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(...) leur lĂ©nifier l'esprit et en mĂȘme temps le rendre plus rapide, paradoxalement, plus prompt aux raisonnements ou aux souvenirs, comme s'ils avaient gagnĂ©, non en concentration, mais en intelligence, une sensation que tous les deux connaissaient bien, et que tous les deux, retranchĂ©s dans leur tĂȘte ou dans leurs souvenirs le temps que dura le chemin jusqu'Ă l'Ă©tang et la cabane, savaient prĂ©caire, momentanĂ©e, en Ă©quilibre, en ce sens qu'ils savaient qu'il existe dans l'ivresse un point prĂ©cis d'intelligence et de luciditĂ© oĂč les connexions se font plus vives, oĂč les neurones sont stimulĂ©s et les synapses fusent, le temps du pic, avant de retomber inĂ©vitablement vers leur stade initial, puis vers un stade encore plus bas, pour finir con, complĂštement con, et ivre, bourrĂ©, pĂ©tĂ©, totalement schlass, comme si c'Ă©tait lĂ le revers de la mĂ©daille, comme si gagner cette forme d'agilitĂ© de l'esprit se payait forcĂ©ment, et qu'il fĂ»t tout naturel de retomber encore plus bas ; mais pour l'instant leur cerveau Ă©tait vif, Max repensait Ă sa rencontre, ou plutĂŽt Ă sa vision de la veille, Ă l'effroyable et merveilleux tatouage de cette jeune femme, et il pensa comprendre exactement pourquoi elle s'Ă©tait fait tatouer un truc pareil, ou du moins comprit-il, par ce tatouage, cette jeune femme Ă©tait, il comprit que cette fresque le long de son bras gauche de son Ă©paule et de sa clavicule Ă©tait le signe d'une sensibilitĂ© et d'une force extrĂȘmes, Ă fleur de mais en mĂȘme temps d'une peur, une et une force sensibles et radicales, oui, car comment inscrire dans sa chair, Ă vie, Ă vif, autant d'horreur et de beautĂ© sinon par sensibilitĂ© et radicalitĂ©, ce devait ĂȘtre une sacrĂ©e nana, "il faut que je retourne au Club Z, la revoir au moins une fois", et ce mĂȘme s'il savait n'avoir pas l'ombre d'une chance avec cette fille, qu'il ne saurait toujours pas comment faire pour l'accoster, il me faut une astuce, un truc pour briser la glace et lui parler la prochaine fois, pensa-t-il en marchant toujours sur ce sentier, Ă©chafaudant des plans les uns derriĂšre les autres, titubant lĂ©gĂšrement aux cĂŽtĂ©s de ThĂ©o, qui lui aussi Ă©tait plongĂ© dans les sillons de son ivresse, Ă©vitant une branche une ronce ou un tronc d'arbre en travers du chemin, se rappelant ses promenades en forĂȘt, gamin, oĂč il avait appris Ă reconnaĂźtre certaines plantes, certains champignons et certains arbres : les frĂȘnes et les bouleaux, les hĂȘtres les chĂȘnes et quelques arbres fruitiers tels que noyers et cerisiers, pommiers et noisetiers, ensuite comment son pĂšre lui avait expliquĂ© la maniĂšre de mouler l'empreinte d'un animal, avec un peu de plĂątre le tour Ă©tait jouĂ©, seulement ThĂ©o se rappela qu'ils ne l'avaient jamais fait, ils n'Ă©taient jamais revenus avec la dose de plĂątre requise pour mouler une empreinte, non, et puis plus tard il s'en allait marcher tout seul, vers ses combien ?, huit ou neuf ans, oui, c'Ă©tait cela, putain il y a dĂ©jĂ dix ans, se dit ThĂ©o, et il se revit, les matins de vacances, chez son grand-pĂšre et sa grand-mĂšre, dans la rosĂ©e et dans la brume bleutĂ©e, il se levait Ă l'aube et allait faire "le tour du bois", pendant une heure une heure et demie, avant de revenir quand tout le monde se rĂ©veillait, alors son pĂšre et lui allaient chercher pain couques et pistolets pour le petit dĂ©jeuner, et toujours ses retours du bois plongeaient ThĂ©o dans une sorte de tristesse ou de mĂ©lancolie qu'il ne comprenait pas, pourquoi revenait-il de ses balades mĂ©lancolique, il l'ignorait, mais s'ensuivaient inĂ©vitablement de longues aprĂšs-midi trĂšs tristes, comme si un truc lui Ă©chappait, comme s'il avait cherchĂ© ou essayĂ© de chercher quelque chose de cachĂ©, d'invisible, au fond de lui-mĂȘme ou dans le bois d'oĂč il Ă©tait revenu, oui, comme s'il y avait quelque chose dans l'existence qu'il ne parvenait pas Ă trouver, une certaine cohĂ©rence, un sens, une signification, cela le remplissait de tristesse, il devait forcĂ©ment y avoir un sens Ă tout cela (...)
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