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En quatre bonds jâeus dĂ©gringolĂ© les marches de lâescalier de pierre. Jâavais besoin de me purifier les poumons au grand air de la nuit : je volai dâune course, Ă travers les landiers, jusquâaux roches de lâextrĂȘme Pointe, et lĂ , couchĂ© sur le dos parmi le romarin, les bras en croix sous ma tĂȘte, avec, au-dessus de moi, le ruissellement infini de la Voie lactĂ©e, jâachevai de me prĂ©ciser Ă moi-mĂȘme, mĂ©thodiquement, mathĂ©matiquement en quelque sorte, tout le dĂ©tail du plan de vengeance conçu Ă KĂ©rudavel et dont jâavais, dans ma conversation avec ma femme, posĂ© les premiers jalons. Jamais je ne mâĂ©tais senti la pensĂ©e aussi Ă©nergiquement lucide. Il semblait que la vie de mon cĆur broyĂ© se fĂ»t rĂ©fugiĂ©e dans mon cerveau et quâelle en dĂ©cuplĂąt les puissances. JâĂ©tais presque confondu de voir avec quelle aisance, quelle soliditĂ©, tous les fils de ma combinaison se tramaient et se nouaient comme de soi.
Il mâen vint une espĂšce dâexaltation hĂ©roĂŻque, lâorgueil de lâhomme qui non seulement nâest plus le jouet des Ă©vĂ©nements, mais, au contraire, les tient Ă sa merci.
En me relevant, jâaperçus par-delĂ les courants du Raz, tout pailletĂ©s dâun scintillement dâastres, lâĆil vert de GorlĂ©bella qui me regardait.
ââSalut Ă toi, mâĂ©criai-je dans un accĂšs dâenthousiasme farouche, salut Ă toi, nocturne Ă©meraude des mers du ponant, gardienne incorruptible du feu, image vivante de VestaâŻ! Tu sais si je tâai consciencieusement servie. Parmi les hommes attachĂ©s Ă ton culte, il nâen est pas un qui tâait donnĂ© des gages plus forts de constance et de fidĂ©litĂ©. Je ne crois pas que tu aies Ă me reprocher une seule dĂ©faillance. Deux annĂ©es durant, et bien quâen proie aux pires obsessions de lâamour, jâai montĂ© autour de toi une faction sacrĂ©e. Tu mâes tĂ©moin que jamais le sommeil ne mâa surpris Ă mon poste. Tout mon honneur, je le mettais Ă ce que ta flamme brĂ»lĂąt haut et clair et quâelle resplendĂźt au loin, dans lâespace, multipliĂ©e par le rayonnement des prismes, comme la veilleuse des eaux immenses, comme la lampe de lâinfini⊠Si jâai bien mĂ©ritĂ© de toi, le moment est proche oĂč tu vas pouvoir mâen rĂ©compenser. Te lâai-je assez murmurĂ©, le nom de cette AdĂšle Ă qui tu mâarrachais huit mois sur douzeâŻ! Te lâai-je assez murmurĂ©, dis-moi, le jour, en astiquant tes dĂ©licats rouages, la nuit, pieusement assis Ă mon banc de quart, ainsi quâun cĂ©nobite dans sa stalle de chĂȘne, devant le maĂźtre-autelâŻ! Confidente de mes souvenirs passionnĂ©s et de mes larmes, tu as vu de quel cĆur je lâidolĂątrais. Tandis que jâentretenais ta pure lumiĂšre sur les eaux, câĂ©tait comme si jâeusse attisĂ© en moi-mĂȘme lâardeur dĂ©vorante dont cette femme mâavait embrasĂ©. Elle, cependant⊠Mais que tâimporteâŻ! Apprends seulement ceci : comme tu fus associĂ©e Ă mon amour, tu vas lâĂȘtre Ă ma haine. LâĆuvre de justice et de chĂątiment, câest Ă toi que je la rĂ©serve. La TrĂ©gorroise au front romanesque a souvent exprimĂ© le vĆu de dormir, bercĂ©e par les grandes voix du Raz, Ă lâabri de tes murs inĂ©branlables : elle y dormiraâŻ!⊠Elle y dormira, cĂŽte Ă cĂŽte avec son complice, dâun sommeil plus profond que les abĂźmes qui tâenvironnent, et tu flamboieras au-dessus de leur couche, tel quâun cierge dâhymen, le plus beau qui se puisse rĂȘver Ă des noces humaines, fĂ»t-ce Ă des noces dâĂ©ternitĂ©âŻ!âŠ
LâĆil vert clignota, comme en signe dâacquiescement, puis se voila dâune paupiĂšre dâombre, enfin sâĂ©teignit. Je nâattendis pas que lâĆil rouge commençùt de poindre, et, agitant une derniĂšre fois mon bonnet de peau dans la direction du phare :
ââA bientĂŽt, vieille GorlĂ©bellaâŻ!⊠Mes compliments au Louarn, jusquâĂ ce que je lui serve le festin promisâŻ!
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