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Le premier amour est toujours le dernier.
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Tahar Ben Jelloun
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Quand les enfants commencent Ă voir, ils sourient; quand une jeune fille entrevoit le sentiment dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumiĂšre est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumiĂšre du cĆur?
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Honoré de Balzac (Eugénie Grandet)
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Le premier verre est aussi doux que la vie, le deuxiĂšme est aussi fort que l'amour, le troisiĂšme est aussi amer que la mort.
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Ziggy Zezsyazeoviennazabrizkie (Jakarta Sebelum Pagi)
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Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s'aiment
Ne sont lĂ pour personne
Et c'est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie
Les enfants qui s'aiment ne sont lĂ pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour
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Jacques Prévert (Paroles)
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Il y a des journĂ©es illuminĂ©es de petites choses, des riens du tout qui vous rendent incroyablement heureux ; un aprĂšs-midi Ă chiner, un jouet qui surgit de lâenfance sur lâĂ©tal dâun brocanteur, une main qui sâattache Ă la votre, un appel que lâon attendait pas, une parole douce, vote enfant qui vous prend dans ses bras sans rien vous demander dâautre quâun moment dâamour. Il y a des journĂ©es illuminĂ©es de petits moments de grĂące, une odeur qui vous met lâĂąme en joie, un rayon de soleil qui entre par la fenĂȘtre, le bruit de lâaverse alors quâon est encore au lit, les trottoirs enneigĂ©s ou lâarrivĂ©e du printemps et ses premiers bourgeons.
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Marc Levy (Le Premier jour)
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En effet, si les premiers amours paraissent, en gĂ©nĂ©ral, plus honnĂȘtes, et comme on dit plus purs ; s'ils sont au moins plus lents dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense, dĂ©licatesse ou timiditĂ©, c'est que le cĆur, Ă©tonnĂ© par un sentiment inconnu, s'arrĂȘte pour ainsi dire Ă chaque pas, pour jouir du charme qu'il Ă©prouve, et que ce charme est si puissant sur un cĆur neuf, qu'il l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir.
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Pierre Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses)
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En amour, celui qui est guéri le premier est toujours le mieux guéri.
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François de La Rochefoucauld
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Je pense Ă Iris qui fut importante tout de mĂȘme, Ă Emilie aussi, Ă CĂ©line bien sĂ»r, et puis d'autres prĂ©noms dans d'autres pĂ©nombres, mais c'est Alice, toujours Alice qui est lĂ , immuable, avec encore des rires au-dessus de nos tĂȘtes, comme si le premier amour Ă©tait une condamnation Ă perpĂ©tuitĂ©.
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David Foenkinos (Nos séparations)
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Et puis, chose bizarre, le premier symptÎme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est la timidité, chez une jeune fille, c'est la hardiesse.
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Victor Hugo (Les Misérables, Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis (Les Misérables, #4))
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A Paris
Quand un amour fleurit
Ăa fait pendant des semaines
Deux cĆurs qui se sourient
Tout ça parce quŽils sŽaiment
A Paris
Au printemps
Sur les toits les girouettes
Tournent et font les coquettes
Avec le premier vent
Qui passe indifférent
Nonchalant
Car le vent
Quand il vient Ă Paris
NÂŽa plus quÂŽun seul souci
CÂŽest dÂŽaller musarder
Dans tous les beaux quartiers
De Paris'
Ă Paris, Francis Lemarque
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Lepota L. Cosmo (Love in Paris - Poetic Guide to the Romance of the City)
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L'Amour qui n'est pas un mot
Mon Dieu jusqu'au dernier moment
Avec ce coeur dĂ©bile et blĂȘme
Quand on est l'ombre de soi-mĂȘme
Comment se pourrait-il comment
Comment se pourrait-il qu'on aime
Ou comment nommer ce tourment
Suffit-il donc que tu paraisses
De l'air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse
O forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenĂȘtres
Tu me rends la caresse d'ĂȘtre
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaĂźtre
Notre histoire jusqu'Ă la fin
C'est miracle que d'ĂȘtre ensemble
Que la lumiĂšre sur ta joue
Qu'autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois je tremble
Comme Ă son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble
M'habituer m'habituer
Si je ne le puis qu'on m'en blĂąme
Peut-on s'habituer aux flammes
Elles vous ont avant tué
Ah crevez-moi les yeux de l'Ăąme
S'ils s'habituaient aux nuées
Pour la premiĂšre fois ta bouche
Pour la premiĂšre fois ta voix
D'une aile Ă la cime des bois
L'arbre frémit jusqu'à la souche
C'est toujours la premiĂšre fois
Quand ta robe en passant me touche
Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C'est ma vie et je te la tends
Ma vie en vérité commence
Le jour que je t'ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m'as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence
Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fiĂšvres
Et j'ai flambé comme un geniÚvre
A la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lÚvre
Ma vie est Ă partir de toi
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Louis Aragon
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Il m'arrive de relire mes romans préférés en partant de la fin. Je commence par le dernier chapitre, et je relis à rebours jusqu'au premier.
Quand on lit de cette maniĂšre, les personnages vont de l'espoir vers le dĂ©sespoir, de la connaissance de soi vers le doute. Dans les histoires d'amour, les couples sont d'abord amants avant de devenir des Ă©trangers. Les rĂ©cits d'initiation se transforment en rĂ©cit d'Ă©garement. Des personnages reviennent mĂȘme Ă la vie.
Si ma vie était un roman qu'on lisait à l'envers, rien ne changerait.
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Nicola Yoon (Everything, Everything)
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Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturĂ© les sentiments d'un cĆur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remĂšde apporter Ă mes maux.
[ Alfred de Musset a George Sand ]
"Cette insigne faveur que votre cĆur rĂ©clame
Nuit a ma renommée et répugne a mon ùme."
[ George Sand a Alfred de Musset ]
[ lisez le premier mot de chaque ligne ]
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George Sand (Correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset)
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La sĂšve bouillonnait en moi, et mon cĆur languissait dâune façon douce et plaisamment romanesque. Jâattendais je ne sais quoi, je mâintimidais, je mâĂ©tonnais et jâĂ©tais toujours sur le quivive. Mon imagination vagabondait et voltigeait rapidement autour des mĂȘmes images, comme, Ă lâaube, les martinets autour du clocher.
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Ivan Tourgueniev (Premier Amour)
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Renan, dans sa Vie de JĂ©sus â ce gracieux cinquiĂšme Ă©vangile, lâĂ©vangile selon saint Thomas, pourrait-on lâappeler â, dit quelque part que le grand accomplissement du Christ fut de sâĂȘtre fait aimer autant aprĂšs sa mort que pendant sa vie. Et si, assurĂ©ment, sa place est parmi les poĂštes, il est le guide de tous les amants. Il vit que lâamour est le premier secret du monde, ce secret quâont cherchĂ© les sages, et que câest seulement grĂące Ă lâamour que lâon peut approcher du cĆur du lĂ©preux ou des pieds de Dieu.
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Oscar Wilde (De Profundis)
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«Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon Ăąme, c'est curieux, voilĂ un homme qui Ă©tait rĂ©signĂ© Ă son sort, qui marchait Ă l'Ă©chafaud, qui allait mourir comme un lĂąche, c'est vrai, mais enfin il allait mourir sans rĂ©sistance et sans rĂ©crimination: savez-vous ce qui lui donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui; c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons Ă la boucherie, deux bĆufs Ă l'abattoir, et faites comprendre Ă l'un d'eux que son compagnon ne mourra pas, le mouton bĂȘlera de joie, le bĆuf mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait Ă son image, l'homme Ă qui Dieu a imposĂ© pour premiĂšre, pour unique, pour suprĂȘme loi, l'amour de son prochain, l'homme Ă qui Dieu a donnĂ© une voix pour exprimer sa pensĂ©e, quel sera son premier cri quand il apprendra que son camarade est sauvĂ©? un blasphĂšme. Honneur Ă l'homme, ce chef-d'Ćuvre de la nature, ce roi de la crĂ©ation!»
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Alexandre Dumas (Le Comte de Monte-Cristo, Tome II (The Count of Monte Cristo, part 2 of 4))
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finalement, éperdu d'amour et au comble de la frénésie érotique, je m'assis dans l'herbe et j'enlevai un de mes souliers en caoutchouc.
â Je vais le manger pour toi, si tu veux. Si elle le voulait I Ha! Mais bien sĂ»r qu'elle le voulait, voyons! C'Ă©tait une vraie petite femme. --- Elle posa son cerceau par terre et s'assit sur ses ta-lons. Je crus voir dans ses yeux une lueur d'estime. Je n'en demandais pas plus. Je pris mon canif et enta-mai le caoutchouc. Elle me regardait faire.
â Tu vas le manger cru ?
â Oui.
J'avalai un morceau, puis un autre. Sous son regard enfin admiratif, je me sentais devenir vraiment un homme. Et j'avais raison. Je venais de faire mon apprentissage. J'entamai le caoutchouc encore plus profondĂ©ment, soufflant un peu, entre les bouchĂ©es, et je continuai ainsi un bon moment, jusqu'Ă ce qu'une sueur froide me montĂąt au front. Je continuai mĂȘme un peu au-delĂ , serrant les dents, luttant contre la nausĂ©e, ramassant toutes mes forces pour demeurer sur le terrain, comme il me fallut le faire tant de fois, depuis, dans mon mĂ©tier d'homme.
Je fus trÚs malade, on me transporta à l'hÎpital, ma mÚre sanglotait, Aniela hurlait, les filles de l'atelier geignaient, pendant qu'on me mettait sur un brancard dans l'ambulance. J'étais trÚs fier de moi.
Mon amour d'enfant m'inspira vingt ans plus tard mon premier roman Ăducation europĂ©enne, et aussi certains passages du Grand Vestiaire.
Pendant longtemps, Ă travers mes pĂ©rĂ©grinations, j'ai transportĂ© avec moi un soulier d'enfant en caoutchouc, entamĂ© au couteau. J'avais vingt-cinq ans, puis trente, puis quarante, mais le soulier Ă©tait toujours lĂ , Ă portĂ©e de la main. J'Ă©tais toujours prĂȘt Ă m'y attabler, Ă donner, une fois de plus, le meilleur de moi-mĂȘme. Ăa ne s'est pas trouvĂ©. Finalement, j'ai abandonnĂ© le soulier quelque part derriĂšre moi. On ne vit pas deux fois.
(La promesse de l'aube, ch. XI)
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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Ils firent lire Ă leurs Ă©lĂšves des historiettes tendant Ă inspirer lâamour de la vertu. Elles assommĂšrent Victor. Pour frapper son imagination, PĂ©cuchet suspendit aux murs de sa chambre des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mĂšre, Ă©tudiait lâallemand, secourait un aveugle, et Ă©tait reçu Ă lâEcole Polytechnique. Le mauvais, EugĂšne, commençait par dĂ©sobĂ©ir Ă son pĂšre, avait une querelle dans un cafĂ©, battait son Ă©pouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire â et un dernier tableau le reprĂ©sentait au bagne, oĂč un monsieur accompagnĂ© dâun jeune garçon disait, en le montrant : Tu vois, mon fils, les dangers de lâinconduite.
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Gustave Flaubert (Bouvard et Pécuchet)
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« Ăcoute, Egor PĂ©trovitch, lui dit-il. Quâest ce que tu fais de toi ? Tu te perds seulement avec ton dĂ©sespoir. Tu nâas ni patience ni courage. Maintenant, dans un accĂšs de tristesse, tu dis que
tu nâas pas de talent. Ce nâest pas vrai. Tu as du talent ; je tâassure que tu en as. Je le vois rien quâĂ la façon dont tu sens et comprends lâart. Je te le prouverai par toute ta vie. Tu mâas racontĂ© ta vie dâautrefois. Ă cette Ă©poque aussi le dĂ©sespoirte visitait sans que tu tâen rendisses compte. Ă cette Ă©poque aussi, ton premier maĂźtre, cet homme Ă©trange, dont tu mâas tant parlĂ©, a Ă©veillĂ© en toi, pour la premiĂšre fois, lâamour de lâart et a devinĂ© ton talent. Tu lâas senti alors aussi fortement que maintenant. Mais tu ne savais pas ce qui se passait en toi. Tu ne pouvais pas vivre dans la maison du propriĂ©taire, et tu ne savais toi-mĂȘme ce que tu dĂ©sirais. Ton maĂźtre est mort trop tĂŽt. Il tâa laissĂ© seulement avec des aspirations vagues et, surtout, il ne tâa pas expliquĂ© toimĂȘme. Tu sentais le besoin dâune autre route plus large, tu pressentais que dâautres buts tâĂ©taient destinĂ©s, mais tu ne comprenais pas comment tout cela se ferait et, dans ton angoisse, tu as haĂŻ tout ce qui tâentourait alors. Tes six annĂ©es de misĂšre ne sont pas perdues. Tu as travaillĂ©, pensĂ©, tu as reconnu et toi-mĂȘme et tes forces ; tu comprends maintenant lâart et ta destination. Mon ami, il faut avoir de la patience et du courage. Un sort plus enviĂ© que le mien tâest rĂ©servĂ©. Tu es cent fois plus artiste que moi, mais que Dieu te donne mĂȘme la dixiĂšme partie de ma patience. Travaille, ne bois pas, comme te le disait ton bonpropriĂ©taire, et, principalement, commence par lâa, b, c.
« Quâest-ce qui te tourmente ? La pauvretĂ©, la misĂšre ? Mais la pauvretĂ© et la misĂšre forment lâartiste. Elles sont insĂ©parables des dĂ©buts. Maintenant personne nâa encore besoin de toi ; personne ne veut te connaĂźtre. Ainsi va le monde. Attends, ce sera autre chose quand on saura que tu as du talent. Lâenvie, la malignitĂ©, et surtout la bĂȘtise tâopprimeront plus fortement que la misĂšre. Le talent a besoin de sympathie ; il faut quâon le comprenne. Et toi, tu verras quelles gens tâentoureront quand tu approcheras du but. Ils tĂącheront de regarder avec mĂ©pris ce qui sâest Ă©laborĂ© en toi au prix dâun pĂ©nible travail, des privations, des nuits sans sommeil. Tes futurs camarades ne tâencourageront pas, ne te consoleront pas. Ils ne tâindiqueront pas ce qui en toi est bon et vrai. Avec une joie maligne ils relĂšveront chacune de tes fautes. Ils te montreront prĂ©cisĂ©ment ce quâil y a de mauvais en toi, ce en quoi tu te trompes, et dâun air calme et mĂ©prisant ils fĂȘteront joyeusement chacune de tes erreurs. Toi, tu esorgueilleux et souvent Ă tort. Il tâarrivera dâoffenser une nullitĂ© qui a de lâamour-propre, et alors malheur Ă toi : tu seras seul et ils seront plusieurs. Ils te tueront Ă coups dâĂ©pingles. Moi mĂȘme, je commence Ă Ă©prouver tout cela. Prends donc des forces dĂšs maintenant. Tu nâes pas encore si pauvre. Tu peux encore vivre ; ne nĂ©glige pas les besognes grossiĂšres, fends du bois, comme je lâai fait un soir chez de pauvres gens. Mais tu es impatient ; lâimpatience est ta maladie. Tu nâas pas assez de simplicitĂ© ; tu ruses trop, tu rĂ©flĂ©chis trop, tu fais trop travailler ta tĂȘte. Tu es audacieux en paroles et lĂąche quand il faut prendra lâarchet en main. Tu as beaucoup dâamour-propre et peu de hardiesse. Sois plus hardi, attends, apprends, et si tu ne comptes pas sur tes forces, alors va au hasard ; tu as de la chaleur, du sentiment, peut-ĂȘtre arriveras-tu au but. Sinon, va quand mĂȘme au hasard. En tout cas tu ne perdras rien, si le gain est trop grand. Vois-tu, aussi, le hasard pour nous est une grande chose. »
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Fyodor Dostoevsky (Netochka Nezvanova)
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Je ne considĂšre les souffrances et les joies d'autrui que par rapport Ă moi-mĂȘme, en tant que nourriture qui soutient les forces de mon Ăąme. Moi-mĂȘme, je ne suis pas capable d'aller jusqu'Ă la folie sous l'emprise de la passion. L'ambition chez moi est assujettie aux circonstances, mais elle s'est manifestĂ©e sous un autre aspect; car l'ambition n'est rien d'autre qu'une soif de puissance; or mon plaisir principal est de soumettre tout ceux qui m'entourent Ă ma volontĂ©. Ăveiller les sentiments d'amour, de fidĂ©litĂ© ou de crainte, n'est-ce pas lĂ les signes premiers et le grand triomphe d'un pouvoir absolu ? Ătre pour une personne la cause de souffrances ou de joies, sans avoir sur elle aucun droit positif, n'est-ce pas lĂ un aliment dĂ©licieux pour notre orgueil ? Et qu'est-ce que le bonheur ? Un orgueil rassasiĂ© ! Si je me considĂ©rait comme l'ĂȘtre le meilleur, le plus puissant du monde, je serais heureux; si tout m'aimaient, je trouverais en moi d'infinies sources d'amour. Le mal enfante le mal. La premiĂšre souffrance nous donne le secret du plaisir de torturer autrui. L'idĂ©e du mal ne peut entrer dans la tĂȘte d'un homme sans qu'il ait le dĂ©sir de l'appliquer Ă la rĂ©alitĂ©.
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Mikhail Lermontov (A Hero of Our Time)
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Je me rappelle mon entrĂ©e sur la scĂšne, Ă mon premier concert. [âŠ] Je n'aimais pas ce public pour qui l'art n'est qu'une vanitĂ© nĂ©cessaire, ces visage composĂ©s dissimulant les Ăąmes, l'absence des Ăąmes. Je concevais mal qu'on pĂ»t jouer devant des inconnus, Ă heure fixe, pour un salaire versĂ© d'avance. Je devinais les apprĂ©ciations toutes faites, qu'ils se croyaient obligĂ©s de formuler en sortant ; je haĂŻssais leur goĂ»t pour l'emphase inutile, l'intĂ©rĂȘt mĂȘme qu'ils me portaient, parce que j'Ă©tais de leur monde, et l'Ă©clat factice dont se paraient les femmes. Je prĂ©fĂ©rais encore les auditeurs de concerts populaires, donnĂ©s le soir dans quelque salle misĂ©rable, oĂč j'acceptais parfois de jouer gratuitement. Des gens venaient lĂ dans l'espoir de s'instruire. Ils n'Ă©taient pas plus intelligents que les autres, ils Ă©taient seulement de meilleur volontĂ©. Ils avaient dĂ», aprĂšs leur repas, s'habiller le mieux possible ; ils avaient dĂ» consentir Ă avoir froid, pendant deux longues heures, dans une salle presque noire. Les gens qui vont au théùtre cherchent Ă s'oublier eux-mĂȘmes ; ceux qui vont au concert cherchent plutĂŽt Ă se retrouver. Entre la dispersion du jour et la dissolution du sommeil, ils se retrempent dans ce qu'ils sont. Visage fatiguĂ©s des auditeurs du soir, visages qui se dĂ©tendent dans leurs rĂȘves et semblent s'y baigner. Mon visage⊠En ne suis-je pas aussi trĂšs pauvre, moi qui n'ai ni amour, ni foi, ni dĂ©sir avouable, moi qui n'ai que moi-mĂȘme sur qui compter, et qui me suis presque toujours infidĂšle ? (p. 82-83)
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Marguerite Yourcenar (Alexis ou le Traité du vain combat / Le Coup de grùce)
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Depuis que j'ai doue ans, et depuis qu'elle est une terreur, la mort est une marotte. J'en ignorais l'existence jusqu'Ă ce qu'un camarade de classe, le petit BonnecarĂšre, m'envoyĂąt au cinĂ©ma le Styx, oĂč l'on s'asseyait Ă l'Ă©poque dans des cercueils, voir L'enterrĂ© vivant, un film de Roger Corman tirĂ© d'un conte 'Edgar Allan Poe. La dĂ©couverte de la mort par le truchement de cette vision horrifique d'un homme qui hurle d'impuissance Ă l'intĂ©rieur de son cercueil devint une source capiteuse de cauchemars. Par la suite, je ne cessai de rechercher les attributs de les plus spectaculaires de la mort, suppliant mon pĂšre de me cĂ©der le crĂąne qui avait accompagnĂ© ses Ă©tudes de mĂ©decine, m'hypnotisant de films d'Ă©pouvante et commençant Ă Ă©crire, sous le pseudonyme d'Hector Lenoir, un conte qui racontair les affres d'un fantĂŽmr rnchaĂźnĂ© dans les oubliettes du chĂąteau des Hohenzollern, me grisant de lectures macabres jusqu'aux stories sĂ©lectionnĂ©es par Hitschcock, errant dans les cimetiĂšres et Ă©trennant mon premier appareil avec des photographies de tombes d'enants, me dĂ©plaçant jusqu'Ă Palerme uniquement pour contempler les momies des Capucins, collectionnant les rapaces empaillĂ©s comme Anthony Perkins dans Psychose, la mort me semblait horriblement belle, fĂ©eriquement atroce, et puis je pris en grippe son bric-Ă -brac, remisai le crĂąne de l'Ă©tudiant de mĂ©decine, fuis les cimetiĂšres comme la peste, j'Ă©tais passĂ© Ă un autre stade de l'amour de la mort, comme imprĂ©gnĂ© par elle au plus profond je n'avais plus besoin de son dĂ©corum mais d'une intimitĂ© plus grande avec elle, je continuais inlassablement de quĂ©rir son sentiment, le plus prĂ©cieux et le plus haĂŻssable d'entre tous, sa peur et sa convoitise.
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Hervé Guibert (à l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie)
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Charlotte se trouvait seule ; aucun de ses frĂšres et sĆurs nâĂ©tait autour dâelle ; elle sâabandonnait Ă ses rĂ©flexions, qui passaient doucement sa situation en revue. Elle se voyait pour jamais unie Ă un homme dont elle connaissait lâamour et la fidĂ©litĂ©, Ă qui elle Ă©tait dĂ©vouĂ©e, dont le calme, la soliditĂ©, semblaient destinĂ©s par le ciel mĂȘme Ă fonder, pour la vie, le bonheur dâune honnĂȘte femme ; elle sentait ce quâil serait toujours pour elle et pour sa famille. Dâun autre cĂŽtĂ©, Werther lui Ă©tait devenu bien cher ; dĂšs le premier moment oĂč ils avaient appris Ă se connaĂźtre, la sympathie de leurs caractĂšres sâĂ©tait rĂ©vĂ©lĂ©e de la maniĂšre la plus heureuse ; leur longue liaison, tant de situations diverses oĂč ils sâĂ©taient trouvĂ©s, avaient fait sur le cĆur de Charlotte une impression ineffaçable. Tous les sentiments, toutes les pensĂ©es qui lâintĂ©ressaient, elle Ă©tait accoutumĂ©e Ă les partager avec lui, et le dĂ©part de Werther menaçait de faire dans toute son existence un vide, qui ne pourrait plus ĂȘtre comblĂ©. Oh ! si elle avait pu dans ce moment le changer en un frĂšre ! quâelle se serait trouvĂ©e heureuse !⊠Si elle avait osĂ© le marier avec une de ses amies, elle aurait pu espĂ©rer de rĂ©tablir tout Ă fait la bonne intelligence entre Albert et lui.
Elle avait passĂ© en revue toutes ses amies, et trouvait Ă chacune quelque dĂ©faut ; elle nâen voyait aucune Ă qui elle eĂ»t donnĂ© Werther volontiers.
En faisant toutesâces rĂ©flexions, elle finit par sentir profondĂ©ment, sans se lâexpliquer dâune maniĂšre bien claire, que le secret dĂ©sir, de son cĆur Ă©tait de le garder pour elle, et elle se disait en mĂȘme temps quâelle ne pouvait, quâelle ne devait pas le garder ; son Ăąme pure et belle, jusquâalors si libre et si courageuse, sentit le poids dâune mĂ©lancolie Ă laquelle est fermĂ©e la perspective du bonheur. Son cĆur Ă©tait oppressĂ©, et un sombre nuage couvrait ses yeux.
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Ătre aimĂ© d'une jeune fille chaste, lui rĂ©vĂ©ler le premier cet Ă©trange mystĂšre de l'amour, certes, c'est une grande fĂ©licitĂ©, mais c'est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cĆur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'Ă©ducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de trĂšs fortes sentinelles ; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans, Ă qui, par la voix de l'homme qu'elle aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils paraissent plus purs. Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, sinon Ă l'amant, du moins Ă l'amour, car Ă©tant sans dĂ©fiance, elle est sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts ! Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mĂšres de serrures assez fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne mĂȘme pas la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent dĂ©sirer ce monde qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles doivent Ă©couter la premiĂšre voix qui, Ă travers les barreaux, vient leur en raconter les secrets, et bĂ©nir la main qui lĂšve, la premiĂšre, un coin du voile mystĂ©rieux. Mais ĂȘtre rĂ©ellement aimĂ© d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usĂ© l'Ăąme, les sens ont brĂ»lĂ© le cĆur, la dĂ©bauche a cuirassĂ© les sentiments. Les mots qu'on leur dit, elles les savent depuis longtemps ; les moyens que l'on emploie, elles les connaissent, l'amour mĂȘme qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment par mĂ©tier et non par entraĂźnement. Elles sont mieux gardĂ©es par leurs calculs qu'une vierge par sa mĂšre et son couvent ; aussi ont-elles inventĂ© le mot caprice pour ces amours sans trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, ou comme consolation ; semblables Ă ces usuriers qui rançonnent mille individus, et qui croient tout racheter en prĂȘtant un jour vingt francs Ă quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intĂ©rĂȘt et sans lui demander de reçu. Puis, quand Dieu permet l'amour Ă une courtisane, cet amour, qui semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un chĂątiment. Il n'y a pas d'absolution sans pĂ©nitence. Quand une crĂ©ature, qui a tout son passĂ© Ă se reprocher, se sent tout Ă coup prise d'un amour profond, sincĂšre, irrĂ©sistible, dont elle ne se fĂ»t jamais crue capable ; quand elle a avouĂ© cet amour, comme l'homme aimĂ© ainsi la domine ! Comme il se sent fort avec ce droit cruel de lui dire : « vous ne faites pas plus pour de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent. » Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la fable, aprĂšs s'ĂȘtre longtemps amusĂ© dans un champ Ă crier : « au secours ! » Pour dĂ©ranger des travailleurs, fut dĂ©vorĂ© un jour par un ours, sans que ceux qu'il avait trompĂ©s si souvent crussent cette fois aux cris rĂ©els qu'il poussait. Il en est de mĂȘme de ces malheureuses filles, quand elles aiment sĂ©rieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dĂ©vorĂ©es par leur amour. De lĂ , ces grands dĂ©vouements, ces austĂšres retraites dont quelques-unes ont donnĂ© l'exemple. Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rĂ©dempteur a l'Ăąme assez gĂ©nĂ©reuse pour l'accepter sans se souvenir du passĂ©, quand il s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimĂ©, cet homme Ă©puise d'un coup toutes les Ă©motions terrestres, et aprĂšs cet amour son cĆur sera fermé à  tout autre.
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Alexandre Dumas fils (La dame aux camélias)
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Cherchez en vous-mĂȘmes. Explorez la raison qui vous commande d'Ă©crire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous Ă©tait interdit d'Ă©crire. Ceci surtout : demandez-vous Ă l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il Ă©crire ? Creusez en vous-mĂȘmes Ă la recherche d'une rĂ©ponse profonde. Et si celle-ci devait ĂȘtre affirmative, s'il vous Ă©tait donnĂ© d'aller Ă la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bĂątissez votre vie selon cette nĂ©cessitĂ©; votre vie, jusqu'en son heure la plus indiffĂ©rente et la plus infime, doit ĂȘtre le signe et le tĂ©moignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N'Ă©crivez pas de poĂšmes d'amour; Ă©vitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturitĂ© pour donner, lĂ oĂč de bonnes et parfois brillantes traditions se prĂ©sentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; dĂ©crivez vos tristesses et vos dĂ©sirs, les pensĂ©es fugaces et la foi en quelque beautĂ©. DĂ©crivez tout cela avec une sincĂ©ritĂ© profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rĂȘves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraĂźt pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-mĂȘme, dites-vous que vous n'ĂȘtes pas assez poĂšte pour appeler Ă vous ses richesses; car pour celui qui crĂ©e il n'y a pas de pauvretĂ©, pas de lieu pauvre et indiffĂ©rent. Et fussiez-vous mĂȘme dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir Ă vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette dĂ©licieuse et royale richesse, ce trĂ©sor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez Ă faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passĂ©; votre personnalitĂ© s'affirmera, votre solitude s'Ă©tendra pour devenir une demeure de douce lumiĂšre, loin de laquelle passera le bruit des autres." (Lettres Ă un jeune poĂšte)
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Rainer Maria Rilke (Letters to a Young Poet)
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Il est tragique que si peu de gens « possĂšdent leur Ăąme » avant de mourir. « Rien nâest plus rare pour un homme, dit Emerson, que de commettre un acte bien Ă lui. » Câest parfaitement vrai. La plupart des gens ne sont pas eux-mĂȘmes. Leurs pensĂ©es sont les opinions des autres, leur vie une imitation, leurs passions une citation. Le Christ fut non seulement lâindividualiste suprĂȘme, mais le premier individualiste de lâhistoire. Certains ont tentĂ© dâen faire un philanthrope ordinaire semblable aux horribles philanthropes du XIXe siĂšcle ou lâont classĂ© comme altruiste parmi les incultes et les sentimentaux. Mais il nâĂ©tait vraiment ni lâun ni lâautre. Naturellement, les pauvres, ceux qui sont enfermĂ©s dans des prisons, les humbles, les misĂ©rables, lui inspiraient de la pitiĂ© ; mais il Ă©prouvait une pitiĂ© plus grande encore pour les possĂ©dants, pour les hĂ©donistes au cĆur dur, pour ceux qui perdent leur libertĂ© Ă devenir les esclaves de leurs possessions, pour ceux qui sont richement vĂȘtus et vivent dans des palais. La fortune et le plaisir lui paraissaient ĂȘtre de plus grandes tragĂ©dies que la pauvretĂ© et la douleur. Quant Ă lâaltruisme, qui mieux que lui savait que câest la vocation, et non la volontĂ©, qui nous dĂ©termine et que lâon ne peut cueillir des raisins sur des ronces ou des figues sur des chardons ? Vivre pour les autres nâĂ©tait pas son but conscient et dĂ©fini, ce nâĂ©tait pas sa croyance. Lorsquâil dit : « Pardonnez Ă vos ennemis », ce nâest pas pour lâamour de lâennemi, mais pour lâamour de soi et parce que lâamour est plus beau que la haine. Lorsquâil adjure ainsi le jeune homme quâil veut sauver : « Vends tout ce que tu possĂšdes et donne-le aux pauvres », ce nâest pas Ă la condition des pauvres quâil pense, mais Ă lâĂąme du jeune homme, cette Ăąme que gĂąte la richesse. Dans sa conception de la vie, il sâidentifie Ă lâartiste qui sait que, par lâinĂ©vitable loi de la perfection de soi, le poĂšte doit chanter, le sculpteur penser en bronze et le peintre faire du monde le miroir de ses impressions, aussi inĂ©vitablement que lâaubĂ©pine doit fleurir au printemps, que le blĂ© doit dorer ses Ă©pis au temps de la moisson et que la lune, dans ses inĂ©luctables phases, doit se mĂ©tamorphoser de bouclier en faucille et de faucille en bouclier.
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Oscar Wilde (De Profundis)
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Maldoror, Ă©coute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence Ă©gale Ă la tienne. Un jour, tu mâappelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je nâai pas dĂ©menti la confiance que tu mâavais vouĂ©e. Je ne suis quâun simple habitant des roseaux, câest vrai ; mais, grĂące Ă ton propre contact, ne prenant que ce quâil y avait de beau en toi, ma raison sâest agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de lâabĂźme. Ceux qui sâintitulent tes amis te regardent, frappĂ©s de consternation, chaque fois quâils te rencontrent, pĂąle et voĂ»tĂ©, dans les théùtres, dans les places publiques, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis quâil porte son maĂźtre-fantĂŽme, enveloppĂ© dans un long manteau noir. Abandonne ces pensĂ©es, qui rendent ton cĆur vide comme un dĂ©sert ; elles sont plus brĂ»lantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne tâen aperçois pas, et que tu crois ĂȘtre dans ton naturel, chaque fois quâil sort de ta bouche des paroles insensĂ©es, quoique pleines dâune infernale grandeur. Malheureux ! quâas-tu dit depuis le jour de ta naissance ? Ă triste reste dâune intelligence immortelle, que Dieu avait créée avec tant dâamour ! Tu nâas engendrĂ© que des malĂ©dictions, plus affreuses que la vue de panthĂšres affamĂ©es ! Moi, je prĂ©fĂ©rerais avoir les paupiĂšres collĂ©es, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassinĂ© un homme, que ne pas ĂȘtre toi ! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractĂšre qui mâĂ©tonne ? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en dĂ©rision ceux qui lâhabitent, Ă©pave pourrie, ballottĂ©e par le scepticisme ? Si tu ne tây plais pas, il faut retourner dans les sphĂšres dâoĂč tu viens. Un habitant des citĂ©s ne doit pas rĂ©sider dans les villages, pareil Ă un Ă©tranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des sphĂšres plus spacieuses que la nĂŽtre, et donc les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons mĂȘme pas concevoir. Eh bien, va-tâen !⊠retire-toi de ce sol mobile !⊠montre enfin ton essence divine, que tu as cachĂ©e jusquâici ; et, le plus tĂŽt possible, dirige ton vol ascendant vers la sphĂšre, que nous nâenvions point, orgueilleux que tu es ! Car, je ne suis pas parvenu Ă reconnaĂźtre si tu es un homme ou plus quâun homme ! Adieu donc ; nâespĂšre plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu es la cause de ma mort. Moi, je pars pour lâĂ©ternitĂ©, afin dâimplorer ton pardon !
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Comte de Lautréamont
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Quand on me retrouvera, les yeux brûlés on imaginera que j'ai beaucoup appelé et beaucoup souffert. Mais les élans, mais les regrets, mais les tendres souffrances, ce sont encore des richesses. Et moi je n'ai plus de richesses. Les fraßches jeunes filles, au soir de leur premier amour, connaissent le chagrin et pleurent. Le chagrin est lié aux frémissements de la vie. Et moi je n'ai plus de richesses. Les fraßches jeunes filles, au soir de leur premier amour, connaissent le chagrin et pleurent. Le chagrin est lié aux frémissements de la vie. Et moi je n'ai plus de chagrin.
Le désert, c'est moi. Je ne forme plus de salive, mais je ne forme plus, non plus, les images douces vers lesquelles j'aurais pu gémir. Le soleil a séché en moi la source des larmes.
[...]
Je regarde PrĂ©vot. Il est frappĂ© du mĂȘme Ă©tonnement que moi, mais il ne comprend pas non plus ce qu'il Ă©prouve.
[...]
Nous sommes sauvés, il y a des traces dans le sable !...
Ah ! nous avions perdu la piste de l'espÚce humaine, nous étions retranchés d'avec la tribu, nous nous étions retrouvés seuls au monde, oubliés par une migration universelle, et voici que nous découvrons, imprimés dans le sable, les pieds miraculeux de l'homme.
[...]
Et cependant, nous ne sommes point sauvés encore. Il ne nous suffit pas d'attendre. Dans quelques heures, on ne pourra plus nous secourir. La marche de la soif, une fois la toux commencée, est trop rapide. Et notre gorge.
Mais je crois en cette caravane, qui se balance quelque part, dans le désert.
Nous avons donc marché encore, et tout à coup j'ai entendu le chant du coq. Guillaumet m'avait dit : « Vers la fin, j'entendais des coqs dans les Andes. J'entendais aussi des chemins de fer. »
Je me souviens de son rĂ©cit Ă l'instant mĂȘme oĂč le coq chante et je me dis : « Ce sont mes yeux qui m'ont trompĂ© d'abord. C'est sans doute l'effet de la soif. Mes oreilles ont mieux rĂ©sistĂ©. » Mais PrĂ©vot m'a saisi par le bras :
« Vous avez entendu ?
- Quoi ?
- Le coq !
- Alors... Alors... »
Alors, bien sûr, imbécile, c'est la vie...
J'ai eu une derniÚre hallucination : celle de trois chiens qui se poursuivaient. Prévot, qui regardait aussi, n'a rien vu. Mais nous sommes deux à tendre les bras vers ce Bédouin. Nous sommes deux à user vers lui tout le souffle de nos poitrines. Nous sommes deux à rire de bonheur !...
Mais nos voix ne portent pas Ă trente mĂštres. Nos cordes vocales sont dĂ©jĂ sĂšches. Nous nous parlions tout bas l'un Ă l'autre, et nous ne l'avions mĂȘme pas remarquĂ© !
Mais ce BĂ©douin et son chameau, qui viennent de se dĂ©masquer de derriĂšre le tertre, voilĂ que lentement, lentement, ils s'Ă©loignent. Peut-ĂȘtre cet homme est-il seul. Un dĂ©mon cruel nous l'a montrĂ© et le retire...
Et nous ne pourrions plus courir !
Un autre Arabe apparaßt de profil sur la dune. Nous hurlons, mais tout bas. Alors, nous agitons les bras et nous avons l'impression de remplir le ciel de signaux immenses. Mais ce Bédouin regarde toujours vers la droite...
Et voici que, sans hĂąte, il a amorcĂ© un quart de tour. Ă la seconde mĂȘme oĂč il se prĂ©sentera de face, tout sera accompli. Ă la seconde mĂȘme oĂč il regardera vers nous, il aura dĂ©jĂ effacĂ© en nous la soif, la mort et les mirages. Il a amorcĂ© un quart de tour qui, dĂ©jĂ , change le monde. Par un mouvement de son seul buste, par la promenade de son seul regard, il crĂ©e la vie, et il me paraĂźt semblable Ă un dieu...
C'est un miracle... Il marche vers nous sur le sable, comme un dieu sur la mer...
L'Arabe nous a simplement regardés. Il a pressé, des mains, sur nos épaules, et nous lui avons obéi. Nous nous sommes étendus. Il n'y a plus ici ni races, ni langages, ni divisions. Il y a ce nomade pauvre qui a posé sur nos épaules des mains d'archange.
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Antoine de Saint-Exupéry
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Il est curieux qu'un premier amour, si, par la fragilitĂ© qu'il laisse Ă notre coeur, il fraye la voie aux amours suivantes, ne nous donne pas des moins, par l'identitĂ© mĂȘme des symptĂŽmes et des souffrances, le moyen de les guĂ©rir.
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Marcel Proust
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- On parle tant du premier amour, hein Marco ? On ment comme pour tout le reste.
- C'est ainsi, Modesta, moi non plus je n'aurais jamais imaginé, et malheureusement il faut arriver à notre ùge pour le savoir. Tu as vu aujourd'hui sur le pont comme ces jeunes nous regardaient ? J'ai presque eu la tentation de le leur dire, mais ils ne m'auraient pas cru.
Non, on ne peut communiquer Ă personne cette plĂ©nitude de joie que donne l'excitation vitale de dĂ©fier le temps Ă deux, d'ĂȘtre partenaire dans l'art de le dilater, en le vivant le plus intensĂ©ment possible avant que ne sonne l'heure de la derniĂšre aventure.
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Goliarda Sapienza (L'arte della gioia)
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Ainsi, j'avais appris comment mon pays avait été conquis par la France. On ne m'en avait jamais parlé. Ce n'était pas que nos aßnés voulaient dissimuler ce pan de notre histoire peu glorieux mais ils en étaient ignorants. Un coup d'éventail. Le dey Hussein d'Alger - sorte d'administrateur -, qui gérait l'Algérie pour le compte de l'empire ottoman, avait exigé du représentant du roi Charles X qu'il honore la dette de son pays. à l'époque, l'Algérie était le premier exportateur de céréales pour la France. Le représentant de Charles X avait méprisé Hussein, arguant qu'un sous-fifre ne donnait pas d'ordre au roi de France. Hussein, humilié et ridiculisé devant sa cour, l'avait souffleté trois fois avec son éventail. Quelques mois plus tard, Charles X envoyait son armada corriger la piÚtre armée du Dey Hussein. Battu sans livrer combat, il avait été chassé comme un malpropre d'Alger. Quatre-vingt-dix ans plus tard, des hommes comme moi se retrouvaient à porter l'uniforme pour défendre cette France qui nous avait mis à genoux.
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Akli Tadjer (D'amour et de guerre)
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L'Amour engendre l'Amour; lorsque j'ai envie que l'on m'aime, je suis le premier Ă aimer.
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Gregory Skovoroda
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De cette assise sortent les spirales des liserons Ă cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mĂȘlĂ©es de quelques fougĂšres, de quelques jeunes pousses de chĂȘne aux feuilles magnifiquement colorĂ©es et lustrĂ©es ; toutes sâavancent prosternĂ©es, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des priĂšres. Au-dessus, voyez les fibrilles dĂ©liĂ©es, fleuries, sans cesse agitĂ©es de lâamourette purpurine qui verse Ă flots ses anthĂšres presque jaunes ; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des bromes stĂ©riles, les panaches effilĂ©s de ces agrostis nommĂ©s les Ă©pis du vent ; violĂątres espĂ©rances dont se couronnent les premiers rĂȘves et qui se dĂ©tachent sur le fond gris de lis oĂč la lumiĂšre rayonne autour de ces herbes en fleurs. Mais dĂ©jĂ plus haut, quelques roses du Bengale clairsemĂ©es parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabous de la reine des prĂ©s, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clĂ©matite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millefeuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chĂšvrefeuilles ; enfin tout ce que ces naĂŻves crĂ©atures ont de plus Ă©chevelĂ©, de plus dĂ©chirĂ©, des flammes et de triples dards, des feuilles lancĂ©olĂ©es, dĂ©chiquetĂ©es, des tiges tourmentĂ©es comme les dĂ©sirs entortillĂ©s au fond de lâĂąme. Du sein de ce prolixe torrent dâamour qui dĂ©borde, sâĂ©lance un magnifique double pavot rouge accompagnĂ© de ses glands prĂȘts Ă sâouvrir, dĂ©ployant les flammĂšches de son incendie au- dessus des jasmins Ă©toilĂ©s et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans lâair en reflĂ©tant le jour dans ses mille parcelles luisantes ! Quelle femme enivrĂ©e par la senteur dâAphrodise cachĂ©e dans la flouve, ne comprendra ce luxe dâidĂ©es soumises, cette blanche tendresse troublĂ©e par des mouvements indomptĂ©s, et ce rouge dĂ©sir de lâamour qui demande un bonheur refusĂ© dans les luttes cent fois recommencĂ©es de la passion contenue, infatigable, Ă©ternelle ? Mettez ce discours dans la lumiĂšre dâune croisĂ©e, afin dâen montrer les frais dĂ©tails, les dĂ©licates oppositions, les arabesques, afin que la souveraine Ă©mue y voie une fleur plus Ă©panouie et dâoĂč tombe une larme ; elle sera bien prĂšs de sâabandonner, il faudra quâun ange ou la voix son enfant la retienne au bord de lâabĂźme. Que donne-t-on Ă Dieu ? des parfums, de la lumiĂšre et des chants, les expressions les plus Ă©purĂ©es de notre nature. Eh! bien, tout ce quâon offre Ă Dieu nâĂ©tait-il pas offert Ă lâamour dans ce poĂšme de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mĂ©lodies au cĆur, en y caressant des voluptĂ©s cachĂ©es, des espĂ©rances inavouĂ©es, des illusions qui sâenflamment et sâĂ©teignent comme des fils de la vierge par une nuit chaude.
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Honoré de Balzac
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Je vous demandais tout Ă l'heure si vous aviez aimĂ© ; vous m'avez rĂ©pondu comme un voyageur Ă qui l'on demanderait s'il a Ă©tĂ© en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : oui j'y ai Ă©tĂ© ; puis qui penserait Ă aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour pour qu'il puisse passer ainsi de main en main jusqu'Ă la mort ? Non, ce n'est pas mĂȘme une monnaie ; car la plus mince piĂšce d'or vaut mieux que vous, et dans quelque main qu'elle passe, elle garde son effigie.
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Alfred de Musset (On ne badine pas avec l'amour.)
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Puis, la voyant souvent, il avait laissĂ© germer dans son cĆur cette graine, cette petite graine de tendresse qu'elles sĂšment en nous si vite, et qui pousse si grande. Et maintenant, depuis une heure surtout, il commençait Ă se sentir possĂ©dĂ©, Ă sentir en lui cette prĂ©sence constante de l'absente qui est le premier signe de l'amour.
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Alfred de Musset (La confession d'un enfant du siĂšcle (French Edition))
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Ă une soie
Je te revois tendue et sans vent dans les ombres
Propice et large soie étalée sans un pli
Tendre comme un discours de musique profonde
Et suave de trois cruautés agrandies.
Le morceau appelant mon cĆur Ă©tait le rouge
Non pas rouge mais rose en pétales séchés
Non pas de fleurs mais par angoisse un peu lilas
Des tons exquis du sang longtemps assassiné
De Marat. Et le blanc portait comment un soleil
Le reflet jaunissant des plus calmes peintures
La douceur de la mort
Et le travail de lui lâhuile Ă des couchants vermeils.
Le bleu seul était dur comme les yeux des airs
Lâopaque ciel qui tient la majestĂ© divine
PrisonniĂšre en lui ainsi quâau premier jour
Le ciel terrible et pur Ă la hampe guerriĂšre.
Mais surtout la Parole en sortait la criante
La violente importante et parole dâeffroi
Ou parole dâamour lue la premiĂšre fois
Ă haĂŻr, adorer, Ă laisser ou Ă prendre.
La parole adorée dans des lettres dorées
Qui font relief en trébuchante maladresse
Qui hésitent comme en souffrant
Ă retourner dâun soc le monde labourĂ©.
Paroles feu riant ! Perspectives humaines
Ouvertes par les mots Ă©tranges dâun enfant
Et lâhistoire achevĂ©e les pierres calcinĂ©es
à remettre en poussiÚre et jeter sur les chaßnes !
La parole pour plaire Ă Dieu disait Justice
Sur les bois engluĂ©s dâun holocauste fort
Lâhonneur avait rempli le sacrifice
Et le drapeau disait : Liberté ou la Mort.
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Pierre Jean Jouve
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HANS : Je suis le dieu de cette femme, entendez-vous !
LE PREMIER JUGE : Chevalier...
HANS : Vous en doutez ! Quelle est ta seule pensée, Ondine ?
ONDINE : Toi.
HANS : Quel est ton pain ? Quel est ton vin ? Quand tu présidais ma table, et que tu levais ta coupe, que buvais-tu ?
ONDINE : Toi.
HANS : Quel est ton dieu ?
ONDINE : Toi.
HANS : Vous l'entendez, juges ! Elle pousse l'amour au blasphĂšme !
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Giraudoux, Jean (Ondine)
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J'Ă©tais incapable de me dĂ©tacher d'elle. Au sens propre comme au figurĂ©. Elle hantait mes cauchemars la nuit et mes pensĂ©es le jour, altĂ©rant jusqu'au dernier de mes rĂȘves. Je n'Ă©tais plus que dĂ©sir impatient, passion incandescente et soupirs latents. Je la cherchais partout quand elle ne se montrait pas. Elle Ă©tait devenue l'astre qui rĂ©gissait mon corps alangui ; je dĂ©sespĂ©rais d'obtenir l'un de ses regards, l'une de ses caresses. Elle n'Ă©tait pas seulement mon premier amour : elle Ă©tait l'Amour personnifiĂ©. Cupide et vorace, tendre et violent, beau et furieux, cruel et somptueux.
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Tiphaine Bleuvenn (Sylphide)
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Il faudrait pouvoir restituer au mot « philosophie » sa signification originelle : la philosophie â l'« amour de la sagesse » â est la science de tous les principes fondamentaux ; cette science opĂšre avec l'intuition, qui « perçoit », et non avec la seule raison, qui « conclut ». Subjectivement parlant, l'essence de la philosophie est la certitude ; pour les modernes au contraire, l'essence de la philosophie est le doute : le philosophe est censĂ© raisonner sans aucune prĂ©misse (voraussetzungsloses Denken), comme si cette condition n'Ă©tait pas elle-mĂȘme une idĂ©e prĂ©conçue ; c'est la contradiction classique de tout relativisme. On doute de tout, sauf du doute(1).
La solution du problĂšme de la connaissance â si problĂšme il y a â ne saurait ĂȘtre ce suicide intellectuel qu'est la promotion du doute ; c'est au contraire le recours Ă une source de certitude qui transcende le mĂ©canisme mental, et cette source â la seule qui soit â est le pur Intellect, ou l'Intelligence en soi. Le soi-disant « siĂšcle des lumiĂšres » n'en soupçonnait pas l'existence ; tout ce que l'Intellect pouvait offrir â de Pythagore jusqu'aux scolastiques â n'Ă©tait pour les encyclopĂ©distes que dogmatisme naĂŻf, voire « obscurantisme ». Fort paradoxalement, le culte de la raison a fini dans cet infra-rationalisme â ou dans cet « Ă©sotĂ©risme de la sottise » â qu'est l'existentialisme sous toutes ses formes ; c'est remplacer illusoirement l'intelligence par de l'« existence ».
D'aucuns ont cru pouvoir remplacer la prĂ©misse de la pensĂ©e par cet Ă©lĂ©ment arbitraire, empirique et tout subjectif qu'est la « personnalitĂ© » du penseur, ce qui est la destruction mĂȘme de la notion de vĂ©ritĂ© ; autant renoncer Ă toute philosophie. Plus la pensĂ©e veut ĂȘtre « concrĂšte », et plus elle est perverse ; cela a commencĂ© avec l'empirisme, premier pas vers le dĂ©mantĂšlement de l'esprit ; on cherche l'originalitĂ©, et pĂ©risse la vĂ©ritĂ©(2).
(...)
!
Somme toute, la philosophie moderne est la codification d'une infirmitĂ© acquise ; l'atrophie intellectuelle de l'homme marquĂ© par la « chute » avait pour consĂ©quence une hypertrophie de l'intelligence pratique, d'oĂč en fin de compte l'explosion des sciences physiques et l'apparition de pseudo-sciences telles que la psychologie et la sociologie.
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Frithjof Schuon (The Transfiguration of Man)
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J'etais arrete a regarder, dans une exposition d'oeuvres de Rodin, une enorme main de bronze, la ,,Main de Dieu''.La paume en etait a moitie fermee et dans cette paume, extatiques, enlaces, luttaient et se melaient un homme et une femme.
Une jeune fille s'approcha et s'arreta a cote de moi.Troublee elle aussi, elle regardait l'inquietant et eternel enlacement de l'homme et de la femme.Elle etait mince, bien habillee, avec d'epais cheveux blonds, un menton fort, des levres etroites.Elle avait quelque chose de decide et de viril.Et moi qui deteste engager des conversations faciles, je ne sais ce qui me poussa.Je me retournai:
-A quoi pensez-vous?
-Si on pouvait s'echapper! murmura-t-elle avec depit.
-Pour aller ou?La main de Dieu est partout.Pas de salut.Vous le regrettez?
-Non.Il se peut que l'amour soit la joie la plus intense sur cette terre.C'est possible.Mais maintenant que je vois cette main de bronze, je voudrais m'echapper.
-Vous preferez la liberte?
-Oui.
-Mais si ce n'est que lorsqu'on obeit a la main de bronze qu'on est libres?Si le mot "Dieu" n'avait pas le sens commode que lui donne la masse?
Elle me regarda,inquiete.Ses yeux etaient d'un gris metallique, ses levres seches et ameres.
-Je ne comprends pas, dit-elle, et elle s'eloigna, comme effrayee.
Elle disparut.[...]Oui , je m'etais mal conduit, Zorba avait raison.C'etait un bon pretexte que cette main de bronze, la premiere prise de contact etait reussie, les premieres douces paroles amorcees, et nous aurions pu, sans en prendre conscience ni l'un ni l'autre, noue etreindre et nous unir en toute tranquillite dans la paume de Dieu.Mais moi je m'etais elance brusquement de la terre vers le ciel et la femme effarouchee s'etait enfuie.
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Nikos Kazantzakis
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Ceci est ta vie. Ceci est à toi. Tu peux faire l'exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siÚcle. Tu as vingt cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n'écoutes plus. Tu n'as pas envie de te souvenir d'autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu as voyagé et tu n'as rien rapporté de tes voyages. Tu es assis et tu ne veux qu'attendre, attendre seulement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s'en aillent, que les souvenirs s'estompent.
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Georges Perec (Un homme qui dort)
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VoilĂ pourtant, Madame, voilĂ le rĂ©cit fidĂšle de ce que vous nommez mes torts, et que peut-ĂȘtre il serait plus juste d'appeler mes malheurs. Un amour pur et sincĂšre, un respect qui ne s'est jamais dĂ©menti, une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez inspirĂ©s. Je n'eusse pas craint d'en prĂ©senter l'hommage Ă la DivinitĂ© mĂȘme. Ă vous, qui en ĂȘtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez Ă mes peines cruelles; songez surtout que, placĂ© par vous entre le dĂ©sespoir et la fĂ©licitĂ© suprĂȘme, le premier mot que vous prononcerez, dĂ©cidera pour jamais de mon sort.
- Lettre 36
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Pierre Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses ou lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres)
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CâĂ©tait leur secret. Kai comptait plus que quiconque pour Ren. Bien plus que PhĆnix ou quâIndigo. Personne nâoublie jamais son premier amour, peu importe le temps qui passe et non-dits.
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Myosotis (Vengeance and Legends (Sex, Secrets & Spells #4))
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Cette douleur d'avoir perdu mon premier amour
Ce soulagement de ne plus ĂȘtre la prisonniĂšre
Ce constat: l'amour n'est qu'un leurre
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Lily Rause (Le jaune des jonquilles)
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Et cela dure toute la vie : bĂ©bĂ©, enfant, adolescente, lycĂ©enne, Ă©tudiante, salariĂ©e, Ă©pouse, mĂšre de famille, une femme est traitĂ©e comme une femme, jusquâĂ ce que le sexe et le genre coĂŻncident parfaitement, selon lâidĂ©al que chaque sociĂ©tĂ© se fixe : serrer les jambes quand on est assise, ne pas parler trop haut, ĂȘtre belle et avoir honte des imperfections de son corps, ne jamais faire le premier pas en amour, brider son ambition professionnelle. Ă lâissue dâun long enseignement silencieux, les femmes deviennent des crĂ©atures-pour-autrui, oblates empathiques, douloureusement rĂ©flexives, privĂ©es de cette lĂ©gitimitĂ© de naissance que le masculin confĂšre aux hommes. MĂȘme le langage incorpore les apprentissages de genre : aux Ătats-Unis, les femmes ont davantage recours aux protections (I think, sort of, like), aux questions (isnât it ?) et aux intensifiants (so, really, oh my God), de telle sorte que leur discours apparaĂźt Ă la fois trivial et dĂ©pourvu dâautoritĂ©.
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Ivan Jablonka (A History of Masculinity)
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Entrez, (m'sieur) dans l'humanité
Entrez, m'sieur dans l'humanité!
Gagnez la foire aux vanités
Hùtez-vous, préparez vos glandes
Bousculez femmes et enfants
Réclamez vos dividendes
Faites main basse sur les premiers rangs
Voyez-vous, j'aimerais mieux pas
Entrez, m'sieur dans l'humanité!
Les langes noués, les lits défaits
Amours de pissotiĂšre
Ou coeurs purs Ă la boutonniĂšre
Vautrez-vous en simple appareil
Choisissez votre place au soleil
Voyez-vous, j'aimerais mieux pas
Entrez, m'sieur dans l'humanité!
L'échelle est mise, les crasses permises
Les dents longues, le sourire douillet
Laissez vos frĂšres dans la mouise
Vous serez sans inconvenance
Tartempion, roi de la finance
Voyez-vous, j'aimerais mieux pas
Entrez, m'sieur dans l'humanité!
Le genou sur un prie-DieuâŠ
(chanson sur une musique de Jacques Dutronc)
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Linda LĂȘ
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Un deuil ne se borne pas, comme on le dit souvent, à envahir les sentiments ; il consiste plutÎt en une fréquentation ininterrompue du disparu, comme si ce dernier devenait plus proche. Car la mort ne le rend pas seulement invisible : elle le rend aussi plus accessible à notre regard. Elle nous le vole, mais elle le complÚte également d'une maniÚre inédite. DÚs le moment qui fige pour nos yeux ces contours mouvants qui traduisaient l'action et les changements constants d'une physionomie, celle-ci nous révÚle souvent pour la premiÚre fois sa quintessence, l'élément que le déroulement de l'existence ne nous donnait pas le loisir de percevoir totalement.
Et cette nouvelle connaissance prend la forme d'une expĂ©rience spontanĂ©ment partagĂ©e comme au temps du contact personnel, elle ne rĂ©sulte pas d'un effort de pensĂ©e dĂ©libĂ©rĂ©, animĂ© par le dĂ©sir de cĂ©lĂ©brer le dĂ©funt ou de trouver consolation. Cette appropriation passionnĂ©e, cette dĂ©couverte pour la premiĂšre fois possible, nulle diversion, nulle autre impression de notre vie ne peut la dĂ©tourner de son cours, il suffit d'Ă©couter le message qui nous parvient de ces lĂšvres muettes : « Ăcoute ce vent qui souffle! la nouvelle ininterrompue qui se forme dans le silence. »
C'est ce qui m'est arrivĂ© durant cet hiver 1926-1927 que Rainer Maria Rilke, dans une lettre Ă©crite de son lit de mort, appelait « un mauvais vent qui souffle ». Alors la bouleversante diffĂ©rence entre survivre et mourir devint mineure. IrrĂ©sistiblement s'imposa la constatation que toute relation humaine tient Ă la force que nous lui consacrons : toutes ne sont-elles pas, et bien souvent les plus chĂšres, des signes et des images de nos tout premiers Ă©lans amoureux, qui nous ont appris Ă aimer, avant mĂȘme leur propre naissance? - de mĂȘme que les nuages de l'est brillent grĂące au rayonnement du soleil qui se couche Ă l'ouest. De leur vivant, nous distinguons mal ceux auxquels nous sommes unis avec le plus d'Ă©clat - d'un Ă©clat qui ne peut cesser de rayonner. Il y a une part de notre amour qui reste enfermĂ©e dans le cercueil, celle que nous pleurons et dont la perte nous endeuille le plus ; et l'autre, qui continue Ă vivre et Ă rĂ©agir Ă tout ce qui nous arrive, en dialogue, une part qui semble toujours sur le point de redevenir rĂ©alitĂ©, parce qu'elle touche Ă ce qui nous rĂ©unit Ă©ternellement avec la vie et la mort.
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Lou Andreas-Salomé (Rainer Maria Rilke)
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A qui recommander mon livre? Aux amateurs du genre, bien entendu, mais aussi aux gens qui, comme moi, sont à la base fans de polars, ou ont d'autres lectures. Le fantastique n'est pas mon premier amour, et en mettant les pieds dedans, j'ai amené tout ce qui m'a fait aimer l'écriture et a construit mon sens du récit.
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Marika Gallman
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Le mot « philosophie », en lui-mĂȘme, peut assurĂ©ment ĂȘtre pris en un sens fort lĂ©gitime, qui fut sans doute son sens primitif, surtout sâil est vrai que, comme on le prĂ©tend, câest Pythagore qui lâemploya le premier : Ă©tymologiquement, il ne signifie rien dâautre quâ« amour de la sagesse » ; il dĂ©signe donc tout dâabord une disposition prĂ©alable requise pour parvenir Ă la sagesse, et il peut dĂ©signer aussi, par une extension toute naturelle, la recherche qui, naissant de cette disposition mĂȘme, doit conduire Ă la connaissance. Ce nâest donc quâun stade prĂ©liminaire et prĂ©paratoire, un acheminement vers la sagesse, un degrĂ© correspondant Ă un Ă©tat infĂ©rieur Ă celle-ci; la dĂ©viation qui sâest produite ensuite a consistĂ© Ă prendre ce degrĂ© transitoire pour le but mĂȘme, Ă prĂ©tendre substituer la « philosophie » Ă la sagesse, ce qui implique lâoubli ou la mĂ©connaissance de la vĂ©ritable nature de cette derniĂšre. Câest ainsi que prit naissance ce que nous pouvons appeler la philosophie « profane », câest-Ă -dire une prĂ©tendue sagesse purement humaine, donc dâordre simplement rationnel, prenant la place de la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et « non-humaine ».
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René Guénon (The Crisis of the Modern World)
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Tomber amoureux est le phĂ©nomĂšne le plus mystĂ©rieux de lâunivers. Ceux qui aiment au premier regard vivent la version la moins inexplicable du miracle : sâils nâaimaient pas auparavant, câĂ©tait parce quâils ignoraient lâexistence de lâautre.
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Amélie Nothomb (Barbe bleue)
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Ceux qui estiment que le fait de voir le mal est preuve de mauvaisetĂ© (« le bon ne voit partout que du bien », etc.), sont les premiers Ă voir du mal dĂšs quâil sâagit dâorthodoxie, de dogmes, de culte, dâinstitutions sacerdotales ; en pratique câest surtout le mal qui bĂ©nĂ©ficie de leur « amour universel ».
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Frithjof Schuon (Gnosis: Divine Wisdom, A New Translation with Selected Letters (Library of Perennial Philosophy))
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Elle n'était pas le premier corps que je serrais mais le premier que j'aimais, le premier qui soit sans défaut malgré ses bizarreries.
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Stéphanie Hochet (La distribution des lumiÚres)
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Ce n'est ni la femme ni l'homme qui doivent ĂȘtre idĂ©aux mais ce qu'ils veulent partager ensemble. Une grande histoire d'amour, c'est la rencontre de deux donneurs
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Marc Levy (Le premier jour)
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Solo il mio cor piaceami, e col mio core
In un perenne ragionar sepolto,
Alla guardia seder del mio dolore.
Seul me plaisait mon coeur, et d'ĂȘtre enseveli
Dans un échange éternel avec lui,
Siégeant à la garde de ma douleur.
(il primo amore, le premier amour)
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Giacomo Leopardi (Canti)
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La littĂ©rature Ă©rotique a existĂ© dĂšs le vĂ©ritable essor de la littĂ©rature roumaine. Jean BoutiĂšre Ă©voquait dĂ©jĂ en dans sa biographie de Ion CreangÄ, considĂ©rĂ© comme un des trois grands classiques roumains, lâexistence, pour plusieurs de ses cĂ©lĂšbres contes, parallĂšlement Ă leur texte « officiel », dâune version plus osĂ©e. Un peu plus tard, durant lâentre-deux-guerres, Gib I. MihÄescu en prose ou Geo Bogza en poĂ©sie publiĂšrent eux aussi des textes « osĂ©s ».
La censure communiste interrompit cette tradition pendant de longues annĂ©es. Ă ce titre, La PoupĂ©e russe est souvent considĂ©rĂ©e comme un livre libĂ©rateur, le premier roman Ă briser une censure dont lâinfluence ne se limitait pas Ă son action administrative. Mircea CÄrtÄrescu, avec Lulu, sâĂ©tait dĂ©jĂ avancĂ© dans lâĂ©vocation de la sexualitĂ©, envisagĂ©e nĂ©anmoins dâun point de vue souvent psychanalytique, par moments scientifique. Gheorghe CrÄciun sâinscrit davantage dans une tradition littĂ©raire de lâĂ©rotisme : de son propre, sa mĂ©thode consiste Ă accumuler des fantasmes, dâoĂč se forment des constellations qu'il appelle « conglomĂ©rats cohĂ©rents », Ă partir desquels il constitue des romans qui rendent pour lui hommage Ă lâamour, litote reprise dans le titre du roman de 2010 du mystĂ©rieux Maxim Crocer, Amo(u)r, un de ceux qui illustrent le mieux lâinfluence dâun auteur fortement nourri de lâhistoire littĂ©raire.
(Préface à la traduction française, par Gabrielle Danoux)
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Gheorghe CrÄciun (La poupĂ©e russe)
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La vie est une succession de choix que l'on referait diffĂ©remment s'il nous Ă©tait donnĂ© de tout recommencer, Mimo. Si tu es parvenu Ă faire les bons choix du premier coup, sans jamais te tromper, alors tu es un dieu. Et malgrĂ© tout l'amour que je te porte, malgrĂ© le fait que tu sois, mon fils, mĂȘme moi, je ne crois pas avoir donnĂ© naissance Ă un dieu.
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Jean-Baptiste Andrea (Veiller sur elle)
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Comment me croire seule, quand je vois la terre sâembellir chaque jour dâun nouveau charme ? DĂ©jĂ le premier-nĂ© de la nature sâavance, dĂ©jĂ jâĂ©prouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers mon cĆur qui bat plus violemment Ă lâapproche du printemps ; Ă cette sorte de crĂ©ation nouvelle, tout sâĂ©veille et sâanime ; le dĂ©sir naĂźt, parcourt lâunivers, et effleure tous les ĂȘtres de son aile lĂ©gĂšre, tous sont atteints et le suivent ; il leur ouvre la route du plaisir, tous enchantĂ©s sây prĂ©cipitent ; lâhomme seul attend encore, et diffĂ©rent sur ce point des ĂȘtres vivants, il ne sait marcher dans cette route que guidĂ© par lâamour. Dans ce temple de lâunion des ĂȘtres, oĂč les nombreux enfants de la nature se rĂ©unissent, dĂ©sirer et jouir Ă©tant tout ce quâils veulent, ils sâarrĂȘtent et sacrifient sans choix sur lâautel du plaisir ; mais lâhomme dĂ©daigne ces biens faciles : entre le dĂ©sir qui lâappelle, et la jouissance qui lâexcite, il languit fiĂšrement sâil ne pĂ©nĂštre au sanctuaire ; câest lĂ seulement quâest le bonheur, et lâamour seul peut y conduire....
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Sophie Cottin (Claire d'Albe)
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Et toi pauvre inconnu, tu es enveloppé au labyrinthe de folie, aimant et mourant, sans seulement l'oser dire ni faire semblant.
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Garci RodrĂguez de Montalvo (Le Premier Livre de Amadis de Gaule Traitant de Maintes Avantures d'Armes Et d'Amours: Qu'eurent Plusieurs Chevaliers Et Dames, Tant Du Royaume de la ... Que d'Autres PaĂŻs (French Edition))
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En quatre bonds jâeus dĂ©gringolĂ© les marches de lâescalier de pierre. Jâavais besoin de me purifier les poumons au grand air de la nuit : je volai dâune course, Ă travers les landiers, jusquâaux roches de lâextrĂȘme Pointe, et lĂ , couchĂ© sur le dos parmi le romarin, les bras en croix sous ma tĂȘte, avec, au-dessus de moi, le ruissellement infini de la Voie lactĂ©e, jâachevai de me prĂ©ciser Ă moi-mĂȘme, mĂ©thodiquement, mathĂ©matiquement en quelque sorte, tout le dĂ©tail du plan de vengeance conçu Ă KĂ©rudavel et dont jâavais, dans ma conversation avec ma femme, posĂ© les premiers jalons. Jamais je ne mâĂ©tais senti la pensĂ©e aussi Ă©nergiquement lucide. Il semblait que la vie de mon cĆur broyĂ© se fĂ»t rĂ©fugiĂ©e dans mon cerveau et quâelle en dĂ©cuplĂąt les puissances. JâĂ©tais presque confondu de voir avec quelle aisance, quelle soliditĂ©, tous les fils de ma combinaison se tramaient et se nouaient comme de soi.
Il mâen vint une espĂšce dâexaltation hĂ©roĂŻque, lâorgueil de lâhomme qui non seulement nâest plus le jouet des Ă©vĂ©nements, mais, au contraire, les tient Ă sa merci.
En me relevant, jâaperçus par-delĂ les courants du Raz, tout pailletĂ©s dâun scintillement dâastres, lâĆil vert de GorlĂ©bella qui me regardait.
ââSalut Ă toi, mâĂ©criai-je dans un accĂšs dâenthousiasme farouche, salut Ă toi, nocturne Ă©meraude des mers du ponant, gardienne incorruptible du feu, image vivante de VestaâŻ! Tu sais si je tâai consciencieusement servie. Parmi les hommes attachĂ©s Ă ton culte, il nâen est pas un qui tâait donnĂ© des gages plus forts de constance et de fidĂ©litĂ©. Je ne crois pas que tu aies Ă me reprocher une seule dĂ©faillance. Deux annĂ©es durant, et bien quâen proie aux pires obsessions de lâamour, jâai montĂ© autour de toi une faction sacrĂ©e. Tu mâes tĂ©moin que jamais le sommeil ne mâa surpris Ă mon poste. Tout mon honneur, je le mettais Ă ce que ta flamme brĂ»lĂąt haut et clair et quâelle resplendĂźt au loin, dans lâespace, multipliĂ©e par le rayonnement des prismes, comme la veilleuse des eaux immenses, comme la lampe de lâinfini⊠Si jâai bien mĂ©ritĂ© de toi, le moment est proche oĂč tu vas pouvoir mâen rĂ©compenser. Te lâai-je assez murmurĂ©, le nom de cette AdĂšle Ă qui tu mâarrachais huit mois sur douzeâŻ! Te lâai-je assez murmurĂ©, dis-moi, le jour, en astiquant tes dĂ©licats rouages, la nuit, pieusement assis Ă mon banc de quart, ainsi quâun cĂ©nobite dans sa stalle de chĂȘne, devant le maĂźtre-autelâŻ! Confidente de mes souvenirs passionnĂ©s et de mes larmes, tu as vu de quel cĆur je lâidolĂątrais. Tandis que jâentretenais ta pure lumiĂšre sur les eaux, câĂ©tait comme si jâeusse attisĂ© en moi-mĂȘme lâardeur dĂ©vorante dont cette femme mâavait embrasĂ©. Elle, cependant⊠Mais que tâimporteâŻ! Apprends seulement ceci : comme tu fus associĂ©e Ă mon amour, tu vas lâĂȘtre Ă ma haine. LâĆuvre de justice et de chĂątiment, câest Ă toi que je la rĂ©serve. La TrĂ©gorroise au front romanesque a souvent exprimĂ© le vĆu de dormir, bercĂ©e par les grandes voix du Raz, Ă lâabri de tes murs inĂ©branlables : elle y dormiraâŻ!⊠Elle y dormira, cĂŽte Ă cĂŽte avec son complice, dâun sommeil plus profond que les abĂźmes qui tâenvironnent, et tu flamboieras au-dessus de leur couche, tel quâun cierge dâhymen, le plus beau qui se puisse rĂȘver Ă des noces humaines, fĂ»t-ce Ă des noces dâĂ©ternitĂ©âŻ!âŠ
LâĆil vert clignota, comme en signe dâacquiescement, puis se voila dâune paupiĂšre dâombre, enfin sâĂ©teignit. Je nâattendis pas que lâĆil rouge commençùt de poindre, et, agitant une derniĂšre fois mon bonnet de peau dans la direction du phare :
ââA bientĂŽt, vieille GorlĂ©bellaâŻ!⊠Mes compliments au Louarn, jusquâĂ ce que je lui serve le festin promisâŻ!
p157p158
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Anatole Le Braz (Le Gardien du feu)
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En quatre bonds jâeus dĂ©gringolĂ© les marches de lâescalier de pierre. Jâavais besoin de me purifier les poumons au grand air de la nuit : je volai dâune course, Ă travers les landiers, jusquâaux roches de lâextrĂȘme Pointe, et lĂ , couchĂ© sur le dos parmi le romarin, les bras en croix sous ma tĂȘte, avec, au-dessus de moi, le ruissellement infini de la Voie lactĂ©e, jâachevai de me prĂ©ciser Ă moi-mĂȘme, mĂ©thodiquement, mathĂ©matiquement en quelque sorte, tout le dĂ©tail du plan de vengeance conçu Ă KĂ©rudavel et dont jâavais, dans ma conversation avec ma femme, posĂ© les premiers jalons. Jamais je ne mâĂ©tais senti la pensĂ©e aussi Ă©nergiquement lucide. Il semblait que la vie de mon cĆur broyĂ© se fĂ»t rĂ©fugiĂ©e dans mon cerveau et quâelle en dĂ©cuplĂąt les puissances. JâĂ©tais presque confondu de voir avec quelle aisance, quelle soliditĂ©, tous les fils de ma combinaison se tramaient et se nouaient comme de soi.
Il mâen vint une espĂšce dâexaltation hĂ©roĂŻque, lâorgueil de lâhomme qui non seulement nâest plus le jouet des Ă©vĂ©nements, mais, au contraire, les tient Ă sa merci.
En me relevant, jâaperçus par-delĂ les courants du Raz, tout pailletĂ©s dâun scintillement dâastres, lâĆil vert de GorlĂ©bella qui me regardait.
ââSalut Ă toi, mâĂ©criai-je dans un accĂšs dâenthousiasme farouche, salut Ă toi, nocturne Ă©meraude des mers du ponant, gardienne incorruptible du feu, image vivante de VestaâŻ! Tu sais si je tâai consciencieusement servie. Parmi les hommes attachĂ©s Ă ton culte, il nâen est pas un qui tâait donnĂ© des gages plus forts de constance et de fidĂ©litĂ©. Je ne crois pas que tu aies Ă me reprocher une seule dĂ©faillance. Deux annĂ©es durant, et bien quâen proie aux pires obsessions de lâamour, jâai montĂ© autour de toi une faction sacrĂ©e. Tu mâes tĂ©moin que jamais le sommeil ne mâa surpris Ă mon poste. Tout mon honneur, je le mettais Ă ce que ta flamme brĂ»lĂąt haut et clair et quâelle resplendĂźt au loin, dans lâespace, multipliĂ©e par le rayonnement des prismes, comme la veilleuse des eaux immenses, comme la lampe de lâinfini⊠Si jâai bien mĂ©ritĂ© de toi, le moment est proche oĂč tu vas pouvoir mâen rĂ©compenser. Te lâai-je assez murmurĂ©, le nom de cette AdĂšle Ă qui tu mâarrachais huit mois sur douzeâŻ! Te lâai-je assez murmurĂ©, dis-moi, le jour, en astiquant tes dĂ©licats rouages, la nuit, pieusement assis Ă mon banc de quart, ainsi quâun cĂ©nobite dans sa stalle de chĂȘne, devant le maĂźtre-autelâŻ! Confidente de mes souvenirs passionnĂ©s et de mes larmes, tu as vu de quel cĆur je lâidolĂątrais. Tandis que jâentretenais ta pure lumiĂšre sur les eaux, câĂ©tait comme si jâeusse attisĂ© en moi-mĂȘme lâardeur dĂ©vorante dont cette femme mâavait embrasĂ©. Elle, cependant⊠Mais que tâimporteâŻ! Apprends seulement ceci : comme tu fus associĂ©e Ă mon amour, tu vas lâĂȘtre Ă ma haine. LâĆuvre de justice et de chĂątiment, câest Ă toi que je la rĂ©serve. La TrĂ©gorroise au front romanesque a souvent exprimĂ© le vĆu de dormir, bercĂ©e par les grandes voix du Raz, Ă lâabri de tes murs inĂ©branlables : elle y dormiraâŻ!⊠Elle y dormira, cĂŽte Ă cĂŽte avec son complice, dâun sommeil plus profond que les abĂźmes qui tâenvironnent, et tu flamboieras au-dessus de leur couche, tel quâun cierge dâhymen, le plus beau qui se puisse rĂȘver Ă des noces humaines, fĂ»t-ce Ă des noces dâĂ©ternitĂ©âŻ!âŠ
LâĆil vert clignota, comme en signe dâacquiescement, puis se voila dâune paupiĂšre dâombre, enfin sâĂ©teignit. Je nâattendis pas que lâĆil rouge commençùt de poindre, et, agitant une derniĂšre fois mon bonnet de peau dans la direction du phare :
ââA bientĂŽt, vieille GorlĂ©bellaâŻ!⊠Mes compliments au Louarn, jusquâĂ ce que je lui serve le festin promisâŻ!
p157-p158
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Anatole Le Braz (Le Gardien du feu)
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5Â mars 1941 (extrait)
Je sens sâaccroĂźtre mon goĂ»t pour la dĂ©chĂ©ance, et jây voisâje le comprends mieux aujourdâhuiâlâultime Ă©tape dâun certain niveau de la culture. Câest le livre de Matei Caragiale[Les Seigneurs du Vieux-Castel] qui a rallumĂ© en moi cette conviction que dâautres lectures dĂ©jĂ avaient Ă©veillĂ©e. AprĂšs « Les Enfants terribles » jâai fini, hier soir, « Le Grand Meulnes ». ArrivĂ© aux derniĂšres pages, je me demandais avec inquiĂ©tude oĂč je pourrais encore trouver de tels livres. En fait, ce goĂ»t aigre-doux pour la pĂ©riode frĂȘle et pourrie de lâadolescence doit me venir de plus loin, de ma propre adolescence, quand je suis tombĂ© malade, pour mâeffilocher entre quinze et vingt ans. Câest de cette Ă©poque-lĂ que date mon penchant pour la poĂ©sie et pour la solitude, pour les amours qui finissent mal, pour la musique simple, gauche et nostalgique des premiers tangos. Il y a cependant quelque chose de rĂ©confortant dans le livre dâAlain Fournier : son entĂȘtement paysan Ă poursuivre le mĂȘme fil, sans relĂąche.
(p. 70-71)
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Miron Radu Paraschivescu (Journal d'un heretique)
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Le journal d'Ăva Heyman n'est pas seulement un tĂ©moignage poignant sur la vie des Juifs de Oradea et de la Transylvanie du Nord pendant les annĂ©es de « nuit et brouillard », retraçant les persĂ©cutions et le systĂšme d'avilissement jusqu'Ă l'enfermement dans un campâghetto avant la dĂ©portation et l'anĂ©antissement Ă Auschwitz. Il est aussi et surtout le rĂ©cit d'une adolescente douĂ©e, intelligente, qui a su non seulement saisir avec justesse la rĂ©alitĂ© de l'Ă©poque, mais aussi faire part avec pudeur de ses sentiments, de son premier « amour » et de toute une sĂ©rie de considĂ©rations qui Ă©taient dĂ©jĂ celles d'une jeune adulte, en Ă©voquant sur un ton passionnĂ© son quotidien et ses liens familiaux.
(p. 30, préface de Carol Iancu)
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Ăva Heyman (J'ai v??cu si peu : Journal du ghetto d'Oradea by Eva Heyman (2013-05-15))
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Un amoureux trouve sa maĂźtresse endormie sur un talus moussu ; il dĂ©sire apercevoir son beau visage sans la rĂ©veiller. Il approche discrĂštement sur lâherbe, prenant soin de ne faire aucun bruit. Il sâarrĂȘte, croyant lâavoir entendue bouger ; il sâĂ©loigne ; pour rien au monde, il ne veut quâon le voie. Tout se tait ; il avance Ă nouveau, se penche sur elle. Son visage est couvert dâun lĂ©ger voile, il le soulĂšve et se penche encore ; ses yeux sâapprĂȘtent maintenant Ă contempler la beautĂ©, douce, radieuse et charmante au repos. Quel empressement dans leur premier regard ! Mais comme ils se figent ! Comme lâamoureux sursaute ! Comme il serre soudain avec passion dans ses bras la forme quâil nâosait pas, il nây a quâun instant, effleurer du doigt ! Comme il hurle un nom, comme il lĂąche son fardeau quâil regarde, Ă©garé ! Il Ă©treint et hurle et regarde, parce quâil ne craint plus dĂ©sormais quâaucun des cris quâil lance, aucun des mouvements quâil fait la tirent du sommeil. Il croyait son amour tendrement endormi ; il dĂ©couvre quâil est mort et glacĂ©.
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Charlotte Brontë (Jane Eyre)
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Les femmes ont le privilĂ©ge de pouvoir, dans un premier mot, donner le ton d'une situation difficile; ainsi, dans le : « Bonjour, Jacques, » que madame de Wine dit Ă de Feuil en lui tendant la main, il y avait, grĂące au geste, Ă l'intonation et au regard : « Je suis contente de vous voir, je ne vous en veux pas ; il ne sera question de rien d'embarrassant pour vous ; je vous ai bien aimĂ©, je ne suis pas heureuse, je veux ĂȘtre votre amie. » D'autre part, si amoureux que vous soyez d'une femme, quand vous vous retrouvez pour la premiĂšre fois en prĂ©sence de celle que vous aimiez ou croyiez aimer auparavant, quand cette femme est jeune et belle, quand elle vous traite en ami et paraĂźt accepter sans rancune la place infĂ©rieure que votre cĆur lui assigne dans l'avenir, vous vous sentez pris d'un certain attendrissement, et pendant une minute, sans souhaiterde renouer l'habitude d'autrefois, vous vous demandez si vous n'avez pas eu tort de la rompre, et si, bien sĂ©rieusement, votre nouvel amour vaut mieux que l'ancien.
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Alexandre Dumas fils (La Dame aux Perles)
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Il y a trois sortes de grandes dames. Il y a celles qui naissent nobles, fiĂšres, hautaines, qui mettent le respect de leur nom avant toute chose, qui marchent tout droit dans la vie : ces femmes que nous voyons et admirons de loin, passent au dessus des conditions vulgaires de l'humanitĂ©, et ne touchent Ă la terre que par l'exemple qu'elles lui donnent ; sĂ©vĂšres pour elles-mĂȘmes, indulgentes pour les autres, elles vont, les yeux fixĂ©s sur leur blason, une armure sur le coeur. Celles-lĂ sont
les chevaliers de leur race. Si elles souffrent, nul ne le sait. Spartiates chrĂ©tiennes, elles immolent tout Ă leur honneur, L'homme qui aimerait une de ces femmes sans ĂȘtre son mari, n'aurait plus qu'Ă mourir de son amour. Celles-lĂ , respectons les ; inclinons-nous devant elles, ce sont des saintes !
Ă cĂŽtĂ© de ces crĂ©atures privilĂ©giĂ©es, il en est d'autres, aussi nobles, aussi fiĂšres, mais moins fortes. Celles-ci entrent dans le monde avec la volontĂ© d'enfermer leur coeur dans leur noblesse, leur bonheur dans leur devoir ; seulement, elles se croient en droit de demander Ă la vie la rĂ©alisation de certains rĂȘves de leur Ăąme ; et si la vie les trompe, si le bonheur du foyer conjugal leur fait dĂ©faut, elles se livrent Ă un coeur qui les comprend, et succombent, Ă un moment donnĂ©, une fois dans leur vie. Celles-lĂ , protĂ©geons-les, ce sont des femmes.
Mais il en est d'autres, du mĂȘme rang, sinon de la mĂȘme race ; du mĂȘme titre, sinon du mĂȘme rang, qui entrent sans lutte dans un premier amour, comme si c' Ă©tait d'avance une chose convenue, puis dans un second, puis dans un troisiĂšme ; qui, se croyant inattaquables derriĂšre leur position de grandes dames, dĂ©fient l'opinion, Ă©tonnent de leurs scandales, et se parent de leurs fautes comme on se pare de fleurs ; qui vivent pour l'amour, et dont l'amour souriant et fragile tue qui les aime sincĂšrement. Celles-lĂ , prenons-les, quittons-les, mĂ©prisons-les... ce sont des filles ! Mais elles ne dĂ©shonorent pas plus la classe Ă laquelle elles appartiennent que trois ou quatre fuyards ne dĂ©shonorent l'armĂ©e quand ils l'abandonnent.
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Alexandre Dumas fils (La Dame aux Perles)