres. Enfin, lâinfluence de la poĂ©sie anglaise (Milton, Shelley, etc.).
Poe avait lu tout jeune les deux ouvrages les plus rĂ©pandus de Laplace qui lâavaient beaucoup frappĂ©. Le calcul des probabilitĂ©s intervient constamment chez lui. Dans EurĂȘka, il dĂ©veloppe lâidĂ©e de la nĂ©buleuse (de Kant), que reprendra plus tard Henri PoincarĂ©.
Poe introduit dans la littĂ©rature lâesprit dâanalyse. Ă ce propos, il convient de rĂ©pĂ©ter que pensĂ©e rĂ©flĂ©chie et pensĂ©e intuitive peuvent et doivent coexister et se coordonner. Le travail littĂ©raire pouvant se dĂ©composer en plusieurs « temps », on doit faire collaborer ces deux Ă©tats de lâesprit, lâĂ©tat de veille oĂč la prĂ©cision, la nettetĂ© sont portĂ©es Ă leur point le plus haut, et une autre phase, plus confuse, oĂč peuvent naĂźtre spontanĂ©ment des Ă©lĂ©ments mĂ©lodiques ou poĂ©tiques. Du reste, quand un poĂšme est long (cf., dans « La GenĂšse dâun poĂšme », le passage ayant trait Ă la « dimension »), ce « bonheur de lâinstant » ne saura se soutenir pendant toute sa durĂ©e. Il faut donc toujours aller dâune forme de crĂ©ation Ă lâautre, et elles ne sâopposent pas.
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Paul Valéry (Cours de poétique (Tome 1) - Le corps et l'esprit (1937-1940) (French Edition))
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Les auteurs musulmans considĂšrent la personnalitĂ© comme le produit de la constitution innĂ©e modifiĂ©e par les facteurs de lâenvironnement. La constitution innĂ©e inclue lâhĂ©rĂ©ditĂ© physique et psychologique, la combinaison des quatre Ă©lĂ©ments, câest-Ă -dire le feu, lâair, lâeau, et la terre, dans leurs mode de chaud, sec, froid, et humide, et la correspondance de cette combinaison avec les signes du zodiaque et les diffĂ©rentes planĂštes. Câest une question trĂšs complexe en raison du nombre indĂ©fini de permutations possibles. La source de confusion pour les esprits modernes vient du matĂ©rialisme ambiant qui les pousse Ă tout prendre au pied de la lettre et Ă oublier que lâintention derriĂšre les quatre Ă©lĂ©ments nâa jamais Ă©tĂ© de les identifier avec leurs Ă©quivalents familiers dans le monde visible. Sâils sont appelĂ©s feu, air, eau et terre, câest simplement pour indiquer une correspondance entre eux et les Ă©lĂ©ments visibles. Ces quatre Ă©lĂ©ments sont Ă lâorigine de toute matiĂšre et eux-mĂȘmes originaires dâun principe commun, lâHylĂ© indiffĂ©renciĂ© (hayĂ»lĂą, câest-Ă -dire la matiĂšre primordiale.)
Il en est de mĂȘme de la correspondance entre les sept cieux et les sept planĂštes. Chaque ciel est dĂ©signĂ© par le nom de la planĂšte qui lui correspond le mieux, mais les cieux ne peuvent nullement ĂȘtre identifiĂ©s avec les orbites de ces planĂštes, car les planĂštes sont dans le ciel visible alors que les cieux sont dans le domaine subtile et invisible. Ces termes ne sont pris dans un sens littĂ©ral que si on perd de vue la correspondance entre les diffĂ©rents degrĂ©s, ou dimensions, de lâexistence. Ces correspondances et leurs implications pour la mĂ©decine, la psychologie et les autres sciences, furent comprises par de nombreuses civilisations antĂ©rieures Ă lâislam, et ne sont pas spĂ©cifiquement islamiques. Les musulmans, quâils fussent savants, religieux, philosophes ou soufis, les percevaient comme possĂ©dant une base de vĂ©ritĂ© et les adoptĂšrent avec quelques diffĂ©rences mineures selon les Ă©coles. Un tel point de vue est nĂ©anmoins devenu si Ă©tranger Ă la mentalitĂ© dâaujourdâhui, et il est si peu probable quâelle prĂ©sente un intĂ©rĂȘt en pratique, que nous nâen poursuivrons pas lâĂ©tude ici.
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Mostafa al-Badawi (Man and the Universe: An Islamic Perspective)
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Ses visites Ă©taient la grande distraction de ma tante LĂ©onie qui ne recevait plus guĂšre personne dâautre, en dehors de M. le CurĂ©. Ma tante avait peu Ă peu Ă©vincĂ© tous les autres visiteurs parce quâils avaient le tort Ă ses yeux de rentrer tous dans lâune ou lâautre des deux catĂ©gories de gens quâelle dĂ©testait. Les uns, les pires et dont elle sâĂ©tait dĂ©barrassĂ©e les premiers, Ă©taient ceux qui lui conseillaient de ne pas « sâĂ©couter » et professaient, fĂ»t-ce nĂ©gativement et en ne la manifestant que par certains silences de dĂ©sapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive quâune petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur lâestomac deux mĂ©chantes gorgĂ©es dâeau de Vichy !) lui feraient plus de bien que son lit et ses mĂ©decines. Lâautre catĂ©gorie se composait des personnes qui avaient lâair de croire quâelle Ă©tait plus gravement malade quâelle ne pensait, quâelle Ă©tait aussi gravement malade quâelle le disait. Aussi, ceux quâelle avait laissĂ© monter aprĂšs quelques hĂ©sitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montrĂ© combien ils Ă©taient indignes de la faveur quâon leur faisait en risquant timidement un : « Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps », ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, câest la fin, mes pauvres amis », lui avaient rĂ©pondu : « Ah ! quand on nâa pas la santĂ© ! Mais vous pouvez durer encore comme ça », ceux-lĂ , les uns comme les autres, Ă©taient sĂ»rs de ne plus jamais ĂȘtre reçus. Et si Françoise sâamusait de lâair Ă©pouvantĂ© de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait lâair de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme dâun bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver Ă les faire congĂ©dier et de leur mine dĂ©confite en sâen retournant sans lâavoir vue, et, au fond admirait sa maĂźtresse quâelle jugeait supĂ©rieure Ă tous ces gens puisquâelle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait Ă la fois quâon lâapprouvĂąt dans son rĂ©gime, quâon la plaignĂźt pour ses souffrances et quâon la rassurĂąt sur son avenir.
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Marcel Proust (Swannâs Way (In Search of Lost Time, #1))
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13 juillet.
Non, je ne me trompe pas ; je lis dans ses yeux noirs un vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pour ma personne et pour mon sort. Je le sens, et, lĂ -dessus, jâose me fier Ă mon cĆur, elleâŠ. Oh ! pourrai-je, oserai-je exprimer en ces mots le bonheur cĂ©leste ?⊠Je sens que je suis aimĂ©.
Je suis aimĂ© !⊠Et combien je me deviens cher Ă moi-mĂȘme, combienâŠ. Jâose te le dire, tu sauras me comprendre. Combien je suis relevĂ© Ă mes propres yeux.depuis que jâai son amour !âŠ.
Est-ce de la prĂ©somption ou le sentiment de ce que nous sommes rĂ©ellement lâun pour lâautre ?⊠Je ne connais pas dâhomme dont je craigne quelque chose dans le cĆur de Charlotte, et pourtant, lorsquâelle parle de son fiancĂ©, quâelle en parle avec tant de chaleur, tant dâamourâŠ. je suis comme le malheureux que lâon dĂ©pouille de tous ses honneurs et ses titres, et Ă qui lâon retire son Ă©pĂ©e.
16 juillet.
Ah ! quel frisson court dans toutes mes veines, quand, par mĂ©garde, mes doigts touchent les siens, quand nos pieds se rencontrent sous la table ! Je me retire comme du feu, et une force secrĂšte mâattire de nouveauâŠ. Le vertige sâempare de tous mes sens. Et son innocence, son Ăąme candide, ne sent pas combien ces petites familiaritĂ©s me font souffrir. Si, dans la conversation, elle pose sa main sur la mienne, et si, dans la chaleur de lâentretien, elle sâapproche de moi, en sorte que son haleine divine vienne effleurer mes lĂšvresâŠ. je crois mourir, comme frappĂ© de la foudreâŠ. Wilhelm, et ce ciel, cette confiance, si jâose jamaisâŠ. Tu mâentendsâŠ. Non, mon cĆur nâest pas si corrompu. Faible ! bien faible !âŠ. Et nâest-ce pas de la corruption ?
Elle est sacrĂ©e pour moi. Tout dĂ©sir sâĂ©vanouit en sa prĂ©sence. Je ne sais jamais ce que jâĂ©prouve, quand je suis auprĂšs dâelle. Je crois sentir mon Ăąme se rĂ©pandre dans tous mes nerfsâŠ. Elle a une mĂ©lodie, quâelle joue sur le clavecin avec lâexpression dâun ange, si simple et si charmante !⊠Câest son air favori : il chasse loin de moi troubles, peines, soucis, aussitĂŽt quâelle attaque la premiĂšre note.
De tout ce quâon rapporte sur lâantique magie de la musique, rien nâest invraisemblable pour moi. Comme ce simple chant me saisit ! et comme souvent elle sait le faire entendre, Ă lâinstant mĂȘme oĂč je mâenverrais volontiers une balle dans la tĂȘte !⊠le trouble et les tĂ©nĂšbres de mon Ăąme se dissipent, et je respire plus librement.
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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IV
-Oh ! comme ils sont goulus ! dit la mĂšre parfois. Il faut leur donner tout, les cerises des bois, Les pommes du verger, les gĂąteaux de la table; S'ils entendent la voix des vaches dans l'Ă©table Du lait ! vite ! et leurs cris sont comme une forĂȘt De Bondy quand un sac de bonbons apparaĂźt. Les voilĂ maintenant qui rĂ©clament la lune ! Pourquoi pas ? Le nĂ©ant des gĂ©ants m'importune; Moi j'admire, Ă©bloui, la grandeur des petits. Ah ! l'Ăąme des enfants a de forts appĂ©tits, Certes, et je suis pensif devant cette gourmande Qui voit un univers dans l'ombre, et le demande. La lune ! Pourquoi pas ? vous dis-je. Eh bien, aprĂšs ? Pardieu ! si je l'avais, je la leur donnerais. C'est vrai, sans trop savoir ce qu'ils en pourraient faire, Oui, je leur donnerais, lune, ta sombre sphĂšre, Ton ciel, d'oĂč Swedenborg n'est jamais revenu, Ton Ă©nigme, ton puits sans fond, ton inconnu ! Oui, je leur donnerais, en disant: Soyez sages ! Ton masque obscur qui fait le guet dans les nuages, Tes cratĂšres tordus par de noirs aquilons, Tes solitudes d'ombre et d'oubli, tes vallons, Peut-ĂȘtre heureux, peut-ĂȘtre affreux, Ă©dens ou bagnes, Lune, et la vision de tes pĂąles montagnes. Oui, je crois qu'aprĂšs tout, des enfants Ă genoux Sauraient mieux se servir de la lune que nous; Ils y mettraient leurs voeux, leur espoir, leur priĂšre; Ils laisseraient mener par cette aventuriĂšre Leurs petits coeurs pensifs vers le grand Dieu profond. La nuit, quand l'enfant dort, quand ses rĂȘves s'en vont, Certes, ils vont plus loin et plus haut que les nĂŽtres. Je crois aux enfants comme on croyait aux apĂŽtres; Et quand je vois ces chers petits ĂȘtres sans fiel Et sans peur, dĂ©sirer quelque chose du ciel, Je le leur donnerais, si je l'avais. La sphĂšre Que l'enfant veut, doit ĂȘtre Ă lui, s'il la prĂ©fĂšre. D'ailleurs, n'avez-vous rien au delĂ de vos droits ? Oh ! je voudrais bien voir, par exemple, les rois S'Ă©tonner que des nains puissent avoir un monde ! Oui, je vous donnerais, anges Ă tĂȘte blonde, Si je pouvais, Ă vous qui rĂ©gnez par l'amour, Ces univers baignĂ©s d'un mystĂ©rieux jour, Conduits par des esprits que l'ombre a pour ministres, Et l'Ă©norme rondeur des planĂštes sinistres. Pourquoi pas  ? Je me fie Ă vous, car je vous vois, Et jamais vous n'avez fait de mal. Oui, parfois, En songeant Ă quel point c'est grand, l'Ăąme innocente, Quand ma pensĂ©e au fond de l'infini s'absente, Je me dis, dans l'extase et dans l'effroi sacrĂ©, Que peut-ĂȘtre, lĂ -haut, il est, dans l'IgnorĂ©, Un dieu supĂ©rieur aux dieux que nous rĂȘvĂąmes, Capable de donner des astres Ă des Ăąmes.
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Victor Hugo (L'Art d'ĂȘtre grand-pĂšre)
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Comme l'impĂŽt est obligatoire pour tous, qu'ils votent ou non, une large proportion de ceux qui votent le font sans aucun doute pour Ă©viter que leur propre argent ne soit utilisĂ© contre eux; alors que, en fait, ils se fussent volontiers abstenus de voter, si par lĂ ils avaient pu Ă©chapper ne serait-ce qu'Ă l'impĂŽt, sans parler de toutes les autres usurpations et tyrannies du gouvernement. Prendre le bien d'un homme sans son accord, puis conclure Ă son consentement parce qu'il tente, en votant, d'empĂȘcher que son bien ne soit utilisĂ© pour lui faire tort, voilĂ une preuve bien insuffisante de son consentement Ă soutenir la Constitution. Ce n'est en rĂ©alitĂ© aucunement une preuve.
Puisque tous les hommes qui soutiennent la Constitution en votant (pour autant qu'il existe de tels hommes) le font secrÚtement (par scrutin secret), et de maniÚre à éviter toute responsabilité personnelle pour l'action de leurs agents ou représentants, on ne saurait dire en droit ou en raison qu'il existe un seul homme qui soutienne la Constitution en votant.
Puisque tout vote est secret (par scrutin secret), et puisque tout gouvernement secret est par nécessité une association secrÚte de voleurs, tyrans et assassins, le fait général que notre gouvernement, dans la pratique, opÚre par le moyen d'un tel vote prouve seulement qu'il y a parmi nous une association secrÚte de voleurs, tyrans et assassins, dont le but est de voler, asservir et -- s'il le faut pour accomplir leurs desseins -- assassiner le reste de la population. Le simple fait qu'une telle association existe ne prouve en rien que "le peuple des Etats-Unis", ni aucun individu parmi ce peuple, soutienne volontairement la Constitution.
Les partisans visibles de la Constitution, comme les partisans visibles de la plupart des autres gouvernements, se rangent dans trois catĂ©gories, Ă savoir: 1. Les scĂ©lĂ©rats, classe nombreuse et active; le gouvernement est pour eux un instrument qu'ils utiliseront pour s'agrandir ou s'enrichir; 2. Les dupes -- vaste catĂ©gorie, sans nul doute, dont chaque membre, parce qu'on lui attribue une voix sur des millions pour dĂ©cider ce qu'il peut faire de sa personne et de ses biens, et parce qu'on l'autorise Ă avoir, pour voler, asservir et assassiner autrui, cette mĂȘme voix que d'autres ont pour le voler, l'asservir et l'assassiner, est assez sot pour imaginer qu'il est "un homme libre", un "souverain"; assez sot pour imaginer que ce gouvernement est "un gouvernement libre", "un gouvernement de l'Ă©galitĂ© des droits", "le meilleur gouvernement qu'il y ait sur terre", et autres absurditĂ©s de ce genre; 3. Une catĂ©gorie qui a quelque intelligence des vices du gouvernement, mais qui ou bien ne sait comment s'en dĂ©barrasser, ou bien ne choisit pas de sacrifier ses intĂ©rĂȘts privĂ©s au point de se dĂ©vouer sĂ©rieusement et gravement Ă la tĂąche de promouvoir un changement.
Le fait est que le gouvernement, comme un bandit de grand chemin, dit Ă un individu: "La bourse ou la vie." QuantitĂ© de taxes, ou mĂȘme la plupart, sont payĂ©es sous la contrainte d'une telle menace.
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Lysander Spooner (Outrage à Chefs D'état ;Suivi De Le Droit Naturel)
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Quant Ă lâoeuvre, les problĂšmes quâelle soulĂšve sont plus difficiles encore. En apparence pourtant, quoi de plus simple ? Une somme de textes qui peuvent ĂȘtre dĂ©notĂ©s par le signe dâun nom propre. Or cette dĂ©notation (mĂȘme si on laisse de cĂŽtĂ© les problĂšmes de lâattribution) nâest pas une fonction homogĂšne : le nom dâun auteur dĂ©note-t-il de la mĂȘme façon un texte quâil a lui-mĂȘme publiĂ© sous son nom, un texte quâil a prĂ©sentĂ© sous un pseudonyme, un autre quâon aura retrouvĂ© aprĂšs sa mort Ă lâĂ©tat dâĂ©bauche, un autre encore qui nâest quâun griffonnage, un carnet de notes, un « papier » ? La constitution dâune oeuvre complĂšte ou dâun opus suppose un certain nombre de choix quâil nâest pas facile de justifier ni mĂȘme de formuler : suffit-il dâajouter aux textes publiĂ©s par lâauteur ceux quâil projetait de donner Ă lâimpression, et qui ne sont restĂ©s inachevĂ©s quer par le fait de la mort ? Faut-il intĂ©grer aussi tout ce qui est brouillon, fait de la mort ? Faut-il intĂ©grer aussi tout ce qui est brouillon, premier dessein, corrections et ratures des livres ? Faut-il ajouter les esquisses abandonnĂ©es? Et quel status donner aux lettres, aux notes, aux conversations rapportĂ©es, aux propos transcrits par les auditeurs, bref Ă cet immense fourmillement de traces verbales quâun individu laisse autour de lui au moment de mourir, et qui parlent dans un entrecroisement indĂ©fini tant de langages diffĂ©rents ? En tout cas le nom « MallarmĂ© » ne se rĂ©fĂšre pas de la mĂȘme façon aux thĂšmes anglais, aux trauctions dâEdgar Poe, aux poĂšmes, ou aux rĂ©ponses Ă des enquĂȘtes ; de mĂȘme, ce nâest pas le mĂȘme rapport qui existe entre le nom de Nietzsche dâune part et dâautre par les autobiographies de jeunesse, les dissertations scolaires, les articles philologiques, Zarathoustra, Ecce Homo, les lettres, les derniĂšres cartes postales signĂ©es par « Dionysos » ou « Kaiser Nietzsche », les innombrables carnets oĂč sâenchevĂȘtrent les notes de blanchisserie et les projets dâaphorismes. En fait, si on parle si volontiers et sans sâinterroger davantage de lâ« oeuvre » dâun auteur, câest quâon la suppose dĂ©finie par une certaine fonction dâexpression. On admet quâil doit y avoir un niveau (aussi profond quâil est nĂ©cessaire de lâimaginer) auquel lâoeuvre se rĂ©vĂšle, en tous ses fragments, mĂȘme les plus minuscules et les plus inessentiels, comme lâexpression de la pensĂ©e, ou de lâexpĂ©rience, ou de lâimagination, ou de lâinconscient de lâauteur, ou encore des dĂ©terminations historiques dans lesquelles il Ă©tait pris. Mais on voit aussitĂŽt quâune pareille unitĂ©, loin dâĂȘtre donnĂ© immĂ©diatement, est constituĂ©e par une opĂ©ration ; que cette opĂ©ration est interprĂ©tative (puisquâelle dĂ©chiffre, dans le texte, la transcription de quelque chose quâil cache et quâil manifeste Ă la fois); quâenfin lâopĂ©ration qui dĂ©termine lâopus, en son unitĂ©, et par consĂ©quent lâoeuvre elle-mĂȘme ne sera pas la mĂȘme sâil sâagit de lâauteur du Théùtre et son double ou de lâauteur du Tractatus et donc, quâici et lĂ ce nâest pas dans le mĂȘme sens quâon parlera dâune « oeuvre ». Lâoeuvre ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e ni comme unitĂ© immĂ©diate, ni comme une unitĂ© certaine, ni comme une unitĂ© homogĂšne.
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Michel Foucault (The Archaeology of Knowledge and The Discourse on Language)
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FRĂRE LAURENCE.âUn arrĂȘt moins rigoureux sâest Ă©chappĂ© de sa bouche: ce nâest pas la mort de ton corps, mais son bannissement.
ROMĂO.âAh! le bannissement! aie pitiĂ© de moi; dis la mort. Lâaspect de lâexil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que câest le bannissement.
FRĂRE LAURENCE.âTu es banni de VĂ©rone. Prends patience; le monde est grand et vaste.
ROMĂO.âLe monde nâexiste pas hors des murs de VĂ©rone; ce nâest plus quâun purgatoire, une torture, un vĂ©ritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde, câest la mort. Oui, le bannissement, câest la mort sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tĂȘte avec une hache dâor, et souris au coup qui mâassassine.
FRĂRE LAURENCE.âO mortel pĂ©chĂ©! ĂŽ farouche ingratitude! Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta dĂ©fense, a repoussĂ© de cĂŽtĂ© la loi, et a changĂ© ce mot funeste de mort en celui de bannissement: câest une rare clĂ©mence, et tu ne veux pas la reconnaĂźtre.
ROMĂO.âCâest un supplice et non une grĂące. Le ciel est ici, oĂč vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce quâil y a de plus misĂ©rable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et RomĂ©o ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira dâune condition plus digne dâenvie, plus honorable, plus relevĂ©e que RomĂ©o; elle pourra sâĂ©battre sur les blanches merveilles de la chĂšre main de Juliette, et dĂ©rober le bonheur des immortels sur ces lĂšvres oĂč la pure et virginale modestie entretient une perpĂ©tuelle rougeur, comme si les baisers quâelles se donnent Ă©taient pour elles un pĂ©chĂ©; mais RomĂ©o ne le peut pas, il est banni! Ce que lâinsecte peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni; et tu me diras encore que lâexil nâest pas la mort!⊠Nâas-tu pas quelque poison tout prĂ©parĂ©, quelque poignard affilĂ©, quelque moyen de mort soudaine, fĂ»t-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements lâaccompagnent.âComment as-tu le coeur, toi un prĂȘtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes, toi mon ami dĂ©clarĂ©, de me mettre en piĂšces par ce mot bannissement?
FRĂRE LAURENCE.âAmant insensĂ©, Ă©coute seulement une parole.
ROMĂO.âOh! tu vas me parler encore de bannissement.
FRĂRE LAURENCE.âJe veux te donner une arme pour te dĂ©fendre de ce mot: câest la philosophie, ce doux baume de lâadversitĂ©; elle te consolera, quoique tu sois exilĂ©.
ROMĂO.âEncore lâexil! Que la philosophie aille se faire pendre: Ă moins que la philosophie nâait le pouvoir de crĂ©er une Juliette, de dĂ©placer une ville, ou de changer lâarrĂȘt dâun prince, elle nâest bonne Ă rien, elle nâa nulle vertu; ne mâen parle plus.
FRĂRE LAURENCE.âOh! je vois maintenant que les insensĂ©s nâont point dâoreilles.
ROMĂO.âComment en auraient-ils, lorsque les hommes sages nâont pas dâyeux?
FRĂRE LAURENCE.âLaisse-moi discuter avec toi ta situation.
ROMĂO.âTu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu Ă©tais aussi jeune que moi, amant de Juliette, mariĂ© seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, Ă©perdu dâamour comme moi, et comme moi banni, alors tu pourrais parler; alors tu pourrais tâarracher les cheveux et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure dâun tombeau qui nâest pas encore ouvert.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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Jâai Ă©tĂ© obligĂ© de remonter, pour vous montrer le lien des idĂ©es et des choses, Ă une sorte dâorigine de ces rĂ©serves en vous disant que si lâhumanitĂ© avait fait ce quâelle a fait, et qui en somme a fait lâhumanitĂ© rĂ©ciproquement, câest parce que depuis une Ă©poque immĂ©moriale elle avait su se constituer des rĂ©serves matĂ©rielles, que ces rĂ©serves matĂ©rielles avaient créé des loisirs, et que seul le loisir est fĂ©cond ; car câest dans le loisir que lâesprit peut, Ă©loignĂ© des conditions strictes et pressantes de la vie, se donner carriĂšre, sâĂ©loigner de la considĂ©ration immĂ©diate des besoins et par consĂ©quent entamer, soit sous forme de rĂȘverie, soit sous forme dâobservation, soit sous forme de raisonnement, la constitution dâautres rĂ©serves, qui sont les rĂ©serves spirituelles ou intellectuelles.
Jâavais ajoutĂ©, pour me rapprocher des circonstances prĂ©sentes, que ces rĂ©serves spirituelles nâont pas les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s que les rĂ©serves matĂ©rielles. Les rĂ©serves intellectuelles, sans doute, ont dâabord les mĂȘmes conditions Ă remplir que les rĂ©serves matĂ©rielles, elles sont constituĂ©es par un matĂ©riel, elles sont constituĂ©es par des documents, des livres, et aussi par des hommes qui peuvent se servir de ces documents, de ces livres, de ces instruments, et qui aussi sont capables de les transmettre Ă dâautres. Et je vous ai expliquĂ© que cela ne suffisait point, que les rĂ©serves spirituelles ou intellectuelles ne pouvaient passer, Ă peine de dĂ©pĂ©rir tout en Ă©tant conservĂ©es en apparence, en lâabsence dâhommes qui soient capables non seulement de les comprendre, non seulement de sâen servir, mais de les accroĂźtre. Il y a une question : lâaccroissement perpĂ©tuel de ces rĂ©serves, qui se pose, et je vous ai dit, lâexpĂ©rience lâa souvent vĂ©rifiĂ© dans lâhistoire, que si tout un matĂ©riel se conservait Ă lâĂ©cart de ceux qui sont capables non seulement de sâen servir mais encore de lâaugmenter, et non seulement de lâaccroĂźtre, mais dâen renverser, quelquefois dâen dĂ©truire quelques-uns des principes, de changer les thĂ©ories, ces rĂ©serves alors commencent Ă dĂ©pĂ©rir. Il nây a plus, le crĂ©ateur absent, que celui qui sâen sert, sâen sert encore, puis les gĂ©nĂ©rations se succĂšdent et lesâchoses quâon avait trouvĂ©es, les idĂ©es quâon avait mises en Ćuvre commencent Ă devenir des choses mortes, se rĂ©duisent Ă des routines, Ă des pratiques, et peu Ă peu disparaissent mĂȘme dâune civilisation avec cette civilisation elle-mĂȘme.
Et je terminais en disant que, dans lâĂ©tat actuel des choses tel que nous pouvons le constater autour de nous, il y a toute une partie de lâEurope qui sâest privĂ©e dĂ©jĂ de ses crĂ©ateurs et a rĂ©duit au minimum lâemploi de lâesprit, elle en a supprimĂ© les libertĂ©s, et par consĂ©quent il faut attendre que dans une pĂ©riode dĂ©terminĂ©e on se trouvera en prĂ©sence dâune grande partie de lâEurope profondĂ©ment appauvrie, dans laquelle, comme je vous le disais, il nây aura plus de pensĂ©e libre, il nây aura plus de philosophie, plus de science pure, car toute la science aura Ă©tĂ© tournĂ©e Ă ses applications pratiques, et particuliĂšrement Ă des applications Ă©conomiques et militaires ; que mĂȘme la littĂ©rature, que mĂȘme lâart, et mĂȘme que lâesprit religieux dans ses pratiques diverses et dans ses recherches diverses auront Ă©tĂ© complĂštement diminuĂ©s sinon abolis, dans cette grande partie de lâEurope qui se trouvera parfaitement appauvrie. Et si la France et lâAngleterre savent conserver ce quâil leur faut de vie â de vie vivante, de vie active, de vie crĂ©atrice â en matiĂšre dâintellect, il y aura lĂ un rĂŽle immense Ă jouer, et un rĂŽle naturellement de premiĂšre importance pour que la civilisation europĂ©enne ne disparaisse pas complĂštement.
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Paul Valéry (Cours de poétique (Tome 1) - Le corps et l'esprit (1937-1940) (French Edition))
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JULIETTE.âOh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour toujours; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la libertĂ©. Terre vile, rends-toi Ă la terre; que tout mouvement sâarrĂȘte, et quâune mĂȘme biĂšre presse de son poids et RomĂ©o et toi.
LA NOURRICE.âO Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que jâeusse! O aimable Tybalt, honnĂȘte cavalier, faut-il que jâaie vĂ©cu pour te voir mort!
JULIETTE.âQuelle est donc cette tempĂȘte qui souffle ainsi dans les deux sens contraires? RomĂ©o est-il tuĂ©, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chĂ©ri et mon Ă©poux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-lĂ sont morts?
LA NOURRICE.âTybalt est mort, et RomĂ©o est banni: RomĂ©o, qui lâa tuĂ©, est banni.
JULIETTE.âO Dieu! la main de RomĂ©o a-t-elle versĂ© le sang de Tybalt?
LA NOURRICE.âIl lâa fait, il lâa fait! O jour de malheur! il lâa fait!
JULIETTE.âO coeur de serpent cachĂ© sous un visage semblable Ă une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran, angĂ©lique dĂ©mon, corbeau couvert des plumes dâune colombe, agneau transportĂ© de la rage du loup, mĂ©prisable substance de la plus divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais Ă juste titre, damnable saint, traĂźtre plein dâhonneur! O nature, quâallais-tu donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau de lâĂąme dâun dĂ©mon? Jamais livre contenant une aussi infĂąme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si brillant palais?
LA NOURRICE.âIl nây a plus ni sincĂ©ritĂ©, ni foi, ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! oĂč est mon valet? Donnez-moi un peu dâaqua vitĂŠâŠ.. Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit Ă RomĂ©o!
JULIETTE.âMaudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il nâest pas nĂ© pour la honte: la honte rougirait de sâasseoir sur son front; câest un trĂŽne oĂč on peut couronner lâhonneur, unique souverain de la terre entiĂšre. Oh! quelle brutalitĂ© me lâa fait maltraiter ainsi?
LA NOURRICE.âQuoi! vous direz du bien de celui qui a tuĂ© votre cousin?
JULIETTE.âEh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre Ă©poux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures, je lâai ainsi dĂ©chirĂ©? Mais pourquoi, traĂźtre, as-tu tuĂ© mon cousin? Ah! ce traĂźtre de cousin a voulu tuer mon Ă©poux.âRentrez, larmes insensĂ©es, rentrez dans votre source; câest au malheur quâappartient ce tribut que par mĂ©prise vous offrez Ă la joie. Mon Ă©poux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon Ă©poux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleurĂ©-je? Ah! câest quâil y a lĂ un mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui mâa assassinĂ©e.âJe voudrais bien lâoublier; mais, ĂŽ ciel! il pĂšse sur ma mĂ©moire comme une offense digne de la damnation sur lâĂąme du pĂ©cheur. Tybalt est mort, et RomĂ©o estâŠ.. banni! Ce banni, ce seul mot banni, a tuĂ© pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt Ă©tait un assez grand malheur, tout eĂ»t-il fini lĂ ; ou si les cruelles douleurs se plaisent Ă marcher ensemble, et quâil faille nĂ©cessairement que dâautres peines les accompagnent, pourquoi, aprĂšs mâavoir dit: «Tybalt est mort,» nâa-t-elle pas continuĂ©: «ton pĂšre aussi, ou ta mĂšre, ou tous les deux?» cela eĂ»t excitĂ© en moi les douleurs ordinaires. Mais par cette arriĂšre-garde qui a suivi la mort de Tybalt, RomĂ©o est banni; par ce seul mot, pĂšre, mĂšre, Tybalt, RomĂ©o, Juliette, tous sont assassinĂ©s, tous morts. RomĂ©o banni! Il nây a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort quâapporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)