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Ne marche pas devant moi, je ne suivrai peut-ĂȘtre pas. Ne marche pas derriĂšre moi, je ne te guiderai peut-ĂȘtre pas. Marche juste Ă cĂŽtĂ© de moi et sois mon ami.
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Albert Camus
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Tu nâes encore pour moi quâun petit garçon tout semblable Ă cent mille petits garcons. Et je nâai pas besoin de toi. Et tu nâas pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi quâun renard semblable Ă cent mille renards. Mais, si tu mâapprivoises, nous aurons besoin lâun de lâautre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde.
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Antoine de Saint-Exupéry (Le Petit Prince)
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Vous me compliquez la vie avec votre rancĆur, nous devons impĂ©rativement nous rĂ©concilier. Je n'ai pas le droit de pĂ©nĂ©trer dans le gynĂ©cĂ©e : retrouvez-moi Ă l'intendance, insultez-moi, giflez-moi, cassez-moi une assiette sur la tĂȘte si ça vous chante, et puis n'en parlons plus.
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Christelle Dabos (Les Disparus du Clairdelune (La Passe-Miroir, #2))
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Ma vie est un dĂ©sastre, mais personne ne le voit car je suis trĂšs poli : je souris tout le temps. Je souris parce que je pense que si l'on cache sa souffrance elle disparaĂźt. Et dans un sens, c'est vrai : elle est invisible donc elle n'existe pas, puisque nous vivons dans le monde du visible, du vĂ©rifiable, du matĂ©riel. Ma douleur n'est pas matĂ©rielle ; elle est occultĂ©e. Je suis un nĂ©gationniste de moi-mĂȘme
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Frédéric Beigbeder
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Tu mâas dit ââJe tâaimeââ, je tâai dit ââAttendsââ. Jâallais dire ââPrends-moiââ, tu mâas dit ââVa-t-en
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François Truffaut (Jules Et Jim (French Edition))
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Rien n'est plus trompeur qu'une photo : On croit fixer un moment heureux pour l'éternité alors qu'on ne crée que de la nostalgie. On appuie sur le déclencheur, et hop, une seconde plus tard, l'instant à disparu.
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Guillaume Musso (Sauve-moi)
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La libertĂ© de penser, et de mal penser et de penser peu, la libertĂ© de choisir moi-mĂȘme ma vie, de me choisir moi-mĂȘme. Je ne peux dire ËdÂŽĂȘtre moi-mĂȘmeË, puisque je nÂŽĂ©tais rien quÂŽune pĂąte modelable, mais celle de refuser les moules.
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Françoise Sagan (Bonjour tristesse)
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Ma fleur est éphémÚre, se dit le petit prince, et elle n'a que quatre épines pour se défendre contre le monde! Et je l'ai laissée toute seule chez moi!
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Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
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Devant cette nuit chargĂ©e de signes et dâĂ©toiles, je mâouvrais pour la premiĂšre fois Ă la tendre indiffĂ©rence du monde. De lâĂ©prouver si pareil Ă moi, si fraternel enfin, jâai senti que jâavais Ă©tĂ© heureux, et que je lâĂ©tais encore. Pour que tout soit consommĂ©, pour que je me sente moins seul, il me restait Ă souhaiter quâil y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exĂ©cution et quâils mâaccueillent avec des cris de haine
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Albert Camus (The Stranger)
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Quant Ă moi, maintenant, j'ai fermĂ© mon Ăąme. Je ne dis plus Ă personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamnĂ© Ă l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais Ă©mettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis dĂ©sintĂ©ressĂ© de tout. Ma pensĂ©e, invisible, demeure inexplorĂ©e. J'ai des phrases banales pour rĂ©pondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit "oui", quand je ne veux mĂȘme pas prendre la peine de parler.
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Guy de Maupassant (Le Horla et autres nouvelles fantastiques)
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Vous me dĂ©goĂ»tez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie quâil faut aimer coĂ»te que coĂ»te⊠Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse! Je ne veux pas ĂȘtre modeste , moi, et de me contenter dâun petit morceau, si jâai Ă©tĂ© bien sage.
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Jean Anouilh (Antigone)
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(Cyrano, à Roxane, se faisant passer pour Christian sous le couvert de la nuit) : Moi je ne suis qu'une ombre et vous qu'une clarté!
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Dans ta tĂȘte, tu avais donnĂ© un nom au maĂźtre. Tu nâosais lâemployer en sa prĂ©sence, bien entendu. Tu lâappelais «Mygale», en souvenir de tes terreurs passĂ©es. Mygale, un nom Ă consonance fĂ©minine, un nom dâanimal rĂ©pugnant qui ne cadrait pas Ă son sexe ni au raffinement extrĂȘme quâil savait montrer dans le choix de tes cadeauxâŠ
Mais Mygale car il Ă©tait telle lâaraignĂ©e, lente et secrĂšte, cruelle et fĂ©roce, avide et insaisissable dans ses desseins, cachĂ© quelque part dans cette demeure oĂč il te sĂ©questrait depuis des mois, une toile de luxe, un piĂšge dorĂ© dont il Ă©tait le geĂŽlier et toi le dĂ©tenu.
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Thierry Jonquet (Mygale)
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Adieu, soleil ! s'Ă©cria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois Ă©tendre ses ombres sur mon nouveau domaine !
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Jules Verne (20,000 Leagues Under the Sea)
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Je dis : pourquoi moi ?
Il dit  : parce tu n'es pas du tout comme les autres, parce qu'on ne voit que toi sans que tu t'en rendes compte. Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable  : parce que tu partiras et que nous resterons.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Je suis un artiste, et mon Ćuvre, c'est Moi.
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Lolita Pille (Hell)
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A partir du mois de septembre l'année derniÚre, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme : qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi.
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Annie Ernaux (Simple Passion)
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Je suis moi et j'ai l'intention de poursuivre mon chemin, oĂč qu'il me mĂšne.
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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(...), j'étais animée d'une faim nouvelle, et certains jours, j'étais véritablement vorace. Le besoin de lire s'emparait de moi et exerçait sa délicieuse et grisante emprise. Plus je lisais, plus j'avais faim. Chaque ouvrage était riche de promesses, chaque page que je tournais était une équipée, l'attrait d'un autre monde.
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Tatiana de Rosnay (The House I Loved)
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J'ai besoin que tu aies besoin de moi, c'est aussi Ă©lĂ©mentaire que ça. Et je sais pertinemment que, dans ce conflit d'intĂ©rĂȘts qui nous oppose, je suis condamnĂ© Ă ĂȘtre le perdant. Parce que je suis plus possessif que tu ne le seras jamais et parce qu'il y a des choses que je ne peux pas remplacer.
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Christelle Dabos (La TempĂȘte des Ă©chos (La Passe-Miroir, #4))
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Crois-moi, il n'y a pas de grande douleur, pas de grands repentirs, de grands souvenirs. Tout s'oublie mĂȘme les grandes amours. C'est ce qu'il y a de triste et d'exaltant Ă la fois dans la vie. Il y a seulement une certaine façon de voir les choses et elle surgit de temps en temps. C'est pour ça qu'il est bon quand mĂȘme d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. Ăa fait du moins un alibi pour les dĂ©sespoirs sans raison dont nous sommes accablĂ©s.
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Albert Camus (A Happy Death)
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Le Chat
Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
MĂȘlĂ©s de mĂ©tal et d'agate.
Lorsque mes doigts caressent Ă loisir
Ta tĂȘte et ton dos Ă©lastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps Ă©lectrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bĂȘte,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques Ă la tĂȘte,
Un air subtil, un dangereux parfum,
Nagent autour de son corps brun.
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Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal)
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Je crois que c'est moi qui ai changé: c'est la solution la plus simple. La plus désagréable aussi. Mais einfin je dois reconnaßtre que je suis sujet à ces transformations soudaines. Ce qu'il y a, c'est que je pense trÚs rarement; alors une foule depetites métamorphoses s'accumulent en moi sans que j'y prenne garde et puis, un beau jour, il se produit une véritable révolution. C'est ce qui a donné à ma vie cet aspect huerté, incohérent.
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Jean-Paul Sartre (Nausea)
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Le travail ne représentait qu'ennui pour moi, je détestais aller au bureau. Je me sentais vraiment oppressé. J'avais l'impression que mon moi véritable se rétrécissait de plus en plus, et que j'allais finir par disparaßtre.
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Haruki Murakami (South of the Border, West of the Sun)
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Ăa aime les auteurs dĂ©jantĂ©s, les artistes maudits et les putes dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©es... Ăa apprĂ©cie la dĂ©cadence classĂ©e par ordre alphabĂ©tique.
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Virginie Despentes (Baise-Moi)
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Si on ouvrait des gens, on trouverait des paysages. Si on m'ouvrait moi, on trouverait des plages.
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AgnĂšs Varda (Agnes Varda, L'ile et elle: Regards sur l'exposition)
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Haleine contre haleine, Ă©chauffe-moi la vie,
Mille et mille baisers donne-moi je te prie,
Amour veut tout sans nombre, amour nâa point de loi
Translated: Breath against breath warms my life.
A thousand kisses give me I pray thee.
Love says it all without number,
love knows no law.
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Pierre de Ronsard
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Quand j'Ă©tais enfant, le luxe c'Ă©tait pour moi les manteaux de fourrure et les villas au bord de la mer. Plus tard, j'ai cru que c'Ă©tait de mener une vie d'intellectuel. Il me semble maintenant que c'est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme
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Annie Ernaux (Simple Passion)
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comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!
Que faut-il faire? Dit le petit prince.
Il faut ĂȘtre trĂšs patient, rĂ©pondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'Ćil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus prĂšs...
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Antoine de Saint-Exupéry (Le Petit Prince)
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Je viendrais Ă ce pays mien et je lui dirais: "Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai
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Aimé Césaire
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Pourquoi croise-t-on des milliers de personnes et ne s'Ă©prend-on que d'une seule?
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Guillaume Musso (Sauve-moi)
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De leur meilleur cÎté tùchons de voir les choses:
Vous vous plaignez de voir les rosiers Ă©pineux;
Moi je me réjouis et rends grùces aux dieux
Que les Ă©pines aient des roses.
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Alphonse Karr (A Tour Round My Garden (1856))
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Avec l'amour maternel, la vie vous fait, Ă l'aube, une promesse qu'elle ne tient jamais. Chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condolĂ©ances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mĂšre comme un chien abandonnĂ©. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lĂšvres trĂšs douces vous parlent d'amour, mais vous ĂȘtes au courant. Vous ĂȘtes passĂ© Ă la source trĂšs tĂŽt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous cĂŽtĂ©s, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dĂšs la premiĂšre lueur de l'aube, une Ă©tude trĂšs serrĂ©e de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu'il faille empĂȘcher les mĂšres d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mĂšres aient encore quelqu'un d'autre Ă aimer. Si ma mĂšre avait eu un amant, je n'aurais pas passĂ© ma vie Ă mourir de soif auprĂšs de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants.
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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- Devenir la meilleure au monde ne te semble pas un objectif suffisant ?
- Non, parce qu'il est accessible et marque donc une fin, alors que la voie des marchombres est infinie. Si je cherche Ă devenir meilleure que moi-mĂȘme, je ne m'arrĂȘterai jamais.
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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Il ne fait aucun doute pour moi que la sagesse est le but principal de la vie et c'est pourquoi je reviens toujours aux stoĂŻciens. Ils ont atteint la sagesse, on ne peut donc plus les appeler des philosophes au sens propre du terme. De mon point de vue, la sagesse est le terme naturel de la philosophie, sa fin dans les deux sens du mot. Une philosophie finit en sagesse et par lĂ mĂȘme disparaĂźt.
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Emil M. Cioran (Oeuvres)
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Demain, dĂšs l'aube, Ă l'heure oĂč blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forĂȘt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyĂšre en fleur.
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Victor Hugo (Les Contemplations)
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Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...
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Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
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Comprendre... Vous n'avez que ce mot-lĂ Ă la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu'on ne peut pas toucher Ă l'eau, Ă la belle eau fuyante et froide parce que cela mouille les dalles, Ă la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu'on ne doit pas manger tout Ă la fois, donner tout ce qu'on a dans ses poches au mendiant qu'on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu'Ă ce qu'on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tĂŽt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille [...]. Si je deviens vieille. Pas maintenant.
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Jean Anouilh (Antigone (The Theban Plays, #3))
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Il y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'Ă lire sans lire. Comme des hommes grenouilles, ils traversent les livres sans prendre une goutte d'eau....
- Ce sont les lecteurs-grenouilles. Ils forment l'immense majorité des lecteurs humains, et pourtant je n'ai découvert leur existence que trÚs tard. Je suis d'une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi; moi, je lis comme je mange.
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Amélie Nothomb (HygiÚne de l'assassin)
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Je suis un ĂȘtre de dialogue ; tout en moi combat et se contredit. Les MĂ©moires ne sont jamais qu'Ă demi sincĂšres, si grand que soit le souci de vĂ©ritĂ© : tout est toujours plus compliquĂ© qu'on ne le dit. Peut-ĂȘtre mĂȘme approche-t-on de plus prĂšs la vĂ©ritĂ© dans le roman.
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André Gide (Si le grain ne meurt)
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Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lĂąches, mĂ©prisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dĂ©pravĂ©es ; le monde n'est qu'un Ă©gout sans fond oĂč les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces ĂȘtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompĂ© en amour, souvent blessĂ© et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arriĂšre ; et on se dit : " J'ai souffert souvent, je me suis trompĂ© quelquefois, mais j'ai aimĂ©. C'est moi qui ai vĂ©cu, et non pas un ĂȘtre factice crĂ©Ă© par mon orgueil et mon ennui.
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Alfred de Musset (On ne badine pas avec l'amour)
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Si tout autour de moi, est monotone et dĂ©colorĂ©, n'y a-t-il pas en moi une tempĂȘte, une lutte, une tragĂ©die?
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Victor Hugo
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Et le problĂšme avec ceux qui sont trop cons pour se faire leur propre opinion, câest quâils adoptent souvent celle de plus cons quâeux.
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David Goudreault (Ta mort Ă moi)
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Les mois passÚrent. Chaque jour, le temps perdait de sa consistance. J'étais incapable de déterminer s'il s'écoulait vite ou lentement.
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Amélie Nothomb (Stupeur et tremblements)
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Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue, tu dis que tu aimes les chiens et tu leur mets une laisse, tu dis que tu aimes les oiseaux et tu les mets en cage, tu dis que tu mâaimes alors moi jâai peur.
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Jean Cocteau
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- CHRISTIAN :
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est trop injuste !
- CYRANO :
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grĂące au hasard qui fait naĂźtre,
J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-ĂȘtre ?
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Moi, je veux montrer mes qualitĂ©s; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paraitront, tour Ă tour, entre la sensibilitĂ© et l'amour de la justice, et serviront d'exemple Ă la stupĂ©faction humaine; chacun s'y reconnaitra, non pas tel qu'il devrait ĂȘtre, mais tel qu'il est.
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Comte de Lautréamont (Les Chants de Maldoror)
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Tu connais l'effet que je fais au mecs: les premiers mois, ils adorent ça, que j'aille si mal et ils veulent toujours m'aider. Seulement point trop n'en faut: trop de douleur pourrait tacher le canapé...
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Virginie Despentes (Bye Bye Blondie)
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Sur le point de mâen aller, je veux lui poser une question qui rĂ©sume toutes les autres, une question quâil nây a que moi pour poser, sans doute: "Qui ĂȘtes-vous?" Et elle, sans hĂ©siter: "Je suis lâĂąme errante.
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André Breton (Nadja)
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Et moi aussi, je me suis senti prĂȘt Ă tout revivre. Comme si cette grande colĂšre m'avait purgĂ© du mal, vidĂ© d'espoir, devant cette nuit chargĂ©e de signes et d'Ă©toiles, je m'ouvrais pour la premiĂšre fois Ă la tendre indiffĂ©rence du monde. De l'Ă©prouver si pareil Ă moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais Ă©tĂ© heureux, et que je l'Ă©tais encore. Pour que tout soit consommĂ©, pour que je me sente moins seul, il me restait Ă souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exĂ©cution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.
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Albert Camus (The Stranger)
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On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est pas ma faute.
Si donc, je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entiÚrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est surement beaucoup dire, il n'est pas Ă©tonnant que l'un ait fini en mĂȘme temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
Il suit de là , que depuis quelque temps je t'ai trompée: mais aussi ton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute.
Aujourd'hui, une femme que j'aime Ă©perdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute.
Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure: mais si la Nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une maĂźtresse. Ce conseil est bon, trĂšs bon; si tu le trouve mauvais, ce n'est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regrets: je te reviendrai peut-ĂȘtre. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.
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Pierre Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses)
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Le problĂšme c'est que ma tĂȘte n'est jamais reposĂ©e. Mon cerveau est une maison de campagne pour dĂ©mons. Ils y viennent souvent et de plus en plus nombreux. Ils se font des apĂ©ros Ă la liqueur de mes angoisses. Ils se servent de mon stress car ils savent que j'en ai besoin pour avancer. Tout est question de dosage. Trop de stress et mon corps explose. Pas assez, je me paralyse. Mais le dĂ©mon le plus violent, c'est bien moi. Surtout depuis que j'ai perdu la guerre mondiale de l'amour
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Mathias Malzieu (Le plus petit baiser jamais recensé)
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Les roses de Saadi
J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
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Marceline Desbordes-Valmore
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Une grosse vieille dame à cÎté de moi se retenait à la courroie et sa robe sans manches laissait voir un incroyable nid d'oiseau sous son bras. C'est la chose la plus nauséabonde que j'aie jamais vue. J'espÚre que Tim ne l'a pas vue, il en serait devenu pédéraste.
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Beatrice Sparks (Go Ask Alice)
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Tout s'effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulĂ© du berceau au dernier lit s'Ă©liminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera Ă mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d'une table de fĂȘte on ne sera qu'un prĂ©nom, de plus en plus sans visage, jusqu'Ă disparaĂźtre dans la masse anonyme d'une lointaine gĂ©nĂ©ration
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Annie Ernaux (Les Années)
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Les liens se font et se dĂ©font, c'est la vie. Un matin, l'un reste et l'autre part, sans que l'on sache toujours pourquoi. Je ne peux pas tout donner Ă l'autre avec cette Ă©pĂ©e de DamoclĂšs au-dessus de la tĂȘte. Je ne veux pas bĂątir ma vie sur les sentiments parce que les sentiments changent. Ils sont fragiles et incertains. Tu les crois profonds et ils sont soumis Ă une jupe qui passe, Ă un sourire enjĂŽleur. Je fais de la musique parce que la musique ne partira jamais de ma vie. J'aime les livres, parce que les livres seront toujours lĂ . Et puis... des gens qui s'aiment pour la vie, moi, je n'en connais pas.
â
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Guillaume Musso (La fille de papier)
â
En quelque sorte, on avait lâair de traiter cette affaire en dehors de moi. Tout se dĂ©roulait sans mon intervention. Mon sort se rĂ©glait sans quâon prenne mon avis. De temps en temps, jâavais envie dâinterrompre tout le monde et de dire : «Mais tout de mĂȘme, qui est lâaccusĂ© ? Câest important dâĂȘtre lâaccusĂ©. Et jâai quelque chose Ă dire.» Mais rĂ©flexion faite, je nâavais rien Ă dire.
â
â
Albert Camus (L'Ă©tranger)
â
Le malheur avait mis
les habits du mensonge
Ils Ă©taient dâun beau rouge
couleur du sang du cĆur
Mais son cĆur Ă lui Ă©tait gris
Penché sur la margelle
il me chantait lâamour
Sa voix grinçait comme la poulie
Et moi
dans mon costume de vérité
je me taisais et je riais
et je dansais
au fond du puits
Et sur lâeau qui riait aussi
la lune brillait contre le malheur
la lune se moquait de lui.
â
â
Jacques Prévert
â
Non, moi j'crois qu'il faut quâvous arrĂȘtiez d'essayer d'dire des trucs. Ăa vous fatigue, dĂ©jĂ , et pour les autres, vous vous rendez pas compte de c'que c'est. Moi quand vous faites ça, ça me fout une angoisse... j'pourrais vous tuer, j'crois. De chagrin, hein ! J'vous jure c'est pas bien. Il faut plus que vous parliez avec des gens. (Arthur Ă Perceval)
â
â
Alexandre Astier (Kaamelott, livre 1, premiĂšre partie : Ăpisodes 1 Ă 50)
â
Vous avez dĂ©jĂ perdu quelqu'un de proche? [...] Vous n'avez jamais l'impression que ces ĂȘtres-lĂ vivent en vous? ... Vraiment... Qu'ils ont deposĂ© en vous quelque chose qui ne disparaĂźtra que lorsque vous mourrez vous-mĂȘme? ... Des gestes... Une façon de parler ou de penser... Une fidĂ©litĂ© Ă certaines choses et Ă certains lieux... Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos dĂ©cisions. Ils nous forcent. Nous façonnent.
â
â
Laurent Gaudé (La Porte des Enfers)
â
Monsieur Haneda était le supérieur de monsieur Omochi, qui était le
supérieur de monsieur Saito, qui était le supérieur de mademoiselle Mori qui
était ma supérieure. Et moi, je n'étais la supérieure de personne.
On pourrait dire les choses autrement. J'Ă©tais aux ordres de mademoiselle
Mori, qui Ă©tait aux ordres de monsieur Saito, et ainsi de suite, avec cette
précision que les ordres pouvaient, en aval, sauter les échelons hiérarchiques.
Donc, dans la compagnie Yumimoto, j'Ă©tais aux ordres de tout le monde.
â
â
Amélie Nothomb
â
Mais aujourd'hui, il ne s'agit pas d'honorer la beautĂ©, ni mĂȘme de procurer aux foules un spectacle agrĂ©able. Il s'agit de nous fracasser le crĂąne avec des menaces:"Vous avez intĂ©rĂȘt Ă trouver ça Ă votre goĂ»t. Sinon, taisez-vous!" Le beau, qui devrait servir Ă faire communiquer les hommes dans l'admiration, sert Ă exclure. Face Ă un tel totalitarisme, au lieu de se rĂ©volter, les gens sont obĂ©issants et enthousiastes. Ils applaudissent, ils en redemandent. Moi, j'appelle ça du masochisme.
â
â
Amélie Nothomb (Attentat)
â
On ne sait pas ce qu'il faut faire pour se faire aimer: se montrer comme on est ou mentir. On balance entre les deux. On fait les deux d'ailleurs, au hasard un peu. On se fait comme on voudrait ĂȘtre, comme on croit qu'il faudrait paraĂźtre et puis on se dit "Ce n'est pas moi..." On cherche Ă se montrer Ă se montrer... Ă son pire... Ă dĂ©plaire...Qui sait si ce n'est pas le moyen de plaire?
â
â
Louis Aragon (Aurélien)
â
Ă une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.âš
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,âš
Une femme passa, d'une main fastueuseâš
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.âš
Moi, je buvais, crispĂ© comme un extravagant,âš
Dans son oeil, ciel livide oĂč germe l'ouragan,âš
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un Ă©clair . . . puis la nuit! â Fugitive beautĂ© âš
Dont le regard m'a fait soudainement renaĂźtre,âš
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-ĂȘtre!âš
Car j'ignore oĂč tu fuis, tu ne sais oĂč je vais,âš
à toi que j'eusse aimée, Î toi qui le savais!
â
â
Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal)
â
DĂ©jeuner du matin
Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il sâest levĂ©
Il a mis
Son chapeau sur sa tĂȘte
Il a mis
Son manteau de pluie
Parce quâil pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi jâai pris
Ma tĂȘte dans ma main
Et jâai pleurĂ©
â
â
Jacques Prévert (Paroles)
â
- Nous allons nous quitter maintenant. Tu vas descendre d'un cotĂ©, moi de l'autre et si nos ĂȘtres demeurent Ă jamais liĂ©s, nos prĂ©sents dĂ©sormais divergent.
- Non, hoqueta Ellana, pas maintenant. Demain. Plus tard.
Il secoua la tĂȘte.
- Quel autre moment plus beau, plus favorable choisir ? Tu es au sommet Ellana. Offre-moi le bonheur de te voir t'envoler.
Il ferma les yeux une seconde.
- S'il te plaĂźt.
Un murmure.
Qui perça le cĆur d'Ellana.
Elle le caressa du regard une derniÚre fois, lui sourit comme on fait une promesse et de détourna.
Il ne pleura que lorsqu'elle fut loin.
â
â
Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
â
Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
Car mon rĂȘve impossible a pris corps et je lâai
Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
Voyageur qui de lâHomme Ă©vite les approches,
- Sonnez grelots; sonnez, clochettes, sonnez, cloches!
Le Bonheur a marché cÎte à cÎte avec moi;
Mais la FATALITĂ ne connaĂźt point de trĂȘve :
Le ver est dans le fruit, le rĂ©veil dans le rĂȘve,
Et le remords est dans lâamour : telle est la loi.
- Le Bonheur a marché cÎte à cÎte avec moi.
â
â
Paul Verlaine (PoĂšmes saturniens)
â
Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaßtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là -bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...
â
â
Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
â
La phrase : "Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est Ă©tranger" me semble ĂȘtre, sinon le dernier mot de la sagesse, en tout cas l'un des plus profonds, et ce que j'aime chez Etienne, c'est qu'il le prend Ă la lettre, c'est mĂȘme ce qui selon moi lui donne le droit d'ĂȘtre juge. De ce qui le fait humain, pauvre, faillible, magnifique, il ne veut rien retrancher, et c'est aussi pourquoi dans le rĂ©cit de sa vie je ne veux, moi, rien couper.
â
â
Emmanuel CarrĂšre (D'autres vies que la mienne)
â
JâĂ©tablissais confusĂ©ment un lien entre ma classe sociale dâorigine et ce qui mâarrivait. PremiĂšre Ă faire des Ă©tudes supĂ©rieures dans une famille dâouvriers et de petits commerçants, jâavais Ă©chappĂ© Ă lâusine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres nâavaient rĂ©ussi Ă dĂ©tourner la fatalitĂ© de la transmission dâune pauvretĂ© dont la fille enceinte Ă©tait, au mĂȘme titre que lâalcoolique, lâemblĂšme. JâĂ©tais rattrapĂ©e par le cul et ce qui poussait en moi câĂ©tait, dâune certaine maniĂšre, lâĂ©chec social.
â
â
Annie Ernaux (L'événement)
â
Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l'expĂ©rience que j'ai du monde me permet de savoir ce que je peux craindre ou dĂ©sirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint Ă observer ses lois, lorsque mon dĂ©sir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnĂ©es dans les fers implacables des prĂ©jugĂ©s et des cultures, alors je frissonne, je gĂ©mis et je pleure. Espace, je t'ai perdu et je rentre en moi-mĂȘme. Je m'enferme au faite de mon clocher oĂč, la tĂȘte dans les nuages, je fabrique l'art, la science et la folie.
â
â
Henri Laborit (Ăloge de la fuite)
â
que ferais-je sans ce monde
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
oĂč ĂȘtre ne dure qu'un instant oĂč chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde oĂč Ă la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'Ă©lĂšve
sur la poussieĂšre de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
Ă errer et Ă virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi
Translation...
what would I do without this world
what would I do without this world faceless incurious
where to be lasts but an instant where every instant
spills in the void the ignorance of having been
without this wave where in the end
body and shadow together are engulfed
what would I do without this silence where the murmurs die
the pantings the frenzies towards succour towards love
without this sky that soars
above its ballast dust
what would I do what I did yesterday and the day before
peering out of my deadlight looking for another
wandering like me eddying far from all the living
in a convulsive space
among the voices voiceless
that throng my hiddenness
â
â
Samuel Beckett (Collected Poems in English and French)
â
Rien n'est jamais acquis Ă l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un Ă©trange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble Ă ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-lĂ sans savoir nous regardent passer
Répétant aprÚs moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitĂŽt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs Ă l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux
Il n'y a pas d'amour qui ne soit Ă douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour Ă tous les deux
â
â
Louis Aragon (La Diane française: En Ătrange Pays dans mon pays lui-mĂȘme)
â
MĂ©content de tous et mĂ©content de moi, je voudrais bien me racheter et mâenorguiellir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ămes de ceux que jâai aimĂ©s, Ăąmes de ceux que jâai chantĂ©s, fortifiez-moi, Ă©loignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptices du monde; et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grĂące de produire quelques beaux vers qui me prouvent Ă moi mĂȘme que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas infĂ©rieur Ă ceux que je mĂ©prise.
â
â
Rainer Maria Rilke (The Notebooks of Malte Laurids Brigge)
â
Mais Colin ne savait pas, il courait, il avait peur, pourquoi ça ne suffit pas de toujours rester ensemble, il faut encore quâon ait peur, peut-ĂȘtre est-ce un accident, une auto lâa Ă©crasĂ©e, elle serait sur son lit, je ne pourrais la voir, ils mâempĂȘcheraient dâentrer, mais vous croyez donc peut-ĂȘtre que jâai peur de ma ChloĂ©, je la verrai malgrĂ© vous, mais non, Colin, nâentre pas. Elle est peut-ĂȘtre blessĂ©e, seulement, alors, il nây aura rien du tout, demain, nous irons ensemble au Bois, pour revoir le banc, jâavais sa main dans la mienne et ses cheveux prĂšs des miens, son parfum sur lâoreiller. Je prends toujours son oreiller, nous nous battrons encore le soir, le mien, elle le trouve trop bourrĂ©, il reste tout rond sous sa tĂȘte, et moi, je le reprends aprĂšs, il sent lâodeur de ses cheveux.
â
â
Boris Vian (L'Ăcume des jours)
â
- Vous avez lu tous ces livres ? j'ai demandé.
- Oui. Certains plusieurs fois, mĂȘme. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, rĂ©flĂ©chir. Ils me permettent de m'Ă©chapper. Ils m'ont changĂ©e, ont fait de moi une autre personne.
- Un livre peut nous changer ?
- Bien sĂ»r, un livre peut te changer ! Et mĂȘme changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la encontre aura lieu. Il faut se mĂ©fier des livres, ce sont des gĂ©nies endormis.
â
â
Gaël Faye (Petit pays)
â
â Câest ce receveur, expliqua le conducteur.
â Ah ! dit Amadis.
â Il aime pas les voyageurs. Alors, il sâarrange pour
quâon parte sans voyageur et il ne sonne jamais. Je le sais
bien.
â Câest vrai, dit Amadis.
â Il est fou, vous comprenez, dit le machiniste.
â Câest ça⊠murmura Amadis. Je le trouvais bizarre.
â Ils sont tous fous Ă la Compagnie.
â Ăa ne mâĂ©tonne pas !
â Moi, dit le conducteur, je les possĂšde. Au pays des
aveugles, les borgnes sont rois. Vous avez un couteau ?
â Jâai un canif.
â PrĂȘtez.
â
â
Boris Vian (Autumn in Peking)
â
Moi qui Ă©prouve, comme chacun, le besoin dâĂȘtre reconnu, je me sens pur en toi et vais Ă toi. Jâai besoin dâaller lĂ oĂč je suis pur. Ce ne sont point mes formules ni mes dĂ©marches qui tâont jamais instruit sur qui je suis. Câest lâacceptation de qui je suis qui tâa fait, au besoin, indulgent Ă ces dĂ©marches comme Ă ces formules. Je te sais grĂ© de me recevoir tel que me voici. Quâai-je Ă faire dâun ami qui me juge ? Si jâaccueille un ami Ă ma table, je le prie de sâasseoir, sâil boite, et ne lui demande pas de danser
â
â
Antoine de Saint-Exupéry (Lettre à un otage)
â
Et comme jâessayais de lui expliquer ce que câĂ©tait que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser lĂ©gĂšrement sur mon Ă©paule. CâĂ©tait sa tĂȘte alourdie de sommeil qui sâappuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondĂ©s. Elle resta ainsi sans bouger jusquâau moment oĂč les astres du ciel pĂąlirent, effacĂ©s par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublĂ© au fond de mon ĂȘtre, mais saintement protĂ©gĂ© par cette claire nuit qui ne mâa jamais donnĂ© que de belles pensĂ©es. Autour de nous, les Ă©toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau ; et par moments je me figurais quâune de ces Ă©toiles, la plus fine, la plus brillante ayant perdu sa route, Ă©tait venue se poser sur mon Ă©paule pour dormir..
â
â
Alphonse Daudet (Lettres de mon moulin)
â
- LE VICOMTE, suffoqué :
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui... qui... n'a mĂȘme pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
- CYRANO :
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas trÚs bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance, et de franchise ;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
Mon Ăąme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons."
(Acte I, scĂšne IV)
â
â
Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
â
Elle se mordit la langue quand Thorn pressa sa bouche contre la sienne. Sur le moment, elle ne comprit plus rien. Elle sentit sa barbe lui piquer le menton, son odeur de dĂ©sinfectant lui monter Ă la tĂȘte, mais la seule pensĂ©e qui la traversa, stupide et Ă©vidente, fut quenelle avait une botte plantĂ©e dans son tibia. Elle voulut se reculer; Thorn lâen empĂȘcha. Il referma ses mains de part et dâautre de son visage, les doigts dans ses cheveux, prenant appui sur sa nuque avec une urgence qui les dĂ©sĂ©quilibra tous les deux. La bibliothĂšque dĂ©versa une pluie de documents sur eux. Quand Thorn sâĂ©carte finalement, le souffle court, ce fut pour clouer un regard de fer dans ses lunettes.
- je vous prĂ©viens. Les mots que vous mâavez dits, je ne vous laisserai pas revenir dessus.
Sa voix Ă©tait Ăąpre, mais sous lâautoritĂ© des paroles il y avait comme une fĂȘlure. OphĂ©lie pouvait percevoir le pouls prĂ©cipitĂ© des mains quâil appuyait maladroitement sur ses joues. Elle devait reconnaĂźtre que son propre cĆur jouait Ă la balançoire. Thorn Ă©tait sans doute lâhomme le plus dĂ©concertant quâelle avait jamais rencontrĂ©, mais il lâa faisait se sentir formidablement vivante.
- je vous aime, rĂ©pĂ©ta-y-elle dâun ton inflexible. Câest ce que jâaurais du vous rĂ©pondre quand vous vouliez connaĂźtre la raison de ma prĂ©sence Ă Babel câest ce que jâen aurais du vous rĂ©pondre chaque fois que vous vouliez savoir ce que jâen avais vraiment Ă vous dire. Bien sĂ»r que je dĂ©sire percer les mystĂšres de Dieu et reprendre le contrĂŽle de ma vie, mais... vous faites partie de ma vie, justement. Je vous ai traitĂ© dâĂ©goĂŻste et Ă aucun moment je ne me suis mise, moi, Ă votre place. Je vous demande pardon.Â
â
â
Christelle Dabos (La MĂ©moire de Babel (La Passe-Miroir, #3))
â
Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux oĂč nous Ă©tions amis
En ce temps-lĂ la vie Ă©tait plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Les feuilles mortes se ramassent Ă la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent Ă la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi.
Et le vent du Nord les emporte,
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois je n'ai pas oublié,
La chanson que tu me chantais...
Les feuilles mortes se ramassent Ă la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi,
Mais mon amour silencieux et fidĂšle
Sourit toujours et remercie la vie.
Je t'aimais tant, tu Ă©tais si jolie,
Comment veux-tu que je t'oublie?
En ce temps-lĂ la vie Ă©tait plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Tu Ă©tais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets.
Et la chanson que tu chantais,
Toujours, toujours je l'entendrai.
C'est une chanson qui nous ressemble,
Toi tu m'aimais, moi je t'aimais
Et nous vivions, tous deux ensemble,
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
C'est une chanson qui nous ressemble,
Toi tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble,
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
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Jacques Prévert
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C'est seulement Ă partir de ce moment que je commençai Ă comprendre (ce que taisent la plupart du temps les Ă©crivains) que les malades, les estropiĂ©s, les gens laids, fanĂ©s, flĂ©tris, les ĂȘtres physiquement infĂ©rieurs aiment au contraire avec plus de passion et de violence, que les gens heureux et bien portants ; ils aiment d'un amour fanatique, sombre, aucune passion sur terre n'est plus violente et avide que celle de ces dĂ©sespĂ©rĂ©s, de ces bĂątards de Dieu qui ne trouvent que dans l'amour d'autrui et pour autrui leur raison de vivre. Le fait que c'est prĂ©cisĂ©ment de l'abĂźme le plus profond de la dĂ©tresse que s'Ă©lĂšve le plus furieusement le cri panique du dĂ©sir de vivre, ce terrible secret, jamais, dans mon inexpĂ©rience, je ne l'avais soupçonnĂ©. Et c'est seulement en cette minute qu'il avait pĂ©nĂ©trĂ© en moi comme un fer brĂ»lant.
â
â
Stefan Zweig (Beware of Pity)
â
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ĂŽ mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n'irons plus mourir de langueur
Ă des milles de distance dans nos rĂȘves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lÚvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tĂȘte la premiĂšre pour ne plus revenir
â
â
Gaston Miron (L'Homme rapaillé)
â
- LE VICOMTE, suffoqué :
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui... qui... n'a mĂȘme pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
- CYRANO :
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas trÚs bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance et de franchise ;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
Mon Ăąme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Mais surtout, surtout Jonathan, un matin oĂč passait le facteur, un petit matin gros et froid, un matin oĂč il ouvrait sa grande sacoche jaune et pleine; soufflant de la buĂ©e en cherchant le courrier, j'ai ressenti un frisson qui a couru tout mon corps et m'a effarĂ©e. Un frisson qui m'a gelĂ©e sur place, un frisson qui s'est transformĂ© en Ă©clair et m'a foudroyĂ© la nuque : j'ai compris que j'attendais vos lettres, j'attendais vos mots, j'attendais vos descriptions d'auberges, de routes, de famille française, de soupe au chou...
J'Ă©tais en train de vous attendre.
J'allais donc souffrir de vous.
Et je ne veux plus souffrir Jonathan.
En ce mois de décembre, j'ai couru à Paris, j'ai couru dans Fécamps, j'ai couru dans ma maison, j'ai couru dans la librairie pour me sauver de vous, vous abandonner sur vos petites routes aux arbres secs et noirs.
J'avais peur
â
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Katherine Pancol (Un homme Ă distance)
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DâoĂč viennent ces influences mystĂ©rieuses qui changent en dĂ©couragement notre bonheur et notre confiance en dĂ©tresse ? On dirait que lâair, lâair invisible est plein dâinconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystĂ©rieux. Je mâĂ©veille plein de gaietĂ©, avec des envies de chanter dans la gorge. â Pourquoi ? â Je descends le long de lâeau ; et soudain, aprĂšs une courte promenade, je rentre dĂ©solĂ©, comme si quelque malheur mâattendait chez moi. â Pourquoi ? â Est-ce un frisson de froid qui, frĂŽlant ma peau, a Ă©branlĂ© mes nerfs et assombri mon Ăąme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes yeux, a troublĂ© ma pensĂ©e ? Sait-on ? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frĂŽlons sans le connaĂźtre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idĂ©es, sur notre cĆur lui-mĂȘme, des effets rapides, surprenants et inexplicables ?
â
â
Guy de Maupassant (Le Horla et autres contes fantastiques (Classiques hachette))
â
- DĂ©gage je t'ai dit !
- Je te fais une contre-proposition, lança Ellana que le poing brandi du barbu ne paraissait pas impressionner le moins du monde. Tu quittes l'auberge maintenant, sans bruit, avec la promesse de ne plus jamais y remettre les pieds, et je ne te casse pas en mille morceaux.
Le colosse ouvrit la bouche pour un cri ou peut-ĂȘtre un rire, mais la voix de Jilano le lui vola.
- C'est un marché de dupe ! s'écria-t-il sur un ton plein de verve.
- Et pourquoi donc ? fit mine de se fĂącher Ellana.
- Parce que mĂȘme si tu tapes fort, tu lui casseras au maximum une douzaine d'os. Allez, vingt parce que c'est toi. On est loin des mille morceaux que tu revendiques.
Ellana soupira.
- C'est une expression, il ne faut pas la prendre au pied de la lettre.
- Sans doute, mais ce monsieur pourrait s'estimer grugé.
- TrĂšs bien. VoilĂ ma contre-proposition rĂ©actualisĂ©e. Tu quittes l'auberge maintenant, sans bruit, avec la promesse de ne plus jamais y remettre les pieds et je ne te casse pas en douze morceaux. Peut-ĂȘtre vingt parce que c'est moi.
â
â
Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
â
Préface
J'aime l'idée d'un savoir transmis de maßtre à élÚve.
J'aime l'idĂ©e qu'en marge des "maĂźtres institutionnels" que sont parents et enseignants, d'autres maĂźtres soient lĂ pour dĂ©fricher les chemins de la vie et aider Ă y avancer. Un professeur d'aĂŻkido cĂŽtoyĂ© sur un tatami, un philosophe rencontrĂ© dans un essai ou sur les bancs d'un amphi-thĂ©Ăątre, un menuisier aux mains d'or prĂȘt Ă offrir son expĂ©rience...
J'aime l'idée d'un maßtre considérant comme une chance et un honneur d'avoir un élÚve à faire grandir. Une chance et un honneur d'assister aux progrÚs de cet élÚve. Une chance et un honneur de participer à son envol en lui offrant des ailes. Des ailes qui porteront l'élÚve bien plus haut que le maßtre n'ira jamais.
J'aime cette idée, j'y vois une des clefs d'un équilibre fondé sur la transmission, le respect et l'évolution.
Je l'aime et j'en ai fait un des axes du "Pacte des MarchOmbres".
Jilano, qui a Ă©tĂ© guidĂ© par EsĂźl, guide Ellana qui, elle-mĂȘme, guidera Salim...
Transmission.
Ellana, personnage Î combien essentiel pour moi (et pour beaucoup de mes lecteurs), dans sa complexité, sa richesse, sa volonté, ne serait pas ce qu elle est si son chemin n avait pas croisé celui de Jilano. Jilano qui a su développer les qualités qu'il décelait en elle. Jilano qui l'a poussée, ciselée, enrichie, libérée, sans chercher une seule fois à la modeler, la transformer, la contraindre. Respect. q Jilano, maßtre marchombre accompli. Maßtre accompli et marchombre accompli. Il sait ce qu'il doit à Esßl qui l'a formé. Il sait que sans elle, il ne serait jamais devenu l'homme qu'il est. L'homme accompli. Elle l'a poussé, ciselé, enrichi, libéré, sans chercher une seule fois à le modeler, le transformer, le contraindre. Respect.
Ăvolution.
Esßl, uniquement présente dans les souvenirs de Jilano, ne fait qu'effleurer la trame du Pacte des Marchombres. Nul doute pourtant qu'elle soit parvenue à faire découvrir la voie à Jilano et à lui offrir un élan nécessaire pour qu'il y progresse plus loin qu'elle.
Jilano agit de mĂȘme avec Ellana. Il sait, dĂšs le dĂ©part, qu'elle le distancera et attend ce moment avec joie et sĂ©rĂ©nitĂ©.
Ellana est en train de libérer les ailes de Salim.
Jusqu'oĂč s envolera-t-il grĂące Ă elle ?
J'aime cette idĂ©e, dans les romans et dans la vie, dâun maĂźtre transmettant son savoir Ă un Ă©lĂšve afin qu a terme il le dĂ©passe. J'aime la gĂ©nĂ©rositĂ© qu'elle induit, la confiance qu'elle implique en la capacitĂ© des hommes Ă s'amĂ©liorer.
J'aime cette idĂ©e, mĂȘme si croiser un maĂźtre est une chance rare et mĂȘme s'il existe bien d'autres maniĂšres de prendre son envol.
Lire.
Ăcrire.
S'envoler.
Pierre Bottero
â
â
Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
â
- Offre ton identité au Conseil, jeune apprentie.
La voix Ă©tait douce, lâordre sans appel.
- Je mâappelle Ellana Caldin.
- Ton Ăąge.
Ellana hĂ©sita une fraction de seconde. Elle ignorait son Ăąge exact, se demandait si elle nâavait pas intĂ©rĂȘt Ă se vieillir. Les apprentis quâelle avait discernĂ©s dans lâassemblĂ©e Ă©taient tous plus ĂągĂ©s quâelle, le Conseil ne risquait-il pas de la considĂ©rer comme une enfant ? Les yeux noirs dâEhrlime fixĂ©s sur elle la dissuadĂšrent de chercher Ă la tromper.
- Jâai quinze ans.
Des murmures Ă©tonnĂ©s sâĂ©levĂšrent dans son dos.
Imperturbable, Ehrlime poursuivit son interrogatoire.
- Offre-nous le nom de ton maĂźtre.
- Jilano AlhuĂŻn.
Les murmures, qui sâĂ©taient tus, reprirent. Plus marquĂ©s, Ehrlime leva une main pour exiger un silence quâelle obtint immĂ©diatement.
- Jeune Ellana, je vais te poser une sĂ©rie de questions. A ces questions, tu devras rĂ©pondre dans lâinstant, sans rĂ©flĂ©chir, en laissant les mots jaillir de toi comme une cascade vive. Les mots sont un cours dâeau, la source est ton Ăąme. Câest en remontant tes mots jusquâĂ ton Ăąme que je saurai discerner si tu peux avancer sur la voie des marchombres. Es-tu prĂȘte ?
- Oui.
Une esquisse de sourire traversa le visage ridĂ© dâEhrlime.
- Quây a-t-il au sommet de la montagne ?
- Le ciel.
- Que dit le loup quand il hurle ?
- Joie, force et solitude.
- Ă qui sâadresse-t-il ?
- Ă la lune.
- OĂč va la riviĂšre ?
LâanxiĂ©tĂ© dâEllana sâĂ©tait dissipĂ©e. Les questions dâEhrlime Ă©taient trop imprĂ©vues, se succĂ©daient trop rapidement pour quâelle ait dâautre solution quây rĂ©pondre ainsi quâon le lui avait demandĂ©. Impossible de tricher. Cette Ă©vidence se transforma en une onde paisible dans laquelle elle sâimmergea, laissant Ehrlime remonter le cours de ses mots jusquâĂ son Ăąme, puisque câĂ©tait ce quâelle dĂ©sirait.
- Remplir la mer.
- Ă qui la nuit fait-elle peur ?
- Ă ceux qui attendent le jour pour voir.
- Combien dâhommes as-tu dĂ©jĂ tuĂ©s ?
- Deux.
- Es-tu vent ou nuage ?
- Je suis moi.
- Es-tu vent ou nuage ?
- Vent.
- MĂ©ritaient-ils la mort ?
- Je lâignore.
- Es-tu ombre ou lumiĂšre ?
- Je suis moi.
- Es-tu ombre ou lumiĂšre ?
- Les deux.
- OĂč se trouve la voie du marchombre ?
- En moi.
Ellana sâexprimait avec aisance, chaque rĂ©ponse jaillissant dâelle naturellement, comme une expiration aprĂšs une inspiration. FluiditĂ©. Le sourire sur le visage dâEhrlime Ă©tait revenu, plus marquĂ©, et une pointe de jubilation perçait dans sa voix ferme.
- Que devient une larme qui se brise ?
- Une poussiĂšre dâĂ©toiles.
- Que fais-tu devant une riviĂšre que tu ne peux pas traverser ?
- Je la traverse.
- Que devient une Ă©toile qui meurt ?
- Un rĂȘve qui vit.
- Offre-moi un mot.
- Silence.
- Un autre.
- Harmonie.
- Un dernier.
- Fluidité.
- Lâours et lâhomme se disputent un territoire. Qui a raison ?
- Le chat qui les observe.
- Marie tes trois mots.
- Marchombre.
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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Le petit prince Ă©tait maintenant tout pĂąle de colĂšre.
«Il y a des millions d'annĂ©es que les fleurs fabriquent des Ă©pines. Il y a des millions d'annĂ©es que les moutons mangent quand mĂȘme les fleurs. Et ce n'est pas sĂ©rieux de chercher Ă comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des Ă©pines qui ne servent jamais Ă rien? Ce n'est pas important la guerre des moutons et des fleurs? Ce n'est pas sĂ©rieux et plus important que les additions d'un gros Monsieur rouge? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui n'existe nulle part, sauf dans ma planĂšte, et qu'un petit mouton peut anĂ©antir d'un seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce qu'il fait, ce n'est pas important ça?»
Il rougit, puis reprit:
«Si quelqu'un aime une fleur qui n'existe qu'à un exemplaire dans les millions d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les regarde. Il se dit: "Ma fleur est là quelque part..." Mais si le mouton mange la fleur, c'est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s'éteignaient! Et ce n'est pas important ça!»
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Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
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La tournĂ©e terminĂ©e, Tom et Roger pensĂšrent qu'aprĂšs le succĂšs de I Shot The Sheriff, ce serait bien de descendre dans les CaraĂŻbes pour continuer sur le thĂšme du reggae. Ils organisĂšrent un voyage en JamaĂŻque, oĂč ils jugeaient qu'on pourrait fouiner un peu et puiser dans l'influence roots avant d'enregistrer. Tom croyait fermement au bienfait d'exploiter cette source, et je n'avais rien contre puisque ça voulait dire que Pattie et moi aurions une sorte de lune de miel. Kingston Ă©tait une ville oĂč il Ă©tait fantastique de travailler. On entendant de la musique partout oĂč on allait. Tout le monde chantait tout le temps, mĂȘme les femmes de mĂ©nage Ă l'hotel. Ce rythme me rentrait vraiment dans le sang, mais enregistrer avec les JamaĂŻcains Ă©tait une autre paire de manches.
Je ne pouvais vraiment pas tenir le rythme de leur consommation de ganja, qui Ă©tait Ă©norme. Si j'avais essayĂ© de fumer autant ou aussi souvent, je serais tombĂ© dans les pommes ou j'aurais eu des hallucinations. On travaillait aux Dynamic Sound Studios Ă Kingston. Des gens y entraient et sortaient sans arrĂȘt, tirant sur d'Ă©normes joints en forme de trompette, au point qu'il y avait tant de fumĂ©e dans la salle que je ne voyais pas qui Ă©tait lĂ ou pas. On composait deux chansons avec Peter Tosh qui, affalĂ© sur une chaise, avait l'air inconscient la plupart du temps. Puis, soudain, il se levait et interprĂ©tait brillamment son rythme reggae Ă la pĂ©dale wah-wah, le temps d'une piste, puis retombait dans sa transe Ă la seconde oĂč on s'arrĂȘtait.
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Eric Clapton (The Autobiography)
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Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai compris qu'en toutes circonstances,
JâĂ©tais Ă la bonne place, au bon moment.
Et alors, j'ai pu me relaxer.
Aujourd'hui je sais que cela s'appelle...
l'Estime de soi.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai pu percevoir que mon anxiĂ©tĂ© et ma souffrance Ă©motionnelle
NâĂ©taient rien d'autre qu'un signal
Lorsque je vais Ă l'encontre de mes convictions.
Aujourd'hui je sais que cela s'appelle... l'Authenticité.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
J'ai cessé de vouloir une vie différente
Et j'ai commencé à voir que tout ce qui m'arrive
Contribue Ă ma croissance personnelle.
Aujourd'hui, je sais que cela s'appelle... la Maturité.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai commencĂ© Ă percevoir l'abus
Dans le fait de forcer une situation ou une personne,
Dans le seul but d'obtenir ce que je veux,
Sachant trĂšs bien que ni la personne ni moi-mĂȘme
Ne sommes prĂȘts et que ce n'est pas le moment...
Aujourd'hui, je sais que cela s'appelle... le Respect.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai commencĂ© Ă me libĂ©rer de tout ce qui n'Ă©tait pas salutaire, personnes,
situations, tout ce qui baissait mon Ă©nergie.
Au début, ma raison appelait cela de l'égoïsme.
Aujourd'hui, je sais que cela s'appelle... l'Amour propre.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai cessĂ© d'avoir peur du temps libre
Et j'ai arrĂȘtĂ© de faire de grands plans,
Jâai abandonnĂ© les mĂ©ga-projets du futur.
Aujourd'hui, je fais ce qui est correct, ce que j'aime
Quand cela me plait et Ă mon rythme.
Aujourd'hui, je sais que cela s'appelle... la Simplicité.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai cessĂ© de chercher Ă avoir toujours raison,
Et je me suis rendu compte de toutes les fois oĂč je me suis trompĂ©.
Aujourd'hui, j'ai découvert ... l'Humilité.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai cessĂ© de revivre le passĂ©
Et de me préoccuper de l'avenir.
Aujourd'hui, je vis au présent,
LĂ oĂč toute la vie se passe.
Aujourd'hui, je vis une seule journée à la fois.
Et cela s'appelle... la Plénitude.
Le jour oĂč je me suis aimĂ© pour de vrai,
Jâai compris que ma tĂȘte pouvait me tromper et me dĂ©cevoir.
Mais si je la mets au service de mon coeur,
Elle devient une alliée trÚs précieuse !
Tout ceci, c'est... le Savoir vivre.
Nous ne devons pas avoir peur de nous confronter.
Du chaos naissent les Ă©toiles.
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Charlie Chaplin
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Je cherchais une Ăąme qui et me ressemblĂąt, et je ne pouvais pas la trouver. Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persĂ©vĂ©rance Ă©tait inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelquâun qui approuvĂąt mon caractĂšre; il fallait quelquâun qui eĂ»t les mĂȘmes idĂ©es que moi. CâĂ©tait le matin; le soleil se leva Ă lâhorizon, dans toute sa magnificence, et voilĂ quâĂ mes yeux se lĂšve aussi un jeune homme, dont la prĂ©sence engendrait les fleurs sur son passage. Il sâapprocha de moi, et, me tendant la main: "Je suis venu vers toi, toi, qui me cherches. BĂ©nissons ce jour heureux." Mais, moi: "Va-tâen; je ne tâai pas appelĂ©: je nâai pas besoin de ton amitiĂ©."
CâĂ©tait le soir; la nuit commençait Ă Ă©tendre la noirceur de son voile sur la nature. Une belle femme, que je ne faisais que distinguer, Ă©tendait aussi sur moi son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant, elle nâosait me parler. Je dis: "Approche-toi de moi, afin que je distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumiĂšre des Ă©toiles nâest pas assez forte, pour les Ă©clairer Ă cette distance." Alors, avec une dĂ©marche modeste, et les yeux baissĂ©s, elle foula lâherbe du gazon, en se dirigeant de mon cĂŽtĂ©. DĂšs que je la vis: "Je vois que la bontĂ© et la justice ont fait rĂ©sidence dans ton coeur: nous ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beautĂ©, qui a bouleversĂ© plus dâune; mais, tĂŽt ou tard, tu te repentirais de mâavoir consacrĂ© ton amour; car, tu ne connais pas mon Ăąme. Non que je te sois jamais infidĂšle: celle qui se livre Ă moi avec tant dâabandon et de confiance, avec autant de confiance et dâabandon, je me livre Ă elle; mais, mets-le dans ta tĂȘte, pour ne jamais lâoublier: les loups et les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux."
Que me fallait-il donc, Ă moi, qui rejetais, avec tant de dĂ©goĂ»t, ce quâil y avait de plus beau dans lâhumanitĂ©!
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Comte de Lautréamont (Les Chants de Maldoror)
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Lorsque jâai commencĂ© Ă voyager en Gwendalavir aux cĂŽtĂ©s d'EwĂŹlan et de Salim, je savais que, au fil de mon Ă©criture, ma route croiserait celle d'une multitude de personnages. Personnages attachants ou irritants, discrets ou hauts en couleurs, pertinents ou impertinents, sympathiques ou malĂ©fiques... Je savais cela et je m'en rĂ©jouissais.
Rien, en revanche, ne m'avait préparé à une rencontre qui allait bouleverser ma vie.
Rien ne m'avait préparé à Ellana.
Elle est arrivĂ©e dans la QuĂȘte Ă sa maniĂšre, tout en finesse tonitruante, en dĂ©licatesse remarquable, en discrĂ©tion Ă©tincelante. Elle est arrivĂ©e Ă un moment clef, elle qui se moque des serrures, Ă un moment charniĂšre, elle qui se rit des portes, au sein dâun groupe constituĂ©, elle pourtant pĂ©trie dâindĂ©pendance, son caractĂšre forgĂ© au feu de la solitude.
Elle est arrivĂ©e, s'est glissĂ©e dans la confiance d'Ewilan avec l'aisance d'un songe, a captĂ© le regard dâEdwin et son respect, a sĂ©duit Salim, conquis maĂźtre Duom... Je lâai regardĂ©e agir, admiratif ; sans me douter un instant de la toile que sa prĂ©sence, son charisme, sa beautĂ© tissaient autour de moi.
Aucun calcul de sa part. Ellana vit, elle ne calcule pas. Elle s'est contentĂ©e d'ĂȘtre et, ce faisant, elle a tranquillement troquĂ© son statut de personnage secondaire pour celui de figure emblĂ©matique d'une double trilogie qui ne portait pourtant pas son nom. Convaincue du pouvoir de l'ombre, elle n'a pas cherchĂ© la lumiĂšre, a Ă©paulĂ© Ewilan dans sa quĂȘte d'identitĂ© puis dans sa recherche d'une parade au danger qui menaçait l'Empire.
Sans elle, Ewilan n'aurait pas retrouvĂ© ses parents, sans elle, l'Empire aurait succombĂ© Ă la soif de pouvoir des Valinguites, mais elle nâen a tirĂ© aucune gloire, trop Ă©quilibrĂ©e pour ignorer que la victoire s'appuyait sur les Ă©paules d'un groupe de compagnons soudĂ©s par une indĂ©fectible amitiĂ©.
Lorsque j'ai posé le dernier mot du dernier tome de la saga d'Ewilan, je pensais que chacun de ses compagnons avait mérité le repos. Que chacun d'eux allait suivre son chemin, chercher son bonheur, vivre sa vie de personnage libéré par l'auteur aprÚs une éprouvante aventure littéraire.
Chacun ?
Pas Ellana.
Impossible de la quitter. Elle hante mes rĂȘves, se promĂšne dans mon quotidien, fluide et insaisissable, transforme ma vision des choses et ma perception des autres, crochĂšte mes pensĂ©es intimes, escalade mes dĂ©sirs secrets...
Un auteur peut-il tomber amoureux de l'un de ses personnages ?
Est-ce moi qui ai crĂ©Ă© Ellana ou n'ai-je vraiment commencĂ© Ă exister que le jour oĂč elle est apparue ? Nos routes sont-elles liĂ©es Ă jamais ?
â Il y a deux rĂ©ponses Ă ces questions, souffle le vent Ă mon oreille. Comme Ă toutes les questions. Celle du savant et celle du poĂšte.
â Celle du savant ? Celle du poĂšte ? Qu'est-ce que...
â Chut... Ăcris.
â
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
â
Je le vis, je rougis, je pĂąlis Ă sa vue ;
Un trouble sâĂ©leva dans mon Ăąme Ă©perdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler :
Je reconnus VĂ©nus et ses feux redoutables,
Dâun sang quâelle poursuit tourments inĂ©vitables !
Par des vĆux assidus je crus les dĂ©tourner :
Je lui bĂątis un temple, et pris soin de lâorner ;
De victimes moi-mĂȘme Ă toute heure entourĂ©e,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :
Dâun incurable amour remĂšdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brĂ»lait lâencens !
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
Jâadorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,
MĂȘme au pied des autels que je faisais fumer,
Jâoffrais tout Ă ce dieu que je nâosais nommer.
Je lâĂ©vitais partout. Ă comble de misĂšre !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son pĂšre.
Contre moi-mĂȘme enfin jâosai me rĂ©volter :
Jâexcitai mon courage Ă le persĂ©cuter.
Pour bannir lâennemi dont jâĂ©tais idolĂątre,
Jâaffectai les chagrins dâune injuste marĂątre ;
Je pressai son exil ; et mes cris Ă©ternels
LâarrachĂšrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, ĆNONE ; et, depuis son absence,
Mes jours moins agitĂ©s coulaient dans lâinnocence :
Soumise Ă mon Ă©poux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon Ă©poux lui-mĂȘme Ă TrĂ©zĂšne amenĂ©e,
Jâai revu lâennemi que jâavais Ă©loignĂ© :
Ma blessure trop vive aussitÎt a saigné.
Ce nâest plus une ardeur dans mes veines cachĂ©e :
Câest VĂ©nus tout entiĂšre Ă sa proie attachĂ©e.
Jâai conçu pour mon crime une juste terreur ;
Jâai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je nâai pu soutenir tes larmes, tes combats :
Je tâai tout avouĂ© ; je ne mâen repens pas.
Pourvu que, de ma mort respectant les approches,
Tu ne mâaffliges plus par dâinjustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prĂȘt Ă sâexhaler.
â
â
Jean Racine (PhĂšdre)
â
Quand on sâattend au pire, le moins pire a une saveur toute particuliĂšre, que vous dĂ©gusterez avec plaisir, mĂȘme si ce nâest pas le meilleur.
***
Ce n'est pas la vie qui est belle, c'est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas Ă atteindre un bonheur parfait, mais contentez vous des petites choses de la vie, qui, mises bout Ă bout, permettent de tenir la distance⊠Les tout petit riens du quotidien, dont on ne se rend mĂȘme plus compte mais qui font que, selon la façon dont on les vit, le moment peut ĂȘtre plaisant et donne envie de sourire. Nous avons tous nos petits riens Ă nous. Il faut juste en prendre conscience.
***
Le silence a cette vertu de laisser parler le regard, miroir de lâĂąme. On entend mieux les profondeurs quand on se tait.
***
Au temps des sorciĂšres, les larmes dâhomme devaient ĂȘtre trĂšs recherchĂ©es. Câest rare comme la bave de crapaud. Ce quâelles pouvaient en faire, ça, je ne sais pas. Une potion pour rendre plus gentil ? Plus humain ? Moins avare en Ă©motion ? Ou moins poilu ?
***
Quand un silence sâinstalle, on dit quâun ange passeâŠ
***
Vide. Je me sens vide et Ă©teinte. Jâai lâimpression dâĂȘtre un peu morte, moi aussi. DâĂȘtre un champ de bataille. Tout a brĂ»lĂ©, le sol est irrĂ©gulier, avec des trous bĂ©ants, des ruines Ă perte de vue. Le silence aprĂšs lâhorreur. Mais pas le calme aprĂšs la tempĂȘte, quand on se sent apaisĂ©. Moi, jâai lâimpression dâavoir sautĂ© sur une mine, dâavoir explosĂ© en mille morceaux, et de ne mĂȘme pas savoir comment je vais faire pour les rassembler, tous ses morceaux, ni si je les retrouverai tous.
***
Accordez-vous le droit de vivre votre chagrin. Il y a un temps pour tout.
***
Ce nâest pas dâintuition dont est dotĂ© Romain, mais dâattention.
***
ÒȘa fait toujours plaisir un cadeau, surtout de la part des gens quâon aime.
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AgnĂšs Ledig (Juste avant le bonheur)
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Quand je considÚre ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. L'existence des héros, celle qu'on nous raconte, est simple ; elle va droit au but comme une flÚche. Et la plupart des hommes aiment à résumer leur vie dans une formule, parfois dans une vanterie ou dans une plainte, presque toujours dans une récrimination ; leur mémoire leur fabrique complaisamment une existence explicable et claire. Ma vie a des contours moins fermes...
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les rĂ©gions de montagne, de matĂ©riaux divers entassĂ©s pĂȘle-mĂȘle. J'y rencontre ma nature, dĂ©jĂ composite, formĂ©e en parties Ă©gales d'instinct et de culture. Ăa et lĂ , affleurent les granits de l'inĂ©vitable ; partout, les Ă©boulements du hasard. Je m'efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d'or, ou l'Ă©coulement d'une riviĂšre souterraine, mais ce plan tout factice n'est qu'un trompe-l'oeil du souvenir. De temps en temps, dans une rencontre, un prĂ©sage, une suite dĂ©finie d'Ă©vĂ©nements, je crois reconnaĂźtre une fatalitĂ©, mais trop de routes ne mĂšnent nulle part, trop de sommes ne s'additionnent pas. Je perçois bien dans cette diversitĂ©, dans ce dĂ©sordre, la prĂ©sence d'une personne, mais sa forme semble presque toujours tracĂ©e par la pression des circonstances ; ses traits se brouillent comme une image reflĂ©tĂ©e sur l'eau. Je ne suis pas de ceux qui disent que leurs actions ne leur ressemblent pas. Il faut bien qu'elles le fassent, puisqu'elles sont ma seule mesure, et le seul moyen de me dessiner dans la mĂ©moire des hommes, ou mĂȘme dans la mienne propre ; puisque c'est peut-ĂȘtre l'impossibilitĂ© de continuer Ă s'exprimer et Ă se modifier par l'action que constitue la diffĂ©rence entre l'Ă©tat de mort et celui de vivant. Mais il y a entre moi et ces actes dont je suis fait un hiatus indĂ©finissable. Et la preuve, c'est que j'Ă©prouve sans cesse le besoin de les peser, de les expliquer, d'en rendre compte Ă moi-mĂȘme. Certains travaux qui durĂšrent peu sont assurĂ©ment nĂ©gligeables, mais des occupations qui s'Ă©tendirent sur toute la vie ne signifient pas davantage. Par exemple, il me semble Ă peine essentiel, au moment oĂč j'Ă©cris ceci, d'avoir Ă©tĂ© empereur..." (p.214)
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Marguerite Yourcenar (Les Yeux ouverts : Entretiens avec Matthieu Galey)
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Je me mis dĂšs lors Ă lire avec aviditĂ© et bientĂŽt la lecture fut ma passion. Tous mes nouveaux besoins, toutes mes aspirations rĂ©centes, tous les Ă©lans encore vagues de mon adolescence qui sâĂ©levaient dans mon Ăąme dâune façon si troublante et qui Ă©taient provoquĂ©s par mon dĂ©veloppement si prĂ©coce, tout cela, soudainement, se prĂ©cipita dans une direction, parut se satisfaire complĂštement de ce nouvel aliment et trouver lĂ son cours rĂ©gulier. BientĂŽt mon cĆur et ma tĂȘte se trouvĂšrent si charmĂ©s, bientĂŽt ma fantaisie se dĂ©veloppa si largement, que jâavais lâair dâoublier tout ce qui mâavait entourĂ©e jusquâalors. Il semblait que le sort lui mĂȘme mâarrĂȘtĂąt sur le seuil de la nouvelle vie dans laquelle je me jetais, Ă laquelle je pensais jour et nuit, et, avant de mâabandonner sur la route immense, me faisait gravir une hauteur dâoĂč je pouvais contempler lâavenir dans un merveilleux panorama, sous une perspective brillante, ensorcelante. Je me voyais destinĂ©e Ă vivre tout cet avenir en lâapprenant dâabord par les livres ; de vivre dans les rĂȘves, les espoirs, la douce Ă©motion de mon esprit juvĂ©nile. Je commençai mes lectures sans aucun choix, par le premier livre qui me tomba sous la main. Mais, le destin veillait sur moi. Ce que jâavais appris et vĂ©cu jusquâĂ ce jour Ă©tait si noble, si austĂšre, quâune page impure ou mauvaise nâeĂ»t pu dĂ©sormais me sĂ©duire. Mon instinct dâenfant, ma prĂ©cocitĂ©, tout mon passĂ© veillaient sur moi ; et maintenant ma conscience mâĂ©clairait toute ma vie passĂ©e.
En effet, presque chacune des pages que je lisais mâĂ©tait dĂ©jĂ connue, semblait dĂ©jĂ vĂ©cue, comme si toutes ces passions, toute cette vie qui se dressaient devant moi sous des formes inattendues, en des tableaux merveilleux, je les avais dĂ©jĂ Ă©prouvĂ©es.
Et comment pouvais-je ne pas ĂȘtre entraĂźnĂ©e jusquâĂ lâoubli du prĂ©sent, jusquâĂ lâoubli de la rĂ©alitĂ©, quand, devant moi dans chaque livre que je lisais, se dressaient les lois dâune mĂȘme destinĂ©e, le mĂȘme esprit dâaventure qui rĂšgnent sur la vie de lâhomme, mais qui dĂ©coulent de la loi fondamentale de la vie humaine et sont la condition de son salut et de son bonheur ! Câest cette loi que je soupçonnais, que je tĂąchais de deviner par toutes mes forces, par tous mes instincts, puis presque par un sentiment de sauvegarde. On avait lâair de me prĂ©venir, comme sâil y avait en mon Ăąme quelque chose de prophĂ©tique, et chaque jour lâespoir grandissait, tandis quâen mĂȘme temps croissait de plus en plus mon dĂ©sir de me jeter dans cet avenir, dans cette vie. Mais, comme je lâai dĂ©jĂ dit, ma fantaisie lâemportait sur mon impatience, et, en vĂ©ritĂ©, je nâĂ©tais trĂšs hardie quâen rĂȘve ; dans la rĂ©alitĂ©, je demeurais instinctivement timide devant lâavenir.
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Fyodor Dostoevsky (Netochka Nezvanova)
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Patrice a vingt-quatre ans et, la premiĂšre fois que je lâai vu, il Ă©tait dans son fauteuil inclinĂ© trĂšs en arriĂšre. Il a eu un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral. Physiquement, il est incapable du moindre mouvement, des pieds jusquâĂ la racine des cheveux. Comme on le dit souvent dâune maniĂšre trĂšs laide, il a lâaspect dâun lĂ©gume : bouche de travers, regard fixe. Tu peux lui parler, le toucher, il reste immobile, sans rĂ©action, comme sâil Ă©tait complĂštement coupĂ© du monde. On appelle ça le locked in syndrome.Quand tu le vois comme ça, tu ne peux quâimaginer que lâensemble de son cerveau est dans le mĂȘme Ă©tat. Pourtant il entend, voit et comprend parfaitement tout ce qui se passe autour de lui. On le sait, car il est capable de communiquer Ă lâaide du seul muscle qui fonctionne encore chez lui : le muscle de la paupiĂšre. Il peut cligner de lâĆil. Pour lâaider Ă sâexprimer, son interlocuteur lui propose oralement des lettres de lâalphabet et, quand la bonne lettre est prononcĂ©e, Patrice cligne de lâĆil.
 Lorsque jâĂ©tais en rĂ©animation, que jâĂ©tais complĂštement paralysĂ© et que jâavais des tuyaux plein la bouche, je procĂ©dais de la mĂȘme maniĂšre avec mes proches pour pouvoir communiquer. Nous nâĂ©tions pas trĂšs au point et il nous fallait parfois un bon quart dâheure pour dicter trois pauvres mots.
Au fil des mois, Patrice et son entourage ont perfectionnĂ© la technique. Une fois, il mâest arrivĂ© dâassister Ă une discussion entre Patrice et sa mĂšre. Câest trĂšs impressionnant.La mĂšre demande dâabord : « Consonne ? » Patrice acquiesce dâun clignement de paupiĂšre. Elle lui propose diffĂ©rentes consonnes, pas forcĂ©ment dans lâordre alphabĂ©tique, mais dans lâordre des consonnes les plus utilisĂ©es. DĂšs quâelle cite la lettre que veut Patrice, il cligne de lâĆil. La mĂšre poursuit avec une voyelle et ainsi de suite. Souvent, au bout de deux ou trois lettres trouvĂ©es, elle anticipe le mot pour gagner du temps. Elle se trompe rarement. Cinq ou six mots sont ainsi trouvĂ©s chaque minute.Â
Câest avec cette technique que Patrice a Ă©crit un texte, une sorte de longue lettre Ă tous ceux qui sont amenĂ©s Ă le croiser. Jâai eu la chance de lire ce texte oĂč il raconte ce qui lui est arrivĂ© et comment il se sent. Ă cette lecture, jâai pris une Ă©norme gifle. Câest un texte brillant, Ă©crit dans un français subtil, lĂ©ger malgrĂ© la tragĂ©die du sujet, rempli dâhumour et dâautodĂ©rision par rapport Ă lâĂ©tat de son auteur. Il explique quâil y a de la vie autour de lui, mais quâil y en a aussi en lui. Câest juste la jonction entre les deux mondes qui est un peu compliquĂ©e.Jamais je nâaurais imaginĂ© que ce texte si puissant ait Ă©tĂ© Ă©crit par ce garçon immobile, au regard entiĂšrement vide.
 Avec lâexpĂ©rience acquise ces derniers mois, je pensais ĂȘtre capable de diagnostiquer lâĂ©tat des uns et des autres seulement en les croisant ; jâai reçu une belle leçon grĂące Ă Patrice.Une leçon de courage dâabord, Ă©tant donnĂ© la vitalitĂ© des propos que jâai lus dans sa lettre, et, aussi, une leçon sur mes a priori.
Plus jamais dorénavant je ne jugerai une personne handicapée à la vue seule de son physique.
Câest jamais inintĂ©ressant de prendre une bonne claque sur ses propres idĂ©es reçues .
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Grand corps malade (Patients)