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Vous me compliquez la vie avec votre rancĆur, nous devons impĂ©rativement nous rĂ©concilier. Je n'ai pas le droit de pĂ©nĂ©trer dans le gynĂ©cĂ©e : retrouvez-moi Ă l'intendance, insultez-moi, giflez-moi, cassez-moi une assiette sur la tĂȘte si ça vous chante, et puis n'en parlons plus.
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Christelle Dabos (Les Disparus du Clairdelune (La Passe-Miroir, #2))
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Devant cette nuit chargĂ©e de signes et dâĂ©toiles, je mâouvrais pour la premiĂšre fois Ă la tendre indiffĂ©rence du monde. De lâĂ©prouver si pareil Ă moi, si fraternel enfin, jâai senti que jâavais Ă©tĂ© heureux, et que je lâĂ©tais encore. Pour que tout soit consommĂ©, pour que je me sente moins seul, il me restait Ă souhaiter quâil y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exĂ©cution et quâils mâaccueillent avec des cris de haine
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Albert Camus (The Stranger)
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Quant Ă moi, maintenant, j'ai fermĂ© mon Ăąme. Je ne dis plus Ă personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamnĂ© Ă l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais Ă©mettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis dĂ©sintĂ©ressĂ© de tout. Ma pensĂ©e, invisible, demeure inexplorĂ©e. J'ai des phrases banales pour rĂ©pondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit "oui", quand je ne veux mĂȘme pas prendre la peine de parler.
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Guy de Maupassant (Le Horla et autres nouvelles fantastiques)
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Vous me dĂ©goĂ»tez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie quâil faut aimer coĂ»te que coĂ»te⊠Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse! Je ne veux pas ĂȘtre modeste , moi, et de me contenter dâun petit morceau, si jâai Ă©tĂ© bien sage.
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Jean Anouilh (Antigone)
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Talk English to me, Tommy.
Parlez francais avec moi, Nicole.
But the meanings are different-- in French you can be heroic and gallant with dignity, and you know it. But in English you can't be heroic and gallant without being a little absurd, and you know that too.
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F. Scott Fitzgerald (Tender Is the Night)
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Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi.
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Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
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Si jâaimais une femme, la plus belle preuve dâamour que je puisse lui faire, câest de ne jamais le lui dire, pour quâelle ne prenne pas le risque de vivre avec un type comme moi
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Marc Levy (L'étrange voyage de Monsieur Daldry)
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Avec l'amour maternel, la vie vous fait, Ă l'aube, une promesse qu'elle ne tient jamais. Chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condolĂ©ances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mĂšre comme un chien abandonnĂ©. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lĂšvres trĂšs douces vous parlent d'amour, mais vous ĂȘtes au courant. Vous ĂȘtes passĂ© Ă la source trĂšs tĂŽt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous cĂŽtĂ©s, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dĂšs la premiĂšre lueur de l'aube, une Ă©tude trĂšs serrĂ©e de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu'il faille empĂȘcher les mĂšres d'aimer leurs petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mĂšres aient encore quelqu'un d'autre Ă aimer. Si ma mĂšre avait eu un amant, je n'aurais pas passĂ© ma vie Ă mourir de soif auprĂšs de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants.
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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Et le problĂšme avec ceux qui sont trop cons pour se faire leur propre opinion, câest quâils adoptent souvent celle de plus cons quâeux.
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David Goudreault (Ta mort Ă moi)
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Et moi aussi, je me suis senti prĂȘt Ă tout revivre. Comme si cette grande colĂšre m'avait purgĂ© du mal, vidĂ© d'espoir, devant cette nuit chargĂ©e de signes et d'Ă©toiles, je m'ouvrais pour la premiĂšre fois Ă la tendre indiffĂ©rence du monde. De l'Ă©prouver si pareil Ă moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais Ă©tĂ© heureux, et que je l'Ă©tais encore. Pour que tout soit consommĂ©, pour que je me sente moins seul, il me restait Ă souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exĂ©cution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.
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Albert Camus (The Stranger)
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Je dis : pourquoi moi ?
Il dit  : parce tu n'es pas du tout comme les autres, parce qu'on ne voit que toi sans que tu t'en rendes compte. Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable  : parce que tu partiras et que nous resterons.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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On s'ennuie de tout, mon ange, c'est une loi de la nature; ce n'est pas ma faute.
Si donc, je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entiÚrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est surement beaucoup dire, il n'est pas Ă©tonnant que l'un ait fini en mĂȘme temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
Il suit de là , que depuis quelque temps je t'ai trompée: mais aussi ton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute.
Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute.
Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure: mais si la Nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une maĂźtresse. Ce conseil est bon, trĂšs bon; si tu le trouve mauvais, ce n'est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regrets: je te reviendrai peut-ĂȘtre. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute.
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Pierre Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses)
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Les liens se font et se dĂ©font, c'est la vie. Un matin, l'un reste et l'autre part, sans que l'on sache toujours pourquoi. Je ne peux pas tout donner Ă l'autre avec cette Ă©pĂ©e de DamoclĂšs au-dessus de la tĂȘte. Je ne veux pas bĂątir ma vie sur les sentiments parce que les sentiments changent. Ils sont fragiles et incertains. Tu les crois profonds et ils sont soumis Ă une jupe qui passe, Ă un sourire enjĂŽleur. Je fais de la musique parce que la musique ne partira jamais de ma vie. J'aime les livres, parce que les livres seront toujours lĂ . Et puis... des gens qui s'aiment pour la vie, moi, je n'en connais pas.
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Guillaume Musso (La fille de papier)
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Je sais que Thomas n'a consenti à cette unique photo que parce qu'il avait compris (décidé) que c'était notre dernier moment ensemble. Il sourit pour que j'emporte son sourire avec moi.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Rayner avait sans doute une dizaine d'années de plus que moi. Ce qui ne pose en soi aucun problÚme. J'entretiens des relations chaleureuses, sans bras cassés, avec quantité de personnes de cet ùge.
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Hugh Laurie (The Gun Seller)
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Non, moi j'crois qu'il faut quâvous arrĂȘtiez d'essayer d'dire des trucs. Ăa vous fatigue, dĂ©jĂ , et pour les autres, vous vous rendez pas compte de c'que c'est. Moi quand vous faites ça, ça me fout une angoisse... j'pourrais vous tuer, j'crois. De chagrin, hein ! J'vous jure c'est pas bien. Il faut plus que vous parliez avec des gens. (Arthur Ă Perceval)
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Alexandre Astier (Kaamelott, livre 1, premiĂšre partie : Ăpisodes 1 Ă 50)
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Monsieur Haneda était le supérieur de monsieur Omochi, qui était le
supérieur de monsieur Saito, qui était le supérieur de mademoiselle Mori qui
était ma supérieure. Et moi, je n'étais la supérieure de personne.
On pourrait dire les choses autrement. J'étais aux ordres de mademoiselle
Mori, qui était aux ordres de monsieur Saito, et ainsi de suite, avec cette
précision que les ordres pouvaient, en aval, sauter les échelons hiérarchiques.
Donc, dans la compagnie Yumimoto, j'étais aux ordres de tout le monde.
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Amélie Nothomb
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Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!
Car mon rĂȘve impossible a pris corps et je lâai
Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
Voyageur qui de lâHomme Ă©vite les approches,
- Sonnez grelots; sonnez, clochettes, sonnez, cloches!
Le Bonheur a marché cÎte à cÎte avec moi;
Mais la FATALITĂ ne connaĂźt point de trĂȘve :
Le ver est dans le fruit, le rĂ©veil dans le rĂȘve,
Et le remords est dans lâamour : telle est la loi.
- Le Bonheur a marché cÎte à cÎte avec moi.
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Paul Verlaine (PoĂšmes saturniens)
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Mais aujourd'hui, il ne s'agit pas d'honorer la beautĂ©, ni mĂȘme de procurer aux foules un spectacle agrĂ©able. Il s'agit de nous fracasser le crĂąne avec des menaces:"Vous avez intĂ©rĂȘt Ă trouver ça Ă votre goĂ»t. Sinon, taisez-vous!" Le beau, qui devrait servir Ă faire communiquer les hommes dans l'admiration, sert Ă exclure. Face Ă un tel totalitarisme, au lieu de se rĂ©volter, les gens sont obĂ©issants et enthousiastes. Ils applaudissent, ils en redemandent. Moi, j'appelle ça du masochisme.
â
â
Amélie Nothomb (Attentat)
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Déjeuner du matin
Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il sâest levĂ©
Il a mis
Son chapeau sur sa tĂȘte
Il a mis
Son manteau de pluie
Parce quâil pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi jâai pris
Ma tĂȘte dans ma main
Et jâai pleurĂ©
â
â
Jacques Prévert (Paroles)
â
Ă une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.âš
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,âš
Une femme passa, d'une main fastueuseâš
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.âš
Moi, je buvais, crispĂ© comme un extravagant,âš
Dans son oeil, ciel livide oĂč germe l'ouragan,âš
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un Ă©clair . . . puis la nuit! â Fugitive beautĂ© âš
Dont le regard m'a fait soudainement renaĂźtre,âš
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-ĂȘtre!âš
Car j'ignore oĂč tu fuis, tu ne sais oĂč je vais,âš
à toi que j'eusse aimée, Î toi qui le savais!
â
â
Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal)
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Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lĂąches, mĂ©prisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dĂ©pravĂ©es ; le monde n'est qu'un Ă©gout sans fond oĂč les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces ĂȘtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompĂ© en amour, souvent blessĂ© et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arriĂšre ; et on se dit : " J'ai souffert souvent, je me suis trompĂ© quelquefois, mais j'ai aimĂ©. C'est moi qui ai vĂ©cu, et non pas un ĂȘtre factice créé par mon orgueil et mon ennui.
â
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Alfred de Musset (On ne badine pas avec l'amour)
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Elle et moi en bonne santĂ©, on ne se ressemblait pas du tout. Mais malade, on aurait dit deux sĆurs. Pas Ă©tonnant qu'Augustus m'ait fixĂ©e avec cette intensitĂ© la premiĂšre fois qu'il m'avait vue.
â
â
John Green (The Fault in Our Stars)
â
que ferais-je sans ce monde
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
oĂč ĂȘtre ne dure qu'un instant oĂč chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde oĂč Ă la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'élÚve
sur la poussieĂšre de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
Ă errer et Ă virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi
Translation...
what would I do without this world
what would I do without this world faceless incurious
where to be lasts but an instant where every instant
spills in the void the ignorance of having been
without this wave where in the end
body and shadow together are engulfed
what would I do without this silence where the murmurs die
the pantings the frenzies towards succour towards love
without this sky that soars
above its ballast dust
what would I do what I did yesterday and the day before
peering out of my deadlight looking for another
wandering like me eddying far from all the living
in a convulsive space
among the voices voiceless
that throng my hiddenness
â
â
Samuel Beckett (Collected Poems in English and French)
â
je n'ai rien à dire à celui-là qui se proclame mon égal avec hargne et ne veut ni dépendre de moi en quelque chose ni que je dépende de lui. Je n'aime que celui-là dont la mort me serait déchirante.
(chapitre CLII)
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Antoine de Saint-Exupéry (Citadelle)
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Oui, j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune; un Hémon exigeant et fidÚle,
comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pùlir quand je pùlis, s'il ne doit plus me croire morte quand je suis en
retard de cinq minutes, s'il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu'il sache pourquoi, s'il doit devenir prÚs de moi le monsieur Hémon, s'il doit appendre à dire «oui», lui aussi, alors je n'aime plus Hémon.
â
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Jean Anouilh (Antigone)
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- De toute ma vie, je ne me suis jamais sentie aussi bien. Et toi ?
- Moi ? - Step l'embrasse trĂšs fort. Super super bien.
- Au point de pouvoir toucher le ciel avec un doigt ?
- Non, pas Ă ce point.
- Comment ça pas à ce point ?
- Beaucoup plus. Au moins trois mĂštres au-dessus du ciel.
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Federico Moccia (Tre metri sopra il cielo)
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Et comme jâessayais de lui expliquer ce que câĂ©tait que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser lĂ©gĂšrement sur mon Ă©paule. CâĂ©tait sa tĂȘte alourdie de sommeil qui sâappuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondĂ©s. Elle resta ainsi sans bouger jusquâau moment oĂč les astres du ciel pĂąlirent, effacĂ©s par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublĂ© au fond de mon ĂȘtre, mais saintement protĂ©gĂ© par cette claire nuit qui ne mâa jamais donnĂ© que de belles pensĂ©es. Autour de nous, les Ă©toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau ; et par moments je me figurais quâune de ces Ă©toiles, la plus fine, la plus brillante ayant perdu sa route, Ă©tait venue se poser sur mon Ă©paule pour dormir..
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Alphonse Daudet (Lettres de mon moulin)
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Elle se mordit la langue quand Thorn pressa sa bouche contre la sienne. Sur le moment, elle ne comprit plus rien. Elle sentit sa barbe lui piquer le menton, son odeur de dĂ©sinfectant lui monter Ă la tĂȘte, mais la seule pensĂ©e qui la traversa, stupide et Ă©vidente, fut quenelle avait une botte plantĂ©e dans son tibia. Elle voulut se reculer; Thorn lâen empĂȘcha. Il referma ses mains de part et dâautre de son visage, les doigts dans ses cheveux, prenant appui sur sa nuque avec une urgence qui les dĂ©sĂ©quilibra tous les deux. La bibliothĂšque dĂ©versa une pluie de documents sur eux. Quand Thorn sâĂ©carte finalement, le souffle court, ce fut pour clouer un regard de fer dans ses lunettes.
- je vous prĂ©viens. Les mots que vous mâavez dits, je ne vous laisserai pas revenir dessus.
Sa voix Ă©tait Ăąpre, mais sous lâautoritĂ© des paroles il y avait comme une fĂȘlure. OphĂ©lie pouvait percevoir le pouls prĂ©cipitĂ© des mains quâil appuyait maladroitement sur ses joues. Elle devait reconnaĂźtre que son propre cĆur jouait Ă la balançoire. Thorn Ă©tait sans doute lâhomme le plus dĂ©concertant quâelle avait jamais rencontrĂ©, mais il lâa faisait se sentir formidablement vivante.
- je vous aime, rĂ©pĂ©ta-y-elle dâun ton inflexible. Câest ce que jâaurais du vous rĂ©pondre quand vous vouliez connaĂźtre la raison de ma prĂ©sence Ă Babel câest ce que jâen aurais du vous rĂ©pondre chaque fois que vous vouliez savoir ce que jâen avais vraiment Ă vous dire. Bien sĂ»r que je dĂ©sire percer les mystĂšres de Dieu et reprendre le contrĂŽle de ma vie, mais... vous faites partie de ma vie, justement. Je vous ai traitĂ© dâĂ©goĂŻste et Ă aucun moment je ne me suis mise, moi, Ă votre place. Je vous demande pardon.Â
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â
Christelle Dabos (La Mémoire de Babel (La Passe-Miroir, #3))
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- Dites-moi juste un truc : Ma Dalton, qui m'a ouvert... Elle joue avec vous ?
- Non, elle fait des crĂȘpes.
- Ah, c'est bien aussi. C'est important, les crĂȘpes, quand on rĂ©pĂšte.
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Anne Percin (Comment devenir une rock star (ou pas))
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L'affection pour le moi, l'intĂ©rĂȘt qu'on porte Ă soi-mĂȘme, disparaĂźt avec l'apparition du sentiment de vide.
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Pierre Janet
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J'aime vivre au milieu de tant de gens et ĂȘtre si seule avec ma langue et moi-mĂȘme.
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Gertrude Stein (The Autobiography of Alice B. Toklas)
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Si la vie mâĂ©tait laissĂ©, il se pourrait que je te prie de la partager avec moi.
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Philippe Besson (In the Absence of Men)
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Je crois que jâai une mĂ©moire de la souffrance qui sâefface, par sympathie pour moi-mĂȘme peut-ĂȘtre, pour avancer avec des valises plus lĂ©gĂšres
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Panayotis Pascot (La prochaine fois que tu mordras la poussiĂšre)
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PremiÚrement, mes oreilles étaient bonnes à la casse et deuxiÚmement, je ne sentais plus ma jambe. [...]
Alors, pour neuf mois, j'entendais avec mes yeux et je marchais avec mes mains.
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Sarra Chamam (Alors, je me suis tue.)
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Ce n'est pas pour cracher dans la soupe, mais il faut ĂȘtre honnĂȘte: non, mon amoureux n'est pas parfait. Il ne me viole pas et ne me frappe pas, il fait la vaisselle, passe l'aspirateur et me traite avec le respect que je mĂ©rite. C'est ça, ĂȘtre parfait? Ou bien est-ce la moindre des choses? Les standards sont-ils tellement bas que les hommes peuvent s'en tirer Ă si bon compte?
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Pauline Harmange (Moi les hommes, je les déteste)
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Je te rencontre.
Je me souviens de toi.
Cette ville était faite à la taille de l'amour.
Tu Ă©tais fait Ă la taille de mon corps mĂȘme.
Qui es-tu ?
Tu me tues.
J'avais faim. Faim d'infidélités, d'adultÚres, de mensonges et de mourir.
Depuis toujours.
Je me doutais bien qu'un jour tu me tomberais dessus.
Je t'attendais dans une impatience sans borne, calme.
Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu'aucun autre, aprÚs toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir.
Nous allons rester seuls, mon amour.
La nuit ne va pas finir.
Le jour ne se lĂšvera plus sur personne.
Jamais. Jamais plus. Enfin.
Tu me tues.
Tu me fais du bien.
Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté.
Nous n'aurons plus rien d'autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt.
Du temps passera. Du temps seulement.
Et du temps va venir.
Du temps viendra. OĂč nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s'en effacera peu Ă peu de notre mĂ©moire.
Puis, il disparaĂźtra, tout Ă fait.
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Marguerite Duras (Hiroshima mon amour)
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C'est seulement Ă partir de ce moment que je commençai Ă comprendre (ce que taisent la plupart du temps les Ă©crivains) que les malades, les estropiĂ©s, les gens laids, fanĂ©s, flĂ©tris, les ĂȘtres physiquement infĂ©rieurs aiment au contraire avec plus de passion et de violence, que les gens heureux et bien portants ; ils aiment d'un amour fanatique, sombre, aucune passion sur terre n'est plus violente et avide que celle de ces dĂ©sespĂ©rĂ©s, de ces bĂątards de Dieu qui ne trouvent que dans l'amour d'autrui et pour autrui leur raison de vivre. Le fait que c'est prĂ©cisĂ©ment de l'abĂźme le plus profond de la dĂ©tresse que s'Ă©lĂšve le plus furieusement le cri panique du dĂ©sir de vivre, ce terrible secret, jamais, dans mon inexpĂ©rience, je ne l'avais soupçonnĂ©. Et c'est seulement en cette minute qu'il avait pĂ©nĂ©trĂ© en moi comme un fer brĂ»lant.
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Stefan Zweig (Beware of Pity)
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Je ne juge pas? Si, je juge, je passe mon temps Ă juger. Ils m'irritent profondĂ©ment ceux qui vous demandent, les yeux faussement horrifiĂ©s : "Ne seriez-vous pas en train de me juger?" Si, bien sĂ»r, je vous juge, je n'arrĂȘte pas de vous juger. Tout ĂȘtre dotĂ© d'une conscience Ă l'obligation de juger. Mais les sentences que je prononce n'affectent pas l'existence des "prĂ©venus". J'accorde mon estime ou je la retire, je dose mon affabilitĂ©, je suspends mon amitiĂ© en attendant un complĂ©ment de preuves, je m'Ă©loigne, je me rapproche, je me dĂ©tourne, j'accorde un sursis, je passe l'Ă©ponge -ou je fais semblant. La plupart des intĂ©ressĂ©s ne s'en rendent mĂȘme pas compte. Je ne communique pas mes jugements, je ne suis pas un donneur de leçons, l'observation du monde ne suscite chez moi qu-un dialogue intĂ©rieur, un interminable dialogue avec moi-mĂȘme.
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Amin Maalouf (Les désorientés)
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Je ne peux plus rien d'autre. Je ne les entends plus, tu sais. C'est sans doute qu'ils en ont fini avec moi. Fini: l'affaire est classĂ©e, je ne suis plus rien sur terre, mĂȘme plus un lĂąche. InĂšs, nous voilĂ seuls: il n'y a plus que vous deux pour penser Ă moi. Elle ne compte pas. Mais toi, toi qui me hais, si tu me crois, tu me sauves.
â
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Jean-Paul Sartre (No Exit)
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Femelle, je te traiterai en femelle, et c'est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux. A notre prochaine rencontre, et ce sera bientÎt, en deux heures je te séduirai par les moyens qui leur plaisent à toutes, les sales, sales moyens, et tu tomberas en grand imbécile amour, et ainsi vengerai-je les vieux et les laids, et tous les naïfs qui ne savent pas vous séduire, et tu partiras avec moi, extasiée et les yeux frits !
â
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Albert Cohen (Belle du Seigneur)
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Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, Îte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes  ? Voilà vos lois. Il
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Honoré de Balzac (Le PÚre Goriot)
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De tous les avions dans le monde entier, il fallait marcher dans la mienne. Vous ne saurez jamais combien j'ai besoin de toi. Je veux que tu restes ici, avec moi, pour toujours. Je pense que je suis tombé en amour avec toi, bébé.
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Dani Lovell (Sexy Berkeley (Sexy, #1))
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Vous me dĂ©goutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coĂ»te que coĂ»te. On dirait des chiens qui lĂšchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas ĂȘtre modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai Ă©tĂ© bien sage. Je veux ĂȘtre sĂ»re de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'Ă©tais petite ou mourir !
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Jean Anouilh (Antigone)
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DâoĂč viennent ces influences mystĂ©rieuses qui changent en dĂ©couragement notre bonheur et notre confiance en dĂ©tresse ? On dirait que lâair, lâair invisible est plein dâinconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystĂ©rieux. Je mâĂ©veille plein de gaietĂ©, avec des envies de chanter dans la gorge. â Pourquoi ? â Je descends le long de lâeau ; et soudain, aprĂšs une courte promenade, je rentre dĂ©solĂ©, comme si quelque malheur mâattendait chez moi. â Pourquoi ? â Est-ce un frisson de froid qui, frĂŽlant ma peau, a Ă©branlĂ© mes nerfs et assombri mon Ăąme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes yeux, a troublĂ© ma pensĂ©e ? Sait-on ? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frĂŽlons sans le connaĂźtre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idĂ©es, sur notre cĆur lui-mĂȘme, des effets rapides, surprenants et inexplicables ?
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Guy de Maupassant (Le Horla et autres contes fantastiques (Classiques hachette))
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Elle aura donc menti jusqu'au bout! OĂč est-elle! Pas lĂ ... pas au ciel... pas anĂ©antie...oĂč? Oh! tu disais que tu n'avais pas souci de mes souffrances. Et moi, je fais une priĂšre... je la rĂ©pĂšte jusqu'Ă ce que ma langue s'engourdisse : Catherine Earnshaw, puisses-tu ne pas trouver le repos tant que je vivrais! Tu dis que je t'ai tuĂ©e, hante-moi alors! Les victimes hantent leurs meurtrier, je crois. Je sais que des fantĂŽmes ont errĂ© sur la terre. Sois toujours avec moi... prends n'importe quelle forme... rends-moi fou! mais ne me laisse pas dans cet abĂźme oĂč je ne puis te trouver. Oh! Dieu! c'est indicible! je ne peux pas vivre sans ma vie! je ne peux pas vivre sans mon Ăąme!
â
â
Emily Brontë (Wuthering Heights)
â
Dis-moi, rose, d'oĂč vient
qu'en toi-mĂȘme enclose,
ta lente essence impose
Ă cet espace en prose
tous ces transports aérien?
Combien de fois cet air
prétend que les choses le trouent,
ou, avec une moue,
il se montre amer.
Tandis qu'autour de ta chair,
rose, il fait la roue.
â
â
Rainer Maria Rilke (The Complete French Poems of Rainer Maria Rilke)
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Quoi que je fasse, elle est toujours lĂ , cette pensĂ©e infernale, comme un spectre de plomb Ă mes cĂŽtĂ©s, seule et jalouse, chassant toute distraction, face Ă face avec moi misĂ©rable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux dĂ©tourner la tĂȘte ou fermer les yeux.
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Victor Hugo (Le Dernier Jour D'Un Condamné (Edition Pédagogique). Dossier Thématique. L'Homme Face à Ses Bourreaux (Classiques Pédago))
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â Et quand tu seras consolĂ© (on se console toujours) tu seras content de m'avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenĂȘtre, comme ça, pour le plaisir... Et tes amis seront bien Ă©tonnĂ©s de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : « Oui, les Ă©toiles, ça me fait toujours rire ! » Et ils te croiront fou. Je t'aurai jouĂ© un bien vilain tour...
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Antoine de Saint-Exupéry
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Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m'avez-vous vue m'écarter des rÚgles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? Je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai crées, et je puis dire que je suis mon ouvrage.
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Pierre Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses)
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Je ne te veux pas dans lâ autre chambre,â I repeat. âRestez avec moi.â Stay with me. Her breasts brush my chest, the pad of her index finger tracing the contour of my upper lip. âYou have a beautiful mouth.â âToi aussi.â So do you. I feel my neck bow. Head bent down. Shoulders sag, body relaxed. âJe te veux plus que nâimporte quoi que jâavais voulu dans ma vie.â I want you more than anything Iâve wanted in my entire fucking life.
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Sara Ney (The Learning Hours (How to Date a Douchebag, #3))
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CYRANO Ă LE BRET :
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d'illusion ! - Parbleu,
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ;
J'entre en quelque jardin oĂč l'heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril, - je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, Ă petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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- Dégage je t'ai dit !
- Je te fais une contre-proposition, lança Ellana que le poing brandi du barbu ne paraissait pas impressionner le moins du monde. Tu quittes l'auberge maintenant, sans bruit, avec la promesse de ne plus jamais y remettre les pieds, et je ne te casse pas en mille morceaux.
Le colosse ouvrit la bouche pour un cri ou peut-ĂȘtre un rire, mais la voix de Jilano le lui vola.
- C'est un marché de dupe ! s'écria-t-il sur un ton plein de verve.
- Et pourquoi donc ? fit mine de se fĂącher Ellana.
- Parce que mĂȘme si tu tapes fort, tu lui casseras au maximum une douzaine d'os. Allez, vingt parce que c'est toi. On est loin des mille morceaux que tu revendiques.
Ellana soupira.
- C'est une expression, il ne faut pas la prendre au pied de la lettre.
- Sans doute, mais ce monsieur pourrait s'estimer grugé.
- TrĂšs bien. VoilĂ ma contre-proposition rĂ©actualisĂ©e. Tu quittes l'auberge maintenant, sans bruit, avec la promesse de ne plus jamais y remettre les pieds et je ne te casse pas en douze morceaux. Peut-ĂȘtre vingt parce que c'est moi.
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Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
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Pour ma part, ma rencontre avec l'écume se passa de mots. Mille fois sa poésie sauvage me hérissa l'échine et pourtant je ne m'en lassais pas. C'est à peine si je m'aperçus que j'étais tombé amoureux tant mes sens étaient saturés par le spectacle. La mer se lova en moi comme une évidence. Depuis, elle ne m'a jamais quitté.
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Patrick K. Dewdney (La Maison des veilleurs (Le Cycle de Syffe, #4))
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Il m'arrivait aussi, Ă l'occasion, d'ĂȘtre accostĂ© dans les rues de New York par des inconnus qui se lançaient dans une rencontre orageuse avec moi Ă cause de quelque chose dans mes romans qui les sĂ©duisait ou qui les exaspĂ©rait, ou qui les sĂ©duisait parce que cela les exaspĂ©rait, ou qui les exaspĂ©rait parce que cela les sĂ©duisait.
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Philip Roth (Exit Ghost)
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Ces derniÚres siÚcles, les Européens, ils sont allés un peu partout, ils ont fondé des commerces un peu partout, ils ont volé un peu partout, ils ont creusé un peu partout, ils ont construit un peu partout, ils se sont reproduits un peu partout, ils ont colonisé un peu partout, et maintenant, ils s'offusqueraient qu'on vienne chez eux ? Mais je n'en crois pas mes oreilles ! Leur territoire, les Européens, ils sont venus l'agrandir chez nous sans vergogne, non ? Ce sont eux qui ont commencé à déplacer les frontiÚres. Maintenant, c'est notre tour à nous, va falloir qu'ils s'habituent, parce qu'on va tous venir chez eux, les Africains, les Arabes, les Latinos, les Asiatiques. Moi, à la différence d'eux, je ne traverse pas la frontiÚre avec des armes, des soldats ou la noble mission de changer leur langue, leurs lois, leur religion.
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Ăric-Emmanuel Schmitt
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- Offre ton identité au Conseil, jeune apprentie.
La voix Ă©tait douce, lâordre sans appel.
- Je mâappelle Ellana Caldin.
- Ton Ăąge.
Ellana hĂ©sita une fraction de seconde. Elle ignorait son Ăąge exact, se demandait si elle nâavait pas intĂ©rĂȘt Ă se vieillir. Les apprentis quâelle avait discernĂ©s dans lâassemblĂ©e Ă©taient tous plus ĂągĂ©s quâelle, le Conseil ne risquait-il pas de la considĂ©rer comme une enfant ? Les yeux noirs dâEhrlime fixĂ©s sur elle la dissuadĂšrent de chercher Ă la tromper.
- Jâai quinze ans.
Des murmures Ă©tonnĂ©s sâĂ©levĂšrent dans son dos.
Imperturbable, Ehrlime poursuivit son interrogatoire.
- Offre-nous le nom de ton maĂźtre.
- Jilano AlhuĂŻn.
Les murmures, qui sâĂ©taient tus, reprirent. Plus marquĂ©s, Ehrlime leva une main pour exiger un silence quâelle obtint immĂ©diatement.
- Jeune Ellana, je vais te poser une sĂ©rie de questions. A ces questions, tu devras rĂ©pondre dans lâinstant, sans rĂ©flĂ©chir, en laissant les mots jaillir de toi comme une cascade vive. Les mots sont un cours dâeau, la source est ton Ăąme. Câest en remontant tes mots jusquâĂ ton Ăąme que je saurai discerner si tu peux avancer sur la voie des marchombres. Es-tu prĂȘte ?
- Oui.
Une esquisse de sourire traversa le visage ridĂ© dâEhrlime.
- Quây a-t-il au sommet de la montagne ?
- Le ciel.
- Que dit le loup quand il hurle ?
- Joie, force et solitude.
- Ă qui sâadresse-t-il ?
- Ă la lune.
- OĂč va la riviĂšre ?
LâanxiĂ©tĂ© dâEllana sâĂ©tait dissipĂ©e. Les questions dâEhrlime Ă©taient trop imprĂ©vues, se succĂ©daient trop rapidement pour quâelle ait dâautre solution quây rĂ©pondre ainsi quâon le lui avait demandĂ©. Impossible de tricher. Cette Ă©vidence se transforma en une onde paisible dans laquelle elle sâimmergea, laissant Ehrlime remonter le cours de ses mots jusquâĂ son Ăąme, puisque câĂ©tait ce quâelle dĂ©sirait.
- Remplir la mer.
- Ă qui la nuit fait-elle peur ?
- Ă ceux qui attendent le jour pour voir.
- Combien dâhommes as-tu dĂ©jĂ tuĂ©s ?
- Deux.
- Es-tu vent ou nuage ?
- Je suis moi.
- Es-tu vent ou nuage ?
- Vent.
- Méritaient-ils la mort ?
- Je lâignore.
- Es-tu ombre ou lumiĂšre ?
- Je suis moi.
- Es-tu ombre ou lumiĂšre ?
- Les deux.
- OĂč se trouve la voie du marchombre ?
- En moi.
Ellana sâexprimait avec aisance, chaque rĂ©ponse jaillissant dâelle naturellement, comme une expiration aprĂšs une inspiration. FluiditĂ©. Le sourire sur le visage dâEhrlime Ă©tait revenu, plus marquĂ©, et une pointe de jubilation perçait dans sa voix ferme.
- Que devient une larme qui se brise ?
- Une poussiĂšre dâĂ©toiles.
- Que fais-tu devant une riviĂšre que tu ne peux pas traverser ?
- Je la traverse.
- Que devient une étoile qui meurt ?
- Un rĂȘve qui vit.
- Offre-moi un mot.
- Silence.
- Un autre.
- Harmonie.
- Un dernier.
- Fluidité.
- Lâours et lâhomme se disputent un territoire. Qui a raison ?
- Le chat qui les observe.
- Marie tes trois mots.
- Marchombre.
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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Tu t'imagines qu'un mensonge en vaut un autre, mais tu as tort. Je peux inventer n'importe quoi, me payer la tĂȘte des gens, monter toutes sortes de mystifications, faire toutes sortes de blagues, je n'ai pas l'impression d'ĂȘtre un menteur ; ces mensonges-lĂ , si tu veux appeler cela des mensonges, c'est moi, tel que je suis ; avec ces mensonges-lĂ , je ne dissimule rien, avec ces mensonges-lĂ je dis en fait la vĂ©ritĂ©. Mais il y a des choses Ă propos desquelles je ne peux pas mentir. IL y a des choses que je connais Ă fond, dont j'ai compris le sens, et que j'aime. Je ne plaisante pas avec ces choses-lĂ . Mentir lĂ -dessus, ce serait m'abaisser moi-mĂȘme, et je ne le peux pas, n'exige pas ça de moi, je ne le ferai.
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Milan Kundera (Laughable Loves)
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Ils pensaient que j'avais fait le choix d'ĂȘtre effĂ©minĂ©, comme une esthĂ©tique de moi mĂȘme que j'aurais poursuivies pour leur dĂ©plaire.
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Ădouard Louis (En finir avec Eddy Bellegueule)
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Il y avait longtemps que je n'avais pas vĂ©cu avec moi-mĂȘme. C'est d'un effet curieux.
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Françoise Sagan (Toxique)
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Jamais de merveilleux avec moi, Albert ; des chiffres et de la raison, voilà tout.
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Alexandre Dumas (Le Comte de Monte-Cristo)
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J'avais passé un quart d'heure avec mes enfants.
Et ça a duré des mois qu'elle se plaignait que j'avais aucune reconnaissance.
Les Blancs, c'est un vrai chagrin, dit Sofia.
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Alice Walker (The Color Purple)
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Un pauvre garçon qui nâavait rien dâautre Ă proposer alla jusquâĂ dire, avec une fiertĂ© manifeste Ă ce souvenir : « Eh bien, moi, une fois, Tom Sawyer mâa battu ! »
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Mark Twain (The Adventures of Tom Sawyer)
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Je n'ai jamais Ă©tĂ© jeune, parce que personne n'a voulu l'ĂȘtre avec moi.
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Georges Bernanos (The Diary of a Country Priest)
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Il dit qu'on est faits l'un pour l'autre, parce qu'il est né avec une fleur et moi un papillon, et que les fleurs et les papillons ont besoin les uns des autres pour survivre.
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Gemma Malley (The Declaration (The Declaration, #1))
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besoin de toi. Je veux que tu restes ici, avec moi, pour toujours. Je pense que je suis tombé en amour avec toi, bébé.
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Dani Lovell (Sexy Berkeley (Sexy, #1))
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J'ai l'impression d'ĂȘtre une grenade, maman. Je suis une grenade dĂ©goupillĂ©e et, Ă un moment donnĂ©, je vais exploser. Alors j'aimerais autant limiter le nombre de victimes, OK ? Je suis une grenade. Je ne veux pas voir de gens. Je veux lire des livres, rĂ©flĂ©chir et ĂȘtre avec vous, parce-que vous, je ne peux pas faire autrement que de vous faire du mal, vous ĂȘtre dĂ©jĂ dedans jusqu'au cou. Alors laissez-moi faire ce que je veux. Je ne fais pas une dĂ©pression. Je n'ai pas besoin de sortir. Et je ne peux pas ĂȘtre une ado normale parce-que je suis une grenade.
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John Green (The Fault in Our Stars)
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La tournĂ©e terminĂ©e, Tom et Roger pensĂšrent qu'aprĂšs le succĂšs de I Shot The Sheriff, ce serait bien de descendre dans les CaraĂŻbes pour continuer sur le thĂšme du reggae. Ils organisĂšrent un voyage en JamaĂŻque, oĂč ils jugeaient qu'on pourrait fouiner un peu et puiser dans l'influence roots avant d'enregistrer. Tom croyait fermement au bienfait d'exploiter cette source, et je n'avais rien contre puisque ça voulait dire que Pattie et moi aurions une sorte de lune de miel. Kingston Ă©tait une ville oĂč il Ă©tait fantastique de travailler. On entendant de la musique partout oĂč on allait. Tout le monde chantait tout le temps, mĂȘme les femmes de mĂ©nage Ă l'hotel. Ce rythme me rentrait vraiment dans le sang, mais enregistrer avec les JamaĂŻcains Ă©tait une autre paire de manches.
Je ne pouvais vraiment pas tenir le rythme de leur consommation de ganja, qui Ă©tait Ă©norme. Si j'avais essayĂ© de fumer autant ou aussi souvent, je serais tombĂ© dans les pommes ou j'aurais eu des hallucinations. On travaillait aux Dynamic Sound Studios Ă Kingston. Des gens y entraient et sortaient sans arrĂȘt, tirant sur d'Ă©normes joints en forme de trompette, au point qu'il y avait tant de fumĂ©e dans la salle que je ne voyais pas qui Ă©tait lĂ ou pas. On composait deux chansons avec Peter Tosh qui, affalĂ© sur une chaise, avait l'air inconscient la plupart du temps. Puis, soudain, il se levait et interprĂ©tait brillamment son rythme reggae Ă la pĂ©dale wah-wah, le temps d'une piste, puis retombait dans sa transe Ă la seconde oĂč on s'arrĂȘtait.
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Eric Clapton (The Autobiography)
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Elle devait partir, suivre son propre chemin. Grandir. Mais auparavant, elle voulait lui parler. Lui dire. Ces phrases qu'elle avait si souvent étouffées :
« Tu m'as sauvĂ©e, Jilano AlhuĂŻn. Tu m'as tirĂ©e de la nuit, tu m'as offert un toit, une protection, une prĂ©sence. Tu m'as rĂ©conciliĂ©e avec la vie, avec les hommes, avec moi-mĂȘme et, lorsque j'ai Ă©tĂ© guĂ©rie, tu t'es ouvert pour que je puise en toi, pour que je comble mes vides, pour que j'avance. Toujours plus loin. Ce que je sais, ce que je suis, je te le dois. Non, c'est plus que cela. Je te dois tout, Jilano AlhuĂŻn. Tout. »
Il lui barra les lÚvres d'un doigt avant qu'elle ait prononcé le moindre mot.
â C'est moi qui te remercie, Ellana. Pour la lumiĂšre et le sens dont tu as parĂ© ma vie. Le reste n'a aucune importance.
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Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
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- LE VICOMTE, suffoqué :
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui... qui... n'a mĂȘme pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
- CYRANO :
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas trÚs bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance, et de franchise ;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
Mon Ăąme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons."
(Acte I, scĂšne IV)
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Ceux qui sont douĂ©s dâune nature artistique vont en exil avec Dante et apprennent combien amer est le pain des autres et combien abrupts les Ă©chelons quâil leur faut gravir. Ils atteignent pour un instant au calme et Ă la sĂ©rĂ©nitĂ© de Goethe, mais ne savent que trop bien que Baudelaire a criĂ© vers Dieu : O Seigneur, donnez-moi la force et le courage, De contempler mon corps et mon cĆur sans dĂ©goĂ»t.
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Oscar Wilde (De Profundis)
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Le bronze... (Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est lĂ , je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout Ă©tait prĂ©vu. Ils avaient prĂ©vu que je me tiendrais devant cette cheminĂ©e, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (ll se retourne brusquement.) Ha! vous n'ĂȘtes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez: le soufre, le bĂ»cher, le gril... Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril: l'enfer, c'est les Autres.
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Jean-Paul Sartre (No Exit)
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J'ai dix-sept ans. Je ne sais pas que je n'aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n'est qu'un instant, que ça disparaßt et quand on s'en rend compte il est trop tard, c'est fini, elle s'est volatilisée, on l'a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répÚtent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s'accrochent pas, de l'eau sur les plumes d'un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Je l'entends toujours. Alors que je repose mon stylographe et que je me dirige vers mon lit, je perçois l'archet qu'on tire sur le chevalet, et la musique qui s'élÚve dans le ciel nocturne. C'est lointain et à peine audible - mais c'est là ! Un pizzicato. Un trémolo. Le style est impossible à à confondre avec un autre. C'est Sherlock Holmes. ll faut que ce soit lui. J'espÚre que c'est pour moi qu'il joue...
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Anthony Horowitz (The House of Silk (Horowitz's Holmes, #1))
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La raison qui mâa conduit Ă profĂ©rer de la poĂ©sie (shiâr) est que jâai vu en songe un ange qui mâapportait un morceau de lumiĂšre blanche ; on eĂ»t dit quâil provenait du soleil. « Quâest-ce que cela ? », Demandai-je. « Câest la sourate al-shuâarĂą (Les PoĂštes) » me fut-il rĂ©pondu. Je lâavalai et je sentis un cheveu (shaâra) qui remontait de ma poitrine Ă ma gorge, puis Ă ma bouche. CâĂ©tait un animal avec une tĂȘte, une langue, des yeux et des lĂšvres. Il sâĂ©tendit jusquâĂ ce que sa tĂȘte atteigne les deux horizons, celui dâOrient et celui dâOccident. Puis il se contracta et revint dans ma poitrine ; je sus alors que ma parole atteindrait lâOrient et lâOccident. Quand je revins Ă moi, je dĂ©clamai des vers qui ne procĂ©daient dâaucune rĂ©flexion ni dâaucune intellection. Depuis lors cette inspiration nâa jamais cessĂ©.
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Ibn ÊżArabi
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- Viens tâagenouiller avec moi prĂšs de la fenĂȘtre, David, et prions pour que ta maman se sente bien demain, et que rien nâarrive Ă ton papa ce soir, et que toi et moi⊠que toi et moi ne souffrions pas trop, ni demain, ni jamais.
Cela mâavait lâair dâune priĂšre magnifique, alors jâai regardĂ© par la fenĂȘtre et jâai commencĂ©, mais mes yeux sont tombĂ©s sur la Bible de nĂ©on, en dessous de nous, et je nâai pas pu continuer. Et puis jâai vu les Ă©toiles du ciel qui brillaient autant que la belle priĂšre et jâai recommencĂ©, et la priĂšre est venue sans que jâaie Ă rĂ©flĂ©chir, et je lâai offerte aux Ă©toiles et au ciel de la nuit.
â
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John Kennedy Toole (The Neon Bible)
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- LE VICOMTE, suffoqué :
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui... qui... n'a mĂȘme pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
- CYRANO :
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas trÚs bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance et de franchise ;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
Mon Ăąme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
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Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac)
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Lorsque jâai commencĂ© Ă voyager en Gwendalavir aux cĂŽtĂ©s d'EwĂŹlan et de Salim, je savais que, au fil de mon Ă©criture, ma route croiserait celle d'une multitude de personnages. Personnages attachants ou irritants, discrets ou hauts en couleurs, pertinents ou impertinents, sympathiques ou malĂ©fiques... Je savais cela et je m'en rĂ©jouissais.
Rien, en revanche, ne m'avait préparé à une rencontre qui allait bouleverser ma vie.
Rien ne m'avait préparé à Ellana.
Elle est arrivĂ©e dans la QuĂȘte Ă sa maniĂšre, tout en finesse tonitruante, en dĂ©licatesse remarquable, en discrĂ©tion Ă©tincelante. Elle est arrivĂ©e Ă un moment clef, elle qui se moque des serrures, Ă un moment charniĂšre, elle qui se rit des portes, au sein dâun groupe constituĂ©, elle pourtant pĂ©trie dâindĂ©pendance, son caractĂšre forgĂ© au feu de la solitude.
Elle est arrivĂ©e, s'est glissĂ©e dans la confiance d'Ewilan avec l'aisance d'un songe, a captĂ© le regard dâEdwin et son respect, a sĂ©duit Salim, conquis maĂźtre Duom... Je lâai regardĂ©e agir, admiratif ; sans me douter un instant de la toile que sa prĂ©sence, son charisme, sa beautĂ© tissaient autour de moi.
Aucun calcul de sa part. Ellana vit, elle ne calcule pas. Elle s'est contentĂ©e d'ĂȘtre et, ce faisant, elle a tranquillement troquĂ© son statut de personnage secondaire pour celui de figure emblĂ©matique d'une double trilogie qui ne portait pourtant pas son nom. Convaincue du pouvoir de l'ombre, elle n'a pas cherchĂ© la lumiĂšre, a Ă©paulĂ© Ewilan dans sa quĂȘte d'identitĂ© puis dans sa recherche d'une parade au danger qui menaçait l'Empire.
Sans elle, Ewilan n'aurait pas retrouvĂ© ses parents, sans elle, l'Empire aurait succombĂ© Ă la soif de pouvoir des Valinguites, mais elle nâen a tirĂ© aucune gloire, trop Ă©quilibrĂ©e pour ignorer que la victoire s'appuyait sur les Ă©paules d'un groupe de compagnons soudĂ©s par une indĂ©fectible amitiĂ©.
Lorsque j'ai posé le dernier mot du dernier tome de la saga d'Ewilan, je pensais que chacun de ses compagnons avait mérité le repos. Que chacun d'eux allait suivre son chemin, chercher son bonheur, vivre sa vie de personnage libéré par l'auteur aprÚs une éprouvante aventure littéraire.
Chacun ?
Pas Ellana.
Impossible de la quitter. Elle hante mes rĂȘves, se promĂšne dans mon quotidien, fluide et insaisissable, transforme ma vision des choses et ma perception des autres, crochĂšte mes pensĂ©es intimes, escalade mes dĂ©sirs secrets...
Un auteur peut-il tomber amoureux de l'un de ses personnages ?
Est-ce moi qui ai créé Ellana ou n'ai-je vraiment commencĂ© Ă exister que le jour oĂč elle est apparue ? Nos routes sont-elles liĂ©es Ă jamais ?
â Il y a deux rĂ©ponses Ă ces questions, souffle le vent Ă mon oreille. Comme Ă toutes les questions. Celle du savant et celle du poĂšte.
â Celle du savant ? Celle du poĂšte ? Qu'est-ce que...
â Chut... Ăcris.
â
â
Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
â
ConnectĂ©s Ă nous-mĂȘmes, nous plongeons en apnĂ©e dans notre intĂ©rioritĂ© pour trouver Ă nos problĂšmes une solution qui n'existe que hors de nous, Ă l'air libre, dans ce qui nous arrache et nous excentre. L'individualisme ne fait qu'amplifier ce repli maladif, cette peur du mal connu, du "pas de chez nous" puis du "pas comme moi", de l'Ă©trange puis de l'Ă©tranger, jusqu'Ă redouter le tout proche, avec lequel on n'ose dĂ©sormais partager ses dĂ©sirs et ses flux.
â
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Alain Damasio (La Zone du dehors)
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Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est rayé du nombre des vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je cesse, avec les gens qui m'aiment d'amour, ou qui le prétendent, toute relation intime, parce qu'ils m'ennuient d'abord, et puis parce qu'ils me sont suspects comme un chien enragé qui peut avoir une crise. Je les mets donc en quarantaine morale jusqu'à ce que leur maladie soit passée. Ne l'oubliez point. Je sais bien que chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espÚce d'appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espÚce de... de... de communion des ùmes qui n'entre pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l'esprit.
â
â
Guy de Maupassant (Bel-Ami)
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PoĂ©tise, poĂ©tise, fais-toi le grand cinĂ©ma de la libertĂ© passĂ©e. Vrai que j'aimais ma vie, que je voyais l'avenir sans dĂ©sespoir. Et je ne m'ennuyais pas. J'en ai rĂ©ellement prononcĂ© des propos dĂ©sabusĂ©s sur le mariage, le soir dans ma chambre, avec les copines Ă©tudiantes, une connerie, la mort, rien qu'Ă voir la trombine des couples mariĂ©s au restau, ils bouffent l'un en face de l'autre sans parler, momifiĂ©s. Quand HĂ©lĂšne, licence de philo, concluait que c'Ă©tait tout de mĂȘme un mal nĂ©cessaire, pour avoir des enfants, je pensais qu'elle avait de drĂŽles d'idĂ©es, des arguments saugrenus. Moi je n'imaginais jamais la maternitĂ© avec ou sans mariage. Je m'irritais aussi quand presque toutes se vantaient de savoir bien coudre, repasser sans faux plis, heureuses de ne pas ĂȘtre seulement intellectuelles, ma fiertĂ© devant une mousse au chocolat rĂ©ussie avait disparu en mĂȘme temps que Brigitte, la leur m'horripilait. Oui, je vivais de la mĂȘme maniĂšre qu'un garçon de mon Ăąge, Ă©tudiant qui se dĂ©brouille avec l'argent de l'Ătat, l'aide modeste des parents, le baby-sitting et les enquĂȘtes, va au cinĂ©ma, lit, danse, et bosse pour avoir ses examens, juge le mariage une idĂ©e bouffonne.
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Annie Ernaux (A Frozen Woman)
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Je cherchais une Ăąme qui et me ressemblĂąt, et je ne pouvais pas la trouver. Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persĂ©vĂ©rance Ă©tait inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelquâun qui approuvĂąt mon caractĂšre; il fallait quelquâun qui eĂ»t les mĂȘmes idĂ©es que moi. CâĂ©tait le matin; le soleil se leva Ă lâhorizon, dans toute sa magnificence, et voilĂ quâĂ mes yeux se lĂšve aussi un jeune homme, dont la prĂ©sence engendrait les fleurs sur son passage. Il sâapprocha de moi, et, me tendant la main: "Je suis venu vers toi, toi, qui me cherches. BĂ©nissons ce jour heureux." Mais, moi: "Va-tâen; je ne tâai pas appelĂ©: je nâai pas besoin de ton amitiĂ©."
CâĂ©tait le soir; la nuit commençait Ă Ă©tendre la noirceur de son voile sur la nature. Une belle femme, que je ne faisais que distinguer, Ă©tendait aussi sur moi son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant, elle nâosait me parler. Je dis: "Approche-toi de moi, afin que je distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumiĂšre des Ă©toiles nâest pas assez forte, pour les Ă©clairer Ă cette distance." Alors, avec une dĂ©marche modeste, et les yeux baissĂ©s, elle foula lâherbe du gazon, en se dirigeant de mon cĂŽtĂ©. DĂšs que je la vis: "Je vois que la bontĂ© et la justice ont fait rĂ©sidence dans ton coeur: nous ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beautĂ©, qui a bouleversĂ© plus dâune; mais, tĂŽt ou tard, tu te repentirais de mâavoir consacrĂ© ton amour; car, tu ne connais pas mon Ăąme. Non que je te sois jamais infidĂšle: celle qui se livre Ă moi avec tant dâabandon et de confiance, avec autant de confiance et dâabandon, je me livre Ă elle; mais, mets-le dans ta tĂȘte, pour ne jamais lâoublier: les loups et les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux."
Que me fallait-il donc, Ă moi, qui rejetais, avec tant de dĂ©goĂ»t, ce quâil y avait de plus beau dans lâhumanitĂ©!
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Comte de Lautréamont (Les Chants de Maldoror)
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Dans ma tĂȘte, ça allait dans tous les sens. J'Ă©tais un monstre. Un monstre s'Ă©tait emparĂ© de moi tout entiĂšre. Je n'avais plus de tĂȘte. Ma tĂȘte Ă©tait une prison. Je ne pensais pas que je mettrais tant d'annĂ©es Ă me rĂ©concilier avec elle ...
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Ălodie Durand
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Lasse de ma lassitude, blanche lune derniĂšre, seul regret, mĂȘme pas. Ătre mort, avant elle, sur elle, avec elle, et tourner, mort sur morte, autour des pauvres hommes, et nâavoir plus jamais Ă mourir, dâentre les mourants. MĂȘme pas, mĂȘme pas ça. Ma lune fut ici-bas, ici bien bas, le peu que jâaie su dĂ©sirer. Et un jour, bientĂŽt, une nuit de terre, bientĂŽt, sous la terre, un mourant dira, comme moi, au clair de terre, MĂȘme pas, mĂȘme pas ça, et mourra, sans avoir pu trouver un regret.
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Samuel Beckett (Malone Dies)
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- Les gens ont des Ă©toiles qui ne sont pas les mĂȘme. Pour les uns, qui voyagent, les Ă©toiles sont des guides. Pour d'autres elles ne sont rien que de petites lumiĂšres. Pour d'autres, qui sont savants, elles sont des problĂšmes.[...] Mais toutes ces Ă©toiles-lĂ se taisent. Toi, tu auras des Ă©toiles comme personne n'en a...
- Que veux-tu dire?
- Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dan l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si risaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire!
Et il rit encore.
- Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m'avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi.
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Antoine de Saint-Exupéry (Le Petit Prince (French Edition))
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L'Amour qui n'est pas un mot
Mon Dieu jusqu'au dernier moment
Avec ce coeur dĂ©bile et blĂȘme
Quand on est l'ombre de soi-mĂȘme
Comment se pourrait-il comment
Comment se pourrait-il qu'on aime
Ou comment nommer ce tourment
Suffit-il donc que tu paraisses
De l'air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse
O forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenĂȘtres
Tu me rends la caresse d'ĂȘtre
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaĂźtre
Notre histoire jusqu'Ă la fin
C'est miracle que d'ĂȘtre ensemble
Que la lumiĂšre sur ta joue
Qu'autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois je tremble
Comme Ă son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble
M'habituer m'habituer
Si je ne le puis qu'on m'en blĂąme
Peut-on s'habituer aux flammes
Elles vous ont avant tué
Ah crevez-moi les yeux de l'Ăąme
S'ils s'habituaient aux nuées
Pour la premiĂšre fois ta bouche
Pour la premiĂšre fois ta voix
D'une aile Ă la cime des bois
L'arbre frémit jusqu'à la souche
C'est toujours la premiĂšre fois
Quand ta robe en passant me touche
Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C'est ma vie et je te la tends
Ma vie en vérité commence
Le jour que je t'ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m'as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence
Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fiĂšvres
Et j'ai flambé comme un geniÚvre
A la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lÚvre
Ma vie est Ă partir de toi
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Louis Aragon
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Quelques fois je me disais qu'il passait peut-ĂȘtre toute une journĂ©e sans penser une seconde Ă moi. Je le voyais se lever, prendre son cafĂ©, parler, rire, comme si je n'existais pas. Ce dĂ©calage avec ma propre obsession me remplissait d'Ă©tonnement. Comment Ă©tait-ce possible. Mais lui-mĂȘme aurait Ă©tĂ© stupĂ©fait d'apprendre qu'il ne quittait pas ma tĂȘte du matin au soir. Il n'y avait pas de raison de trouver plus juste mon attitude ou la sienne. En un sens, j'avais plus de chance que lui.
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Annie Ernaux (Simple Passion)
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Toute ma vie fut la promesse
De cette rencontre avec toi.
Câest Dieu qui tâenvoie, je le sais
Pour me garder jusquâĂ la mortâŠ
Tu apparaissais dans mes rĂȘves ;
Sans te voir je te chérissais
Ton regard me faisait languir,
Ta voix résonnait dans mon ùme
Depuis toujours⊠En vérité
Je tâai reconnu tout de suite.
Ce fut pour moi un froid, un feu,
Et dans mon cĆur, jâai dit : câest lui !
Je tâentendais dans le silence,
Quand jâallais secourir les pauvres
Ou quand la priĂšre apaisait
Lâangoisse de mon Ăąme en peine.
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Alexander Pushkin (Eugene Onegin)
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- Tu reviendras quand ?
- Il y a deux réponses à ta question. Comme à toutes les questions, tu le sais bien. Je commence par laquelle ?
à l'extérieur, un bruit terrifiant s'éleva. Le bruit des armes qui s'entrechoquent, fendent la chair, donnent la mort. La fillette tressaillit mais sa mÚre, en lui caressant la joue, réussit à l'enfermer dans l'univers de son regard.
- Laquelle ?
- Celle du savant.
- Je ne reviendrais peut ĂȘtre jamais, ma princesse.
- Elle est nulle cette réponse. Donne moi celle du poÚte.
Isaya se pencha pour lui murmurer Ă l'oreille.
- Je serai toujours avec toi. OĂč que tu te trouves, quoi que tu fasses, je serai lĂ . Toujours.
Elle avait placé la main sur sa poitrine. La petite la regarda avec attention.
- Dans mon cĆur ?
- Oui.
- D'accord...
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Pierre Bottero (Ellana (Le Pacte des MarchOmbres, #1))
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Je vais vous Ă©clairer, moi, la position dans laquelle vous ĂȘtes; mais je vais le faire avec la supĂ©rioritĂ© d'un homme qui, aprĂšs avoir examinĂ© les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux partis Ă prendre : ou une stupide obĂ©issance ou la rĂ©volte. Je
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Honoré de Balzac (Le PÚre Goriot)
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Pour la premiÚre fois de ma vie, mon passé me surprend. J'ai envie de parler en silence. De me parler. J'ai envie que ce jeune type qui ne sait pas ce qui l'attend mais qui porte son sourire comme un laissez-passer s'avance vers moi. J'aimerais le voir arriver vers moi avec mes vingt ans de moins, s'asseoir à mes cÎtés, me sourire timidement, mettre ses mains dans ses poches et garder le silence. J'aimerais que ce jeune type avec mes vingt de moins ne me juge pas. J'aimerais qu'il me pardonne de l'avoir trahi.
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â
David Thomas (La Patience des buffles sous la pluie)
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Chers Amis,
Ce que vous avez pris pour mes oeuvres nâĂ©tait que les dĂ©chets de moi-mĂȘme, ces raclures de lâĂąme que lâhomme normal nâaccueille pas.
Que mon mal depuis lors ait reculĂ© ou avancĂ©, la question pour moi nâest pas lĂ , elle est dans la douleur et la sidĂ©ration persistante de mon esprit.
Me voici de retour Ă M..., oĂč jâai retrouvĂ© la sensation dâengourdissement et de vertige, ce besoin brusque et fou de sommeil, cette perte soudaine de mes forces avec un sentiment de vaste douleur, dâabrutissement instantanĂ©.
â
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Antonin Artaud (L'Ombilic des Limbes: suivi de Le PĂšse-nerfs et autres textes)
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â Exact, rĂ©pondit CĂ©crops avec amertume, comme sâil regrettait ses dĂ©cisions. Mes sujets Ă©taient les premiers AthĂ©niens, les gĂ©meaux.
â Comme ton signe astrologique ? demanda Percy. Moi je suis Lion.
â Mais non, dit LĂ©o. Tu dois ĂȘtre Poissons, toi. Lion, câest pour LĂ©o.
â
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Rick Riordan (The Blood of Olympus (The Heroes of Olympus, #5))
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Viens voir mon plafond bleu nuit, piquĂ© d'Ă©tincelles de lumiĂšre, rien que pour nous. Des Ă©toiles filantes, suspendues au-dessus de nos tĂȘtes.
Plonge avec moi dans l'espace infini, à la découverte des mystÚres du mouvement perpétuel, toujours en expansion. Plus de place pour l'ennui.
â
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Wilfried N'Sondé (Aigre-doux)
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«Je mâappelle Paloma, jâai douze ans, jâhabite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais malgrĂ© toute cette chance et toute cette richesse, depuis trĂšs longtemps, je sais que la destination finale, câest le bocal Ă poissons; la vacuitĂ© et lâineptie de lâexistence. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis trĂšs intelligente. Exceptionnellement intelligente, mĂȘme. MĂȘme si on compare avec les adultes, je suis beaucoup plus maligne que la plupart dâentre eux. Câest comme ça. Je nâen suis pas spĂ©cialement fiĂšre parce que je nây suis pour rien. Mais ce qui est certain, câest que dans le bocal, je nâirais pas. Câest une dĂ©cision bien rĂ©flĂ©chie. MĂȘme pour une personne aussi intelligente que moi, aussi douĂ©e pour les Ă©tudes, aussi diffĂ©rente des autres et aussi supĂ©rieure Ă la plupart, la vie est dĂ©jĂ toute tracĂ©e et câest triste Ă pleurer : personne ne semble avoir songĂ© au fait que si lâexistence est absurde, y rĂ©ussir brillamment nâa pas plus de valeur quây Ă©chouer. Câest seulement plus confortable. Et encore : je crois que la luciditĂ© rend le succĂšs amer alors que la mĂ©diocritĂ© espĂšre toujours quelque chose.»
â
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Muriel Barbery (The Elegance of the Hedgehog)
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Câest important de discuter. Quel que soit ton interlocuteur â humain, animal, objet, il vaut toujours mieux parler que ne rien dire. Moi aussi, quand je conduis mon camion, ça mâarrive souvent de discuter avec le moteur. Si on est attentif et quâon tend bien lâoreille, on entend un tas de choses.
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Haruki Murakami (Kafka on the Shore)
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Cela pose un problĂšme que...?"
"Que tu ne sois pas juif? Pas le moins du tout, dit maman en riant. Ni mon mari ni moi n'accordons d'importance à la différence de l'autre. Bien au contraire, nous avons toujours pensé que'elle était passionnante et source de multiples bonheurs. Le plus important, quand on veut vivre à deux toute une vie, est d'etre sur que l'on ne s'ennuiera pas ensemble. L'ennui dans un couple, c'est lui qui tue l'amour. Tant que tu feras rire Alice, tant que tu lui donneras l'envie de te retrouver, alors que tu viens à peine de la quitter pour aller travailler, tant que tu seras celui dont elle partage les confidences et à qui elle aime aussi se confier, tant que tu vivras tes reves avec elle, meme ceux que tu ne pourras pas réaliser, alors je suis certaine que quelles que soient tes origines, la seule chose qui sera étrangÚre à votre couple sera le monde et ses jaloux.
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Marc Levy (Les Enfants de la liberté)
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Quand on sâattend au pire, le moins pire a une saveur toute particuliĂšre, que vous dĂ©gusterez avec plaisir, mĂȘme si ce nâest pas le meilleur.
***
Ce n'est pas la vie qui est belle, c'est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas Ă atteindre un bonheur parfait, mais contentez vous des petites choses de la vie, qui, mises bout Ă bout, permettent de tenir la distance⊠Les tout petit riens du quotidien, dont on ne se rend mĂȘme plus compte mais qui font que, selon la façon dont on les vit, le moment peut ĂȘtre plaisant et donne envie de sourire. Nous avons tous nos petits riens Ă nous. Il faut juste en prendre conscience.
***
Le silence a cette vertu de laisser parler le regard, miroir de lâĂąme. On entend mieux les profondeurs quand on se tait.
***
Au temps des sorciĂšres, les larmes dâhomme devaient ĂȘtre trĂšs recherchĂ©es. Câest rare comme la bave de crapaud. Ce quâelles pouvaient en faire, ça, je ne sais pas. Une potion pour rendre plus gentil ? Plus humain ? Moins avare en Ă©motion ? Ou moins poilu ?
***
Quand un silence sâinstalle, on dit quâun ange passeâŠ
***
Vide. Je me sens vide et Ă©teinte. Jâai lâimpression dâĂȘtre un peu morte, moi aussi. DâĂȘtre un champ de bataille. Tout a brĂ»lĂ©, le sol est irrĂ©gulier, avec des trous bĂ©ants, des ruines Ă perte de vue. Le silence aprĂšs lâhorreur. Mais pas le calme aprĂšs la tempĂȘte, quand on se sent apaisĂ©. Moi, jâai lâimpression dâavoir sautĂ© sur une mine, dâavoir explosĂ© en mille morceaux, et de ne mĂȘme pas savoir comment je vais faire pour les rassembler, tous ses morceaux, ni si je les retrouverai tous.
***
Accordez-vous le droit de vivre votre chagrin. Il y a un temps pour tout.
***
Ce nâest pas dâintuition dont est dotĂ© Romain, mais dâattention.
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ÒȘa fait toujours plaisir un cadeau, surtout de la part des gens quâon aime.
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AgnĂšs Ledig (Juste avant le bonheur)
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Si il y avait bien une chose que l'Occupation nous avait apprise, c'Ă©tait Ă nous taire. A ne jamais montrer ce que nous pensions du IIIĂšme Reich et de cette guerre. Nous n'Ă©tions que des dĂ©tenus dans nos propres maisons, dans notre pays. Plus libres d'avoir une opinion. Parce que mĂȘme nos pensĂ©es pouvaient nous enchaĂźner.
Ce soir, je l'avais oublié.
Pourtant il ne m'arrĂȘta pas. Il ne me demanda pas de le suivre pour un petit interrogatoire. AprĂšs tout, il n'y avait que les rĂ©sistants pour tenir un discours si tranchĂ©, non? Il n'y avait qu'eux pour oser dire de telles choses devant un caporal de la Wehrmacht. Alors pourquoi me tendit-il simplement sa fourche? Puisque la mienne Ă©tait inutilisable...
J'hésitai à la prendre.
Quand je le fis, il refusa de la lĂącher.
Nous restùmes là , une seconde. Nos mains se frÎlant sur le manche en bois et nos regards accrochés.
- Je ne suis pas innocent c'est vrai, m'avoua-t-il. Je ne le serai jamais plus et je devrai vivre avec toutes mes fautes. J'ai tué, je tuerai sans doute encore. J'ai blessé et je blesserai encore. J'ai menti et je mentirai encore. Non, c'est vrai, il n'y a plus rien d'innocent en moi. Mais je l'ai été. Au début. Avant la guerre. Je l'étais vraiment, vous savez. Innocent.
Sa voix n'était qu'un murmure.
- Pourquoi me dites-vous ça?
- Pour que vous le sachiez.
- Mais pourquoi? demandai-je encore.
Il recula d'un pas.
- Bonne soirée, monsieur Lambert, dit-il sans me répondre.
Il quitta les écuries sans un bruit. Aussi discrÚtement qu'il était arrivé.
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Lily Haime (Ă l'ombre de nos secrets)
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Une fois, il m'a dit que j'Ă©tais belle. Il y a plus de vingt ans et j'avais un peu plus de vingt ans. J'Ă©tais joliment vĂȘtue, un faux air de Dior; il voulait coucher avec moi. Son compliment eut raison de mes jolis vĂȘtements.
Vous voyez, on se ment toujours.
Parce que l'amour ne résisterait pas à la vérité.
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Grégoire Delacourt (La liste de mes envies)
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Je suis un homme mort. Je me réveille chaque matin avec une insoutenable envie de dormir. Je m'habille de noir
car je suis en deuil de moi-mĂȘme. Je porte le deuil de l'homme que j'aurais pu ĂȘtre. Je dĂ©ambule d'un pas fixe, rue
des Beaux-Arts - la rue oĂč Oscar Wilde est mort, comme moi. Je vais au restaurant pour ne rien manger. Les
maßtres d'hÎtel sont vexés que je ne touche pas à leurs assiettes. Mais vous en connaissez beaucoup, vous, des
morts qui finissent le plat de résistance en se pourléchant les babines? Tout ce que je bois, c'est donc à jeun.
Avantage: l'ivresse rapide. Inconvénient; l'ulcÚre à l'estomac.
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Frédéric Beigbeder (L'amour dure trois ans (Marc Marronnier, #3))
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DerriÚre mes lunettes fumées, je la contemple, étendue sur una chaise longue, un bras replié sous la nuque. Elle se farde à peine, ses cheveux sont ni trÚs fins, ni trÚs réguliers. Je ne la trouve ni gentille, ni délicieuse, ni charmante et elle n'es pas mon amie. Je voudrais simplement l'avoir avec moi le reste de ma vie.
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Fred Kassak (L'homme qui voulait tuer Georges)
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Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'Ăźle et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grĂšve, dans quelque asile cachĂ©; lĂ le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon Ăąme toute autre agitation la plongeaient dans une rĂȘverie dĂ©licieuse oĂč la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflĂ© par intervalles frappant sans relĂąche mon oreille et mes yeux, supplĂ©aient aux mouvements internes que la rĂȘverie Ă©teignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.
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Jean-Jacques Rousseau (Les RĂȘveries du promeneur solitaire (French Edition))
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Le moindre son du monde prĂ©sent comporte un grand nombre d'Ă©chos, de mĂȘme que tout objet, quel qu'il soit, possĂšde Ă la fois une grande ombre et plusieurs ombres de moindre dimension. Or cette voix n'avait plus aucun Ă©cho. Il y avait longtemps, trĂšs longtemps que ceux-ci s'Ă©taient dissipĂ©s, Ă©vanouis.
Et j'avais lu le livre jusqu'à la fin et le tenais encore dans mes mains ; avec l'impression d'avoir feuilleté non pas un livre, mais mon propre cerveau, à la recherche de quelque chose.
Tout ce que la voix m'avait dit, je l'avais, depuis ma naissance, porté en moi, mais tout avait été recouvert et oublié, était resté caché à ma pensée jusqu'à aujourd'hui.
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Meyrink Gustav (The Golem)
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Préface
J'aime l'idée d'un savoir transmis de maßtre à élÚve.
J'aime l'idĂ©e qu'en marge des "maĂźtres institutionnels" que sont parents et enseignants, d'autres maĂźtres soient lĂ pour dĂ©fricher les chemins de la vie et aider Ă y avancer. Un professeur d'aĂŻkido cĂŽtoyĂ© sur un tatami, un philosophe rencontrĂ© dans un essai ou sur les bancs d'un amphi-théùtre, un menuisier aux mains d'or prĂȘt Ă offrir son expĂ©rience...
J'aime l'idée d'un maßtre considérant comme une chance et un honneur d'avoir un élÚve à faire grandir. Une chance et un honneur d'assister aux progrÚs de cet élÚve. Une chance et un honneur de participer à son envol en lui offrant des ailes. Des ailes qui porteront l'élÚve bien plus haut que le maßtre n'ira jamais.
J'aime cette idée, j'y vois une des clefs d'un équilibre fondé sur la transmission, le respect et l'évolution.
Je l'aime et j'en ai fait un des axes du "Pacte des MarchOmbres".
Jilano, qui a Ă©tĂ© guidĂ© par EsĂźl, guide Ellana qui, elle-mĂȘme, guidera Salim...
Transmission.
Ellana, personnage Î combien essentiel pour moi (et pour beaucoup de mes lecteurs), dans sa complexité, sa richesse, sa volonté, ne serait pas ce qu elle est si son chemin n avait pas croisé celui de Jilano. Jilano qui a su développer les qualités qu'il décelait en elle. Jilano qui l'a poussée, ciselée, enrichie, libérée, sans chercher une seule fois à la modeler, la transformer, la contraindre. Respect. q Jilano, maßtre marchombre accompli. Maßtre accompli et marchombre accompli. Il sait ce qu'il doit à Esßl qui l'a formé. Il sait que sans elle, il ne serait jamais devenu l'homme qu'il est. L'homme accompli. Elle l'a poussé, ciselé, enrichi, libéré, sans chercher une seule fois à le modeler, le transformer, le contraindre. Respect.
Ăvolution.
Esßl, uniquement présente dans les souvenirs de Jilano, ne fait qu'effleurer la trame du Pacte des Marchombres. Nul doute pourtant qu'elle soit parvenue à faire découvrir la voie à Jilano et à lui offrir un élan nécessaire pour qu'il y progresse plus loin qu'elle.
Jilano agit de mĂȘme avec Ellana. Il sait, dĂšs le dĂ©part, qu'elle le distancera et attend ce moment avec joie et sĂ©rĂ©nitĂ©.
Ellana est en train de libérer les ailes de Salim.
Jusqu'oĂč s envolera-t-il grĂące Ă elle ?
J'aime cette idĂ©e, dans les romans et dans la vie, dâun maĂźtre transmettant son savoir Ă un Ă©lĂšve afin qu a terme il le dĂ©passe. J'aime la gĂ©nĂ©rositĂ© qu'elle induit, la confiance qu'elle implique en la capacitĂ© des hommes Ă s'amĂ©liorer.
J'aime cette idĂ©e, mĂȘme si croiser un maĂźtre est une chance rare et mĂȘme s'il existe bien d'autres maniĂšres de prendre son envol.
Lire.
Ăcrire.
S'envoler.
Pierre Bottero
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Pierre Bottero (Ellana, l'Envol (Le Pacte des MarchOmbres, #2))
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Maman, j'ai essayĂ© de comprendre ta jalousie, et en guise de gratitude, tu ouvres devant moi le gouffre dans lequel tu es tombĂ©e, Ă croire que tu cherches Ă m'y faire chuter, mais tu n'y rĂ©ussiras pas, maman, je refuse de devenir comme toi, et je peux te dire que sans mĂȘme y ĂȘtre tombĂ©e, rien que de sentir l'appel de ce gouffre, j'ai si mal que je pourrais hurler, c'est comme la morsure du vide, maman, je comprends ta souffrance mais ce que je ne comprends pas, c'est ton peu d'Ă©gards pour moi, en vĂ©ritĂ© tu ne cherches pas Ă partager ton mal avec moi, cela t'est juste Ă©gal que je souffre, tu ne le vois pas, c'est le dernier de tes soucis et c'est cela le pire.
â
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AmĂ©lie Nothomb (Frappe-toi le cĆur)
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Elle se mordit la langue quand Thorn pressa sa bouche contre la sienne. Sur le moment, elle ne comprit plus rien. Elle sentit sa barbe lui piquer le menton, son odeur de dĂ©sinfectant lui monter Ă la tĂȘte, mais la seule pensĂ©e qui la traversa, stupide et Ă©vidente, fut quenelle avait une botte plantĂ©e dans son tibia. Elle voulut se reculer; Thorn lâen empĂȘcha. Il referma ses mains de part et dâautre de son visage, les doigts dans ses cheveux, prenant appui sur sa nuque avec une urgence qui les dĂ©sĂ©quilibra tous les deux. La bibliothĂšque dĂ©versa une pluie de documents sur eux. Quand Thorn sâĂ©carte finalement, le souffle court, ce fut pour clouer un regard de fer dans ses lunettes.
- je vous prĂ©viens. Les mots que vous mâavez dits, je ne vous laisserai pas revenir dessus.
Sa voix Ă©tait Ăąpre, mais sous lâautoritĂ© des paroles il y avait comme une fĂȘlure. OphĂ©lie pouvait percevoir le pouls prĂ©cipitĂ© des mains quâil appuyait maladroitement sur ses joues. Elle devait reconnaĂźtre que son propre cĆur jouait Ă la balançoire. Thorn Ă©tait sans doute lâhomme le plus dĂ©concertant quâelle avait jamais rencontrĂ©, mais il lâa faisait se sentir formidablement vivante.
- je vous aime, rĂ©pĂ©ta-y-elle dâun ton inflexible. Câest ce que jâaurais du vous rĂ©pondre quand vous vouliez connaĂźtre la raison de ma prĂ©sence Ă Babel câest ce que jâen aurais du vous rĂ©pondre chaque fois que vous vouliez savoir ce que jâen avais vraiment Ă vous dire. Bien sĂ»r que je dĂ©sire percer les mystĂšres de Dieu et reprendre le contrĂŽle de ma vie, mais... vous faites partie de ma vie, justement. Je vous ai traitĂ© dâĂ©goĂŻste et Ă aucun moment je ne me suis mise, moi, Ă votre place. Je vous demande pardon.Â
â
â
Dabos Christelle
â
Je me mis dĂšs lors Ă lire avec aviditĂ© et bientĂŽt la lecture fut ma passion. Tous mes nouveaux besoins, toutes mes aspirations rĂ©centes, tous les Ă©lans encore vagues de mon adolescence qui sâĂ©levaient dans mon Ăąme dâune façon si troublante et qui Ă©taient provoquĂ©s par mon dĂ©veloppement si prĂ©coce, tout cela, soudainement, se prĂ©cipita dans une direction, parut se satisfaire complĂštement de ce nouvel aliment et trouver lĂ son cours rĂ©gulier. BientĂŽt mon cĆur et ma tĂȘte se trouvĂšrent si charmĂ©s, bientĂŽt ma fantaisie se dĂ©veloppa si largement, que jâavais lâair dâoublier tout ce qui mâavait entourĂ©e jusquâalors. Il semblait que le sort lui mĂȘme mâarrĂȘtĂąt sur le seuil de la nouvelle vie dans laquelle je me jetais, Ă laquelle je pensais jour et nuit, et, avant de mâabandonner sur la route immense, me faisait gravir une hauteur dâoĂč je pouvais contempler lâavenir dans un merveilleux panorama, sous une perspective brillante, ensorcelante. Je me voyais destinĂ©e Ă vivre tout cet avenir en lâapprenant dâabord par les livres ; de vivre dans les rĂȘves, les espoirs, la douce Ă©motion de mon esprit juvĂ©nile. Je commençai mes lectures sans aucun choix, par le premier livre qui me tomba sous la main. Mais, le destin veillait sur moi. Ce que jâavais appris et vĂ©cu jusquâĂ ce jour Ă©tait si noble, si austĂšre, quâune page impure ou mauvaise nâeĂ»t pu dĂ©sormais me sĂ©duire. Mon instinct dâenfant, ma prĂ©cocitĂ©, tout mon passĂ© veillaient sur moi ; et maintenant ma conscience mâĂ©clairait toute ma vie passĂ©e.
En effet, presque chacune des pages que je lisais mâĂ©tait dĂ©jĂ connue, semblait dĂ©jĂ vĂ©cue, comme si toutes ces passions, toute cette vie qui se dressaient devant moi sous des formes inattendues, en des tableaux merveilleux, je les avais dĂ©jĂ Ă©prouvĂ©es.
Et comment pouvais-je ne pas ĂȘtre entraĂźnĂ©e jusquâĂ lâoubli du prĂ©sent, jusquâĂ lâoubli de la rĂ©alitĂ©, quand, devant moi dans chaque livre que je lisais, se dressaient les lois dâune mĂȘme destinĂ©e, le mĂȘme esprit dâaventure qui rĂšgnent sur la vie de lâhomme, mais qui dĂ©coulent de la loi fondamentale de la vie humaine et sont la condition de son salut et de son bonheur ! Câest cette loi que je soupçonnais, que je tĂąchais de deviner par toutes mes forces, par tous mes instincts, puis presque par un sentiment de sauvegarde. On avait lâair de me prĂ©venir, comme sâil y avait en mon Ăąme quelque chose de prophĂ©tique, et chaque jour lâespoir grandissait, tandis quâen mĂȘme temps croissait de plus en plus mon dĂ©sir de me jeter dans cet avenir, dans cette vie. Mais, comme je lâai dĂ©jĂ dit, ma fantaisie lâemportait sur mon impatience, et, en vĂ©ritĂ©, je nâĂ©tais trĂšs hardie quâen rĂȘve ; dans la rĂ©alitĂ©, je demeurais instinctivement timide devant lâavenir.
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Fyodor Dostoevsky (Netochka Nezvanova)
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- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons lâĆil aux aguets, quoique lâile paraisse inhabitĂ©e, elle pourrait renfermer, cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier!
- He! He! Fit Ned Land, avec un mouvement de mĂąchoire trĂšs significatif.
- Eh bien! Ned! SâĂ©cria Conseil.
- Ma foi, riposta le canadien, je commence Ă comprendre les charmes de lâanthropophagie!
- Ned! Ned! Que dites-vous la! Réplique Conseil. Vous, anthropophage! Mais je ne serai plus en sûreté prÚs de vous, moi qui partage votre cabine! Devrai-je donc me réveiller un jour a demi dévoré?
- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans nécessité.
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Jules Verne (VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS (2))
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C'est beau de ne pas laisser de trace. Si je pense que les pas des premiers astronautes sur la Lune ont laissé des empreintes qui sont encore là par manque de vent et de pluie, je bénis les miens qui se recouvrent. La trace indélébile du gros soulier d'Armstrong est une idée fixe pour moi, je voudrais aller là -haut avec un balai pour l'effacer. (p. 37)
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Erri De Luca (Sulla traccia di Nives)
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Mais toutes ces Ă©toiles-lĂ elles se taisent. Toi, tu auras des Ă©toiles comme personne nâen a...
- Que veux-tu dire ?
- Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque jâhabiterai dans lâune dâelles, puisque je rirai dans lâune dâelles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les Ă©toiles. Tu auras, toi, des Ă©toiles qui savent rire !
Et il rit encore.
- Et quand tu seras consolĂ© (on se console toujours) tu seras content de mâavoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenĂȘtre, comme ça, pour le plaisir... Et tes amis seront bien Ă©tonnĂ©s de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras: "Oui, les Ă©toiles, ça me fait toujours rire !" Et ils te croiront fou.
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Antoine de Saint-Exupéry (The Little Prince)
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AmputĂ©e!⊠O soleil, si câest vrai que je viens de toi, pourquoi mâas-tu faite amputĂ©e? Pourquoi mâas-tu faite une fille? Pourquoi ces seins, cette faiblesse, cette plaie ouverte au milieu de moi? Nâaurait-il pas Ă©tĂ© beau le garçon MĂ©dĂ©e? Nâaurait-il pas Ă©tĂ© fort? Le corps dur comme la pierre, fait pour prendre et partir aprĂšs, ferme, intact, entier, lui! Ah! il aurait pu venir, alors, Jason, avec ses grandes mains redoutables, il aurait pu tenter de les poser sur moi! Un couteau, chacun dans la sienne -oui!- et le plus fort tue lâautre et sâen va dĂ©livrĂ©. Pas cette lutte oĂč je ne voulais que toucher les Ă©paules, cette blessure que jâimplorais. Femme! Femme! Chienne! Chair faite dâun peu de boue de dâune cĂŽte dâhomme! Morceau dâhomme! Putain!
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Jean Anouilh (Médée)
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- Votre personne, vos moindres mouvements, me semblaient avoir dans le monde une importance extra-humaine. Mon coeur, comme de la poussiĂšre, se soulevait derriĂšre vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'Ă©tĂ©, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les dĂ©lices de la chair et de l'Ăąme Ă©taient contenus pour moi dans votre nom que je me rĂ©pĂ©tais, en tĂąchant de le baiser sur mes lĂšvres. Je n'imaginais rien au delĂ . C'Ă©tait Mme Arnoux telle que vous Ă©tiez, avec ses deux enfants, tendre, sĂ©rieuse, belle Ă Ă©blouir, et si bonne ! Cette image-lĂ effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-mĂȘme la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux !
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Gustave Flaubert (Sentimental Education)
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A un moment jâai mĂȘme laissĂ© Ă©chapper un son qui sâest prolongĂ© malgrĂ© moi en prenant de plus en plus de force, un son qui avait attendu ce jour prĂ©cis pour partir du fond de mes annĂ©es de tĂ©nĂšbres Ă mal aimer des hommes qui mâont mal aimĂ©e en retour et recouvrir ta poitrine comme une brĂ»lure ; câĂ©tait dâabord un son rauque et traĂźnant, une plainte animale qui nâavait rien du sanglot et qui en un vĂ©ritable appel Ă la mort. A ce moment tout sâest arrĂȘtĂ©, je me suis soudain rappelĂ© cette mĂȘme scĂšne vĂ©cu avec toi alors quâon venait de se rencontrer ; ce hurlement avait dĂ©jĂ eu lieu et sa rĂ©pĂ©tition implacable mâa fait taire une fois pour toute. A ce moment aussi tu tâes Ă©cartĂ© de moi, sans doute pour la mĂȘme raison, tu tâes levĂ© dans une brusquerie qui a dĂ©logĂ© OrĂ©o de la chaise de ton bureau. Ne voulant pas te regarder dans les yeux, jâai regardĂ© tes pieds. Mon hurlement avait tracĂ© une ligne infranchissable entre nous, en hurlant je venais de sonner le glas de notre histoire. Tu as dit des paroles que tu avais dĂ©jĂ prononcĂ©es en dâautres circonstances et je suis partie, je savais que plus jamais on ne se reparlerait.
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Nelly Arcan (Folle)
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Le MétÚque
Avec ma gueule de métÚque, de juif errant, de pùtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout dĂ©lavĂ©s, qui me donnent l'air de rĂȘver
Moi qui ne rĂȘve plus souvent.
Avec mes mains de maraudeur, de musicien et de rĂŽdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu, qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim
Avec ma gueule de métÚque, de juif errant, de pùtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s'est frottée au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon coeur qui a su faire souffrir autant qu'il a souffert
Sans pour cela faire d'histoire
Avec mon Ăąme qui n'a plus la moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire.
Avec ma gueule de métÚque, de juif errant, de pùtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai ma douce captive, mon Ăąme soeur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang, rĂȘveur, ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour, toute une éternité d'amour
Que nous vivrons Ă en mourir.
Et nous ferons de chaque jour, toute une éternité d'amour
Que nous vivrons Ă en mourir.
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Georges Moustaki
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Câest ça aussi, la vie. La vie, câest quâun jour je quitterai Pablo, ou Pablo me quittera. Je lui prĂ©fĂ©rai quelquâun ou il en aura marre de moi, et ce sera triste mais ce ne sera pas tragique. Et puis la tristesse passera, elle aussi, comme le bonheur, comme la vie, comme les souvenirs quâon oublie pour moins souffrir ou quâon mĂ©lange avec ceux des autres ou avec ses mensonges.
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Justine Lévy (Nothing Serious)
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C'était comme si j'avais toujours su que j'allais finir au sous-sol du monde. Certains ont la certitude de leur réussite, ils débordent d'ambition en sachant que ça payera un jour ; les politiques sont comme ça. Moi, il me semblait que j'avais vécu ma vie avec le sentiment que dans mon corps croupissait le compte à rebours de l'échec. J'avais vécu avec la certitude du précipice.
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David Foenkinos (Je vais mieux)
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Tu n'y es pour rien, Hazel Grace.. Nous ne sommes que des effets secondaires, n'est-ce pas?
Des berniques sur la porte-conteneurs de la conscience, ai-je dit, citant UIA.
OK, a-t-il dit. Il faut que je dorme. Il est presque 1h.
OK, ai-je acquiescé.
OK, a-t-il renchéri.
OK, ai-je répété en riant.
Puis je n'ai plus rien entendu, mais il n'avait pas raccroché. J'avais l'impression qu'il était dans la chambre, avec moi, mais c'était encore mieux, comme si je n'étais pas dans la chambre et lui pas dans la sienne, mais qu'on était tous les deux ensemble dans un troisiÚme espace, exigu et invisible, auquel on ne pouvait accéder que par le téléphone.
OK, a-t-il dit aprÚs une éternité. Et si
OK était notre « toujours?
OK, ai-je répondu.
C'est lui qui a fini par raccrocher.
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John Green (The Fault in Our Stars)
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femme est le grand mensonge du RĂȘve. Tu connais ces heures dĂ©licieuses passĂ©es face Ă face avec cet ĂȘtre Ă longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel dĂ©lire Ă©gare notre esprit ! Quelle illusion nous emporte ! Elle et moi, nous nâallons plus faire quâun, tout Ă lâheure, semble-t-il ? Mais ce tout Ă lâheure nâarrive jamais, et, aprĂšs des semaines dâattente, dâespĂ©rance et
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Guy de Maupassant (Ćuvres complĂštes)
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Je dĂ©couvris qu'en bluffant les psychiatres on pouvait tirer des trĂ©sors inĂ©puisables de divertissement gratifiants: vous les menez habilement en bateau, leur cachez soigneusement que vous connaissez toutes les ficelles du mĂ©tier; vous inventez Ă leur intention des rĂȘves Ă©laborĂ©s, de purs classiques du genre qui provoquent chez eux, ces extorqueurs de rĂȘves, de tels cauchemars qu'ils se rĂ©veillent en hurlant; vous les affriolez avec des "scĂšnes primitives" apocryphes; le tout sans jamais leur permettre d'entrevoir si peu que ce soit le vĂ©ritable Ă©tat de votre sexualitĂ©. En soudoyant une infirmiĂšre, j'eus accĂšs Ă quelques dossiers et dĂ©couvris, avec jubilation, des fiches me qualifiant d' "homosexuel en puissance" et d' "impuissant invĂ©tĂ©rĂ©". Ce sport Ă©tait si merveilleux, et ses rĂ©sultats - dans mon cas - si mirifiques, que je restai un bon mois supplĂ©mentaire aprĂšs ma guĂ©rison complĂšte (dormant admirablement et mangeant comme une Ă©coliĂšre). Puis j'ajoutai encore une semaine rien que pour le plaisir de me mesurer Ă un nouveau venu redoutable, une cĂ©lĂ©britĂ© dĂ©placĂ©e (et manifestement Ă©garĂ©e) comme pour son habiletĂ© Ă persuader ses patients qu'ils avaient Ă©tĂ© tĂ©moins de leur propre conception.
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Vladimir Nabokov (Lolita)
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AbsorbĂ© dans la contemplation de la beautĂ© sublime, je la voyais de prĂšs, je la touchais pour ainsi dire. JâĂ©tais arrivĂ© Ă ce point dâĂ©motion oĂč se rencontrent les sensations cĂ©lestes donnĂ©es par les beaux-arts et les sentiments passionnĂ©s. En sortant de Santa Croce, jâavais un battement de cĆur, ce quâon appelle des nerfs Ă Berlin ; la vie Ă©tait Ă©puisĂ©e chez, moi, je marchais avec la crainte de tomber.
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Stendhal (Stendhal : Oeuvres complÚtes (141 titres annotés et illustrés) (French Edition))
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Moi qui prĂȘchais la non-violence, moi qui n'avais jamais donnĂ© la moindre taloche Ă mes enfants, moi qui n'avais jamais rĂ©pondu Ă l'injustice ou Ă l'autoritĂ© arbitraire que par du silence ou des pleurs! Moi, j'Ă©tais pĂ©trie de violence, j'Ă©tais la violence mĂȘme, la violence incarnĂ©e! ...
Une fois de plus j'Ă©tais Ă©merveillĂ©e par la belle et compliquĂ©e organisation de l'esprit des ĂȘtres humains. La rencontre avec ma violence est intervenue quand il le fallait. Je ne l'aurais pas supportĂ©e avant, je n'aurais pas Ă©tĂ© capable de l'assumer. ...
Au cours de mon adolescence ma violence avait resurgi quelques fois. Mais je ne savais pas que c'Ă©tait elle, je me croyais en proie Ă une crise de nerfs que je sentais monter dans ma gorge. Je m'enfermais alors dans un endroit, et, seule, honteusement, je dĂ©chirais mes vĂȘtements ou je cassais un objet.
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Marie Cardinal
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Comme les anges Ă l'oeil fauve,
Je reviendrai dans ton alcĂŽve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit;
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
OĂč jusqu'au soir il fera froid.
Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l'effroi.
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Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal)
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Plus tard, j'Ă©crirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l'autre. Sur le dĂ©nuement provoquĂ© par cette privation  ; une pauvretĂ© qui s'abat. J'Ă©crirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgrĂ© moi. Je me demande quelquefois si j'ai mĂȘme jamais Ă©crit sur autre chose. Comme si je ne m'Ă©tais jamais remis de ça  : l'autre devenu inaccessible. Comme si ça occupait tout l'espace mental.
La mort de beaucoup de mes amis, dans le plus jeune Ăąge, aggravera ce travers, cette douleur. Leur disparition prĂ©maturĂ©e me plongera dans des abĂźmes de chagrin et de perplexitĂ©. Je devrai apprendre Ă leur survivre. Et l'Ă©criture peut ĂȘtre un bon moyen pour survivre. Et pour ne pas oublier les disparus. Pour continuer le dialogue avec eux. Mais le manque prend probablement sa source dans cette premiĂšre dĂ©fection, dans une imbĂ©cile brĂ»lure amoureuse.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Pour moi, quand enfin je prendrai la mesure de la rupture, il s'agira d'un dĂ©chirement, d'une souffrance trĂšs pure. J'ai toujours pensĂ© que c'Ă©tait moi qui souffrirais le plus. J'ai mĂȘme considĂ©rĂ© que je serais le seul Ă souffrir.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Je suis heureuse et fiĂšre de moi, mĂȘme quand je fais les courses. Je sors si jâen ai envie, sinon je reste Ă la maison pour lire, regarder un film ou bien cuisiner pour moi ou mes amis. Parfois, je mange Ă table. Dâautres fois, je mâassieds par terre, adossĂ©e au canapĂ©. Jâouvre une bouteille de vin mĂȘme quand je suis seule. Je nâai pas besoin de nĂ©gocier. Je suis indĂ©pendante. Je suis prĂȘte Ă me battre de toutes mes forces pour prĂ©server cette situation. Pour toujours. Pourtant, moi aussi, jâaurais quelquefois besoin quâon mâenlace. Besoin de baisser la garde et de me perdre dans les bras dâun homme. De me sentir protĂ©gĂ©e. MĂȘme si je me dĂ©brouille trĂšs bien toute seule, parfois, jâaimerais feindre le contraire juste pour le plaisir que quelquâun sâoccupe de moi. Seulement, je ne veux pas rester avec un homme pour ça. Je ne veux pas devoir accepter des compromis et je nâarrive pas Ă renoncer Ă tout ce que jâai.
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Fabio Volo (One More Day)
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Les plus opaques des hommes ne sont pas sans lueurs : cet assassin joue proprement de la flĂ»te ; ce contremaĂźtre dĂ©chirant Ă coups de fouet le dos des esclaves est peut-ĂȘtre un bon fils ; cet idiot partagerait avec moi son dernier morceau de pain. Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de nĂ©gliger de cultiver celles qu'il possĂšde.
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Marguerite Yourcenar (Memoirs of Hadrian)
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[...] Un soir nous étions plusieurs ministres à rompre le jeûne au Palais Royal de FÚs, en présence de Sa Majesté, tout au début de son rÚgne. A ma gauche Si Mohamed El-Fassi, à ma droite une autre personnalité. Ayant devant moi la soupiÚre, El-Fassi me demanda de le servir.
- "Non", lui répondis-je.
-"Et pourquoi", dit-il, étonné ?
- "Parce que, simplement, tu avais proclamé que la langue Tamazight n'est pas une langue et qu'il n'y avait pas lieu d'avancer son apport sur le plan de notre civilisation".
Oui, j'ai dit cela.
- "Mais d'abord mon bol , et je raconte!"
Ăcoutons-le :
- "A l'Ă©poque oĂč j'ai Ă©tĂ© prisonnier avec d'autres nationalistes, Ă AĂŻn-Kardous, j'ai demandĂ© Ă un fqih berbĂ©risant de m'initier Ă la langue berbĂšre. Il m'a rĂ©pondu : "Pourquoi voudrais-tu perdre ton temps pour un jargon mĂ©prisĂ© par Dieu lui-mĂȘme ? Et, continuant : "Le CrĂ©ateur a donnĂ© Ă chaque peuple une langue mais, Ă la fin, il a dĂ» se rendre compte que l'un d'entre deux a Ă©tĂ© oubliĂ©. Il trouva la solution en ramassant les restes des langues Ă©parpillĂ©es sur le sol, et offrit cette mixture, ne pouvant faire autrement, Ă ce bon peuple Amazigh".
- "On dĂ©nonce mĂȘme Dieu", ai-je rĂ©torquĂ©, furieux. "Mais tu viens de donner la preuve de l'universalitĂ© de la langue berbĂšre."
- "Universelle!" plaisanta mon autre voisin... "Elle n'est mĂȘme pas dans les archives".
La discussion devient générale, les uns pour, les autres... Sa Majesté, pour mettre fin à toutes nos grandes phrases, posa cette question à El-Fassi :
- "Le berbĂšre est-il une langue, oui ou non ?"
- "A la rĂ©flexion, oui, MajestĂ©; il a ses contes et ses lĂ©gendes, sa poĂ©sie, et ses structures ne peuvent ĂȘtre niĂ©es".
- "Alors," conclut Sa Majesté, "nous aborderons cette question dans une vingtaine d'années. Contentons-nous, maintenant, de consolider notre unité.
(Tifinagh N°1 - Repris de "Le Maroc des potentialités, 1989, p276-280)
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Mahjoubi Aherdan (Le Maroc des potentialités)
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Je dis  : et ton pÚre, tu crois qu'il est le genre à appeler  ? Il me dévisage à nouveau longuement. Je suis à nouveau pétrifié par sa ressemblance. Il dit  : ça, c'est vous qui savez. Je suis sûr que vous le connaissez beaucoup mieux que moi.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Puisque tu fais de la gĂ©omĂ©trie et de la trigonomĂ©trie, je vais te donner un problĂšme : Un navire est en mer, il est parti de Boston chargĂ© de coton, il jauge 200 tonneaux, il fait voile vers Le Havre, le grand mĂąt est cassĂ©, il y a un mousse sur le gaillard d'avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle N.-E.-E., l'horloge marque trois heures un quart d'aprĂšs-midi, on est au mois de maiâŠ. On demande l'Ăąge du capitaine?
[Correspondance avec sa sĆur Caroline en 1841]
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Gustave Flaubert
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Vieil ocĂ©an, ta forme harmonieusement sphĂ©rique, qui rĂ©jouit la face grave de la gĂ©omĂ©trie, ne me rappelle que trop les petits yeux de lâhomme, pareils Ă ceux du sanglier pour la petitesse, et Ă ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, lâhomme sâest cru beau dans tous les siĂšcles. Moi, je suppose plutĂŽt que lâhomme ne croit Ă sa beautĂ© que par amour-propre ; mais, quâil nâest pas beau rĂ©ellement et quâil sâen doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mĂ©pris?
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Comte de Lautréamont (Les Chants de Maldoror)
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Patrice a vingt-quatre ans et, la premiĂšre fois que je lâai vu, il Ă©tait dans son fauteuil inclinĂ© trĂšs en arriĂšre. Il a eu un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral. Physiquement, il est incapable du moindre mouvement, des pieds jusquâĂ la racine des cheveux. Comme on le dit souvent dâune maniĂšre trĂšs laide, il a lâaspect dâun lĂ©gume : bouche de travers, regard fixe. Tu peux lui parler, le toucher, il reste immobile, sans rĂ©action, comme sâil Ă©tait complĂštement coupĂ© du monde. On appelle ça le locked in syndrome.Quand tu le vois comme ça, tu ne peux quâimaginer que lâensemble de son cerveau est dans le mĂȘme Ă©tat. Pourtant il entend, voit et comprend parfaitement tout ce qui se passe autour de lui. On le sait, car il est capable de communiquer Ă lâaide du seul muscle qui fonctionne encore chez lui : le muscle de la paupiĂšre. Il peut cligner de lâĆil. Pour lâaider Ă sâexprimer, son interlocuteur lui propose oralement des lettres de lâalphabet et, quand la bonne lettre est prononcĂ©e, Patrice cligne de lâĆil.
 Lorsque jâĂ©tais en rĂ©animation, que jâĂ©tais complĂštement paralysĂ© et que jâavais des tuyaux plein la bouche, je procĂ©dais de la mĂȘme maniĂšre avec mes proches pour pouvoir communiquer. Nous nâĂ©tions pas trĂšs au point et il nous fallait parfois un bon quart dâheure pour dicter trois pauvres mots.
Au fil des mois, Patrice et son entourage ont perfectionnĂ© la technique. Une fois, il mâest arrivĂ© dâassister Ă une discussion entre Patrice et sa mĂšre. Câest trĂšs impressionnant.La mĂšre demande dâabord : « Consonne ? » Patrice acquiesce dâun clignement de paupiĂšre. Elle lui propose diffĂ©rentes consonnes, pas forcĂ©ment dans lâordre alphabĂ©tique, mais dans lâordre des consonnes les plus utilisĂ©es. DĂšs quâelle cite la lettre que veut Patrice, il cligne de lâĆil. La mĂšre poursuit avec une voyelle et ainsi de suite. Souvent, au bout de deux ou trois lettres trouvĂ©es, elle anticipe le mot pour gagner du temps. Elle se trompe rarement. Cinq ou six mots sont ainsi trouvĂ©s chaque minute.Â
Câest avec cette technique que Patrice a Ă©crit un texte, une sorte de longue lettre Ă tous ceux qui sont amenĂ©s Ă le croiser. Jâai eu la chance de lire ce texte oĂč il raconte ce qui lui est arrivĂ© et comment il se sent. Ă cette lecture, jâai pris une Ă©norme gifle. Câest un texte brillant, Ă©crit dans un français subtil, lĂ©ger malgrĂ© la tragĂ©die du sujet, rempli dâhumour et dâautodĂ©rision par rapport Ă lâĂ©tat de son auteur. Il explique quâil y a de la vie autour de lui, mais quâil y en a aussi en lui. Câest juste la jonction entre les deux mondes qui est un peu compliquĂ©e.Jamais je nâaurais imaginĂ© que ce texte si puissant ait Ă©tĂ© Ă©crit par ce garçon immobile, au regard entiĂšrement vide.
 Avec lâexpĂ©rience acquise ces derniers mois, je pensais ĂȘtre capable de diagnostiquer lâĂ©tat des uns et des autres seulement en les croisant ; jâai reçu une belle leçon grĂące Ă Patrice.Une leçon de courage dâabord, Ă©tant donnĂ© la vitalitĂ© des propos que jâai lus dans sa lettre, et, aussi, une leçon sur mes a priori.
Plus jamais dorénavant je ne jugerai une personne handicapée à la vue seule de son physique.
Câest jamais inintĂ©ressant de prendre une bonne claque sur ses propres idĂ©es reçues .
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Grand corps malade (Patients)
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AlquiĂ© sentant notre attention flĂ©chir nous dit avec son bĂ©gaiement qui Ă©tait pour moi le lapsus dĂ©licieux de son rationalisme militant : « Si l'on en croit ce que nous dit Descartes, Ă savoir que chaque MĂ©ditation poursuit celle de la veille, eh bien cela lui a fait une semaine bien remplie ! », ce jour-lĂ fut pain bĂ©nit. Ainsi, mĂȘme les mĂ©ditations s'insĂ©raient dans la quotidiennetĂ©, la mĂ©taphysique n'Ă©tait pas nĂ©cessairement dĂ©charnĂ©e comme un cadavre mais nous entraĂźnait dans une seconde vie comme un roman, les pensĂ©es avaient une histoire.
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Jean-Bertrand Pontalis (L'amour des commencements)
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Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable  : parce que tu partiras et que nous resterons.
J'ai les larmes aux yeux en recopiant les mots. Je demeure fascinĂ© que cette phrase ait Ă©tĂ© prononcĂ©e un jour, qu'elle m'ait Ă©tĂ© adressĂ©e. Qu'on me comprenne  : ce n'est pas l'Ă©ventuelle prĂ©monition qu'elle contient qui me fascine, ni mĂȘme qu'elle ait Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e. Ce n'est pas non plus la maturitĂ© ou la fulgurance qu'elle suppose. Ce n'est pas davantage l'agencement des mots, mĂȘme si je prendrai conscience que je n'aurais sans doute pas pu les trouver alors, ni plus tard les Ă©crire. C'est la violence de ce qu'ils signifient, de ce qu'ils charrient  : l'infĂ©rioritĂ© qu'ils racontent en mĂȘme temps que l'amour sous-jacent dont ils tĂ©moignent, l'amour rendu nĂ©cessaire par la disparition prochaine, inĂ©vitable, l'amour rendu possible par elle aussi.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Jâallais ouvrir la bouche et aborder cette fille , quand quelquâun me toucha lâĂ©paule. Je me retournai, surpris, et jâaperçus un homme dâaspect ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait dâun air triste.
â Je voudrais vous parler, dit-il.
Je fis une grimace quâil vit sans doute, car il ajouta :
â « Câest important. »
Je me levai et le suivis Ă lâautre bout du bateau :
â « Monsieur, reprit-il, quand lâhiver approche avec les froids, la pluie et la neige, votre mĂ©decin vous dit chaque jour : « Tenez-vous les pieds bien chauds, gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites, des pleurĂ©sies. » Alors vous prenez mille prĂ©cautions, vous portez de la flanelle, des pardessus Ă©pais, des gros souliers, ce qui ne vous empĂȘche pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes, ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des attendrissements sans cause, il nâest personne qui vienne vous dire : « Monsieur, prenez garde Ă lâamour ! Il est embusquĂ© partout ; il vous guette Ă tous les coins ; toutes ses ruses sont tendues, toutes ses armes aiguisĂ©es, toutes ses perfidies prĂ©parĂ©es ! Prenez garde Ă lâamour !⊠Prenez garde Ă lâamour ! Il est plus dangereux que le rhume, la bronchite et la pleurĂ©sie ! Il ne pardonne pas, et fait commettre Ă tout le monde des bĂȘtises irrĂ©parables. » Oui, monsieur, je dis que, chaque annĂ©e, le gouvernement devrait faire mettre sur les murs de grandes affiches avec ces mots : « Retour du printemps. Citoyens français, prenez garde Ă lâamour ; » de mĂȘme quâon Ă©crit sur la porte des maisons : « Prenez garde Ă la peinture ! » â Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je le remplace, et je vous dis : « Prenez garde Ă lâamour ; il est en train de vous pincer, et jâai le devoir de vous prĂ©venir comme on prĂ©vient, en Russie, un passant dont le nez gĂšle. »
Je demeurai stupéfait devant cet étrange particulier, et, prenant un air digne :
â « Enfin, monsieur, vous me paraissez vous mĂȘler de ce qui ne vous regarde guĂšre. »
Il fit un mouvement brusque, et répondit :
â « Oh ! monsieur ! monsieur ! si je mâaperçois quâun homme va se noyer dans un endroit dangereux, il faut donc le laisser pĂ©rir ?
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Guy de Maupassant
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Je ne crois pas que les animaux sauvages puissent ĂȘtre heureux ou mĂȘme joyeux quand ils sont adultes. C'est la vie avec les hommes qui a dĂ» faire naĂźtre cette facultĂ© chez les chiens. J'aimerais savoir pourquoi nous agissons sur eux comme une drogue. C'est peut-ĂȘtre le chien qui est responsable de la folie de grandeur de l'homme. MĂȘme Ă moi, il m'est arrivĂ© de penser que je devais avoir quelque chose de particulier, quand je voyais Lynx dĂ©faillir de joie en me regardant. Mais je n'avais rien d'exceptionnel, bien sĂ»r ; Lynx Ă©tait tout simplement fou des hommes comme tous les chiens.
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Marlen Haushofer (The Wall)
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SOCRATE.
Et par penser entends-tu la mĂȘme chose que moi ?
THĂĂTĂTE.
Qu'entends-tu par lĂ ?
SOCRATE.
Un discours que l'Ăąme s'adresse Ă elle-mĂȘme sur les objets qu'elle considĂšre. Prends-moi pour un homme qui ne sait pas trĂšs bien ce dont il parle ; c'est peut-ĂȘtre une illusion, mais il me paraĂźt que l'Ăąme, quand elle pense, ne fait autre chose que s'entretenir avec elle-mĂȘme, interrogeant et rĂ©pondant, affirmant et niant : et que quand elle se dĂ©cide, que cette dĂ©cision se fasse plus ou moins promptement, quand elle sort du doute et qu'elle prononce, c'est cela que nous appelons juger.
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Plato (Platon: Oeuvres complĂštes - Les 43 titres)
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Il y a cette brĂ»lure de ne rien ĂȘtre autorisĂ© Ă dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abĂźme sous les pieds  : si on n'en parle pas, comment prouver que ça existe  ? Un jour, quand l'histoire sera terminĂ©e, puisqu'elle se terminera, nul ne pourra tĂ©moigner qu'elle a eu lieu. L'un des protagonistes (lui) pourra aller jusqu'Ă la nier, s'il le souhaite, jusqu'Ă s'insurger qu'on puisse inventer pareilles sornettes. L'autre (moi) n'aura que sa parole, elle ne pĂšserait pas lourd. Cette parole n'adviendra jamais. Non, je n'ai jamais parlĂ©. Sauf aujourd'hui. Dans ce livre. Pour la premiĂšre fois.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Oh ! aimer une femme ! ĂȘtre prĂȘtre ! ĂȘtre haĂŻ ! lâaimer de toutes les fureurs de son Ăąme, sentir quâon donnerait pour le moindre de ses sourires son sang, ses entrailles, sa renommĂ©e, son salut, lâimmortalitĂ© et lâĂ©ternitĂ©, cette vie et lâautre ; regretter de ne pas ĂȘtre roi, gĂ©nie, empereur, archange, dieu, pour lui mettre un plus grand esclave sous les pieds ; lâĂ©treindre nuit et jour de ses rĂȘves et de ses pensĂ©es ; et la voir amoureuse dâune livrĂ©e de soldat ! et nâavoir Ă lui offrir quâune sale soutane de prĂȘtre dont elle aura peur et dĂ©goĂ»t ! Ătre prĂ©sent, avec sa jalousie et sa rage, tandis quâelle prodigue Ă un misĂ©rable fanfaron imbĂ©cile des trĂ©sors dâamour et de beautĂ© ! Voir ce corps dont la forme vous brĂ»le, ce sein qui a tant de douceur, cette chair palpiter et rougir sous les baisers dâun autre ! Ă ciel ! aimer son pied, son bras, son Ă©paule, songer Ă ses veines bleues, Ă sa peau brune, jusquâĂ sâen tordre des nuits entiĂšres sur le pavĂ© de sa cellule, et voir toutes les caresses quâon a rĂȘvĂ©es pour elle aboutir Ă la torture ! Nâavoir rĂ©ussi quâĂ la coucher sur le lit de cuir ! Oh ! ce sont lĂ les vĂ©ritables tenailles rougies au feu de lâenfer ! Oh ! bienheureux celui quâon scie entre deux planches, et quâon Ă©cartĂšle Ă quatre chevaux ! â Sais-tu ce que câest que ce supplice que vous font subir, durant les longues nuits, vos artĂšres qui bouillonnent, votre cĆur qui crĂšve, votre tĂȘte qui rompt, vos dents qui mordent vos mains ; tourmenteurs acharnĂ©s qui vous retournent sans relĂąche, comme sur un gril ardent, sur une pensĂ©e dâamour, de jalousie et de dĂ©sespoir ! Jeune fille, grĂące ! trĂȘve un moment ! un peu de cendre sur cette braise ! Essuie, je tâen conjure, la sueur qui ruisselle Ă grosses gouttes de mon front ! Enfant ! torture-moi dâune main, mais caresse-moi de lâautre ! Aie pitiĂ©, jeune fille ! aie pitiĂ© de moi !
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Victor Hugo (Notre-Dame de Paris (French Edition))
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Le couchant dardait ses rayons suprĂȘmes
Et le vent berçait les nĂ©nuphars blĂȘmes;
Les grands nénuphars entre les roseaux,
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie
OĂč la brume vague Ă©voquait un grand
FantÎme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie oĂč j'errais tout seul
Promenant ma plaie; et l'épais linceul
Des tĂ©nĂšbres vint noyer les suprĂȘmes
Rayons du couchant dans ses ondes blĂȘmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
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Paul Verlaine
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Ces gens-lĂ , les profs, il faut les Ă©viter. Ils sont si habituĂ©s Ă s'Ă©couter parler et Ă se mettre en scĂšne qu'il n'y a rien Ă faire avec eux. Aucun Ă©change n'est possible. En plus, ils sont champions toutes catĂ©gories de l'art subtil du humble-brag: « La semaine prochaine, je ne serai pas disponible. Je serai Ă San Francisco Ă me dorer la fraise au soleil aprĂšs avoir lu ma communication de vingt minutes devant quatre personnes qui ne m'auront pas Ă©coutĂ©. J'ai prĂ©sentĂ© le mĂȘme texte le mois dernier Ă DubaĂŻ, Ă SĂ©oul et Ă Istanbul. Dans quelques annĂ©es, je pourrai le publier dans un livre qui va moisir sur les rayons.
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Julie Boulanger (Albertine ou La férocité des orchidées)
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finalement, éperdu d'amour et au comble de la frénésie érotique, je m'assis dans l'herbe et j'enlevai un de mes souliers en caoutchouc.
â Je vais le manger pour toi, si tu veux. Si elle le voulait I Ha! Mais bien sĂ»r qu'elle le voulait, voyons! C'Ă©tait une vraie petite femme. --- Elle posa son cerceau par terre et s'assit sur ses ta-lons. Je crus voir dans ses yeux une lueur d'estime. Je n'en demandais pas plus. Je pris mon canif et enta-mai le caoutchouc. Elle me regardait faire.
â Tu vas le manger cru ?
â Oui.
J'avalai un morceau, puis un autre. Sous son regard enfin admiratif, je me sentais devenir vraiment un homme. Et j'avais raison. Je venais de faire mon apprentissage. J'entamai le caoutchouc encore plus profondĂ©ment, soufflant un peu, entre les bouchĂ©es, et je continuai ainsi un bon moment, jusqu'Ă ce qu'une sueur froide me montĂąt au front. Je continuai mĂȘme un peu au-delĂ , serrant les dents, luttant contre la nausĂ©e, ramassant toutes mes forces pour demeurer sur le terrain, comme il me fallut le faire tant de fois, depuis, dans mon mĂ©tier d'homme.
Je fus trÚs malade, on me transporta à l'hÎpital, ma mÚre sanglotait, Aniela hurlait, les filles de l'atelier geignaient, pendant qu'on me mettait sur un brancard dans l'ambulance. J'étais trÚs fier de moi.
Mon amour d'enfant m'inspira vingt ans plus tard mon premier roman Ăducation europĂ©enne, et aussi certains passages du Grand Vestiaire.
Pendant longtemps, Ă travers mes pĂ©rĂ©grinations, j'ai transportĂ© avec moi un soulier d'enfant en caoutchouc, entamĂ© au couteau. J'avais vingt-cinq ans, puis trente, puis quarante, mais le soulier Ă©tait toujours lĂ , Ă portĂ©e de la main. J'Ă©tais toujours prĂȘt Ă m'y attabler, Ă donner, une fois de plus, le meilleur de moi-mĂȘme. Ăa ne s'est pas trouvĂ©. Finalement, j'ai abandonnĂ© le soulier quelque part derriĂšre moi. On ne vit pas deux fois.
(La promesse de l'aube, ch. XI)
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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Alors toi, le moins qu'on puisse dire, c'est que je t'aurais mĂ©ritĂ©e. Primo, ça faisait des annĂ©es que je t'attendais. Des annĂ©es que j'avais juste le droit de tremper mes lĂšvres dans le bonheur et puis pas plus. Deusio, quand je te rencontre il faut que tu sois maquĂ©e avec un poulpe qui te colle de partout. Et tertio, quand enfin mademoiselle est dispo, il faut que tu me fasses poireauter des semaines et des semaines, genre laisse-moi digĂ©rer mon histoire avec Dudulle et faire mon rot. Tu crois que ça peut ĂȘtre simple ? Comme Ă la tĂ©lĂ© ou sur grand Ă©cran ? Ils se rencontrent, ils se plaisent, ils s'aiment, allez zou ! emballez, c'est pesĂ©. Eh ben, nan ! Il faut que ça soit compliquĂ©, il faut que mademoiselle prenne tout son temps, qu'elle s'Ă©broue un peu, qu'elle remette de l'ordre sans sa tĂȘte, qu'elle fasse une pose, alors que moi, je suis lĂ , tendu comme un arc, les pieds bien calĂ©s dans les starting-blocks, les doigts bien posĂ©s sur la ligne, concentrĂ©, parce qu'un dĂ©but d'histoire, faut surtout pas le rater, faut se donner Ă fond, je le sais, c'est pas une premiĂšre pour moi, avec toutes les histoires foireuses que je viens d'enquiller, j'ai largement eu le temps de m'entraĂźner. Comme un sportif, je me suis entraĂźnĂ©. Je suis prĂȘt, moi. Y a plus qu'Ă donner le dĂ©part. Quand mademoiselle sera disposĂ©e.
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David Thomas (La Patience des buffles sous la pluie)
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AussitĂŽt, je pense au monde dont je suis exclu, aux fraternitĂ©s qu'il a construites et oĂč je n'ai pas ma place, Ă ses jours ordinaires Ă©galement, oĂč je ne figure pas. L'ami incarne tout cela, le serrement de main symbolise tout cela. Moi, je suis le monde invisible, souterrain, extraordinaire. D'habitude, cette singularitĂ© me rend heureux. Ce soir, elle me fait bĂȘtement souffrir.
Car, tout de mĂȘme, il y a l'intimitĂ© foudroyante entre nous, parfois, l'insurpassable proximitĂ©, mais l'ignorance le reste du temps, l'absolue sĂ©paration  : une telle schizophrĂ©nie, avouez que ça peut venir Ă bout de la raison des plus Ă©quilibrĂ©s. Et je n'Ă©tais pas le plus Ă©quilibrĂ©.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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JâĂ©prouvais un sentiment de fatigue profonde Ă sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption Ă©tĂ© vĂ©cu, pensĂ©, sĂ©crĂ©tĂ© par moi, quâil Ă©tait ma vie, quâil Ă©tait moi-mĂȘme, mais encore que jâavais Ă toute minute Ă le maintenir attachĂ© Ă moi, quâil me supportait, que jâĂ©tais juchĂ© Ă son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le dĂ©placer avec moi.
La date Ă laquelle jâentendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray si distant et pourtant intĂ©rieur, Ă©tait un point de repĂšre dans cette dimension Ă©norme que je ne savais pas avoir. Jâavais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi pourtant comme si jâavais des lieues de hauteur, tant dâannĂ©es.
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Marcel Proust (The Guermantes Way)
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Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, lâodeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altĂ©rĂ© dans lâeau dâune source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans lâair.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que jâentends dans tes cheveux ! Mon Ăąme voyage sur le parfum comme lâĂąme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rĂȘve, plein de voilures et de mĂątures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, oĂč lâespace est plus bleu et plus profond, oĂč lâatmosphĂšre est parfumĂ©e par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
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Charles Baudelaire
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Je sais aussi quâil y a, dans cette maniĂšre que vous avez de monopoliser la parole, la manifestation de votre timiditĂ©, de votre crainte Ă engager avec moi une conversation. Dâune certaine façon, vous prolongez, par dâautres moyens, ce moment oĂč nous ne nous parlons pas, oĂč nous nâĂ©changeons pas de propos, oĂč nous ne sommes pas confrontĂ©s lâun Ă lâautre. Vous avez peur de notre intimitĂ©. Vous prĂ©fĂ©rez occuper tout lâespace. (âŠ) Jâai peur, lorsque je vous entends reprendre, ainsi, un discours qui sâest suffi Ă lui-mĂȘme, qui est assez, que vous ne prononciez des mots moins importants, que la force de vos propos prĂ©cĂ©dents ne se dilue, ne se perde dans la volontĂ© prĂ©tentieuse de pousser votre avantage
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Philippe Besson (In the Absence of Men)
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La pensée de la mort
Vivre au milieu de ce dĂ©dale de ruelles, de besoins, de voix suscite en moi un bonheur mĂ©lancolique : que de jouissance, d'impatience, de dĂ©sir, que de vie assoiffĂ©e et d'ivresse de vivre se rĂ©vĂšle ici Ă chaque instant ! Et pourtant tous ces ĂȘtres bruyants, vivants, assoiffĂ©s de vie plongeront bientĂŽt dans un tel silence ! Comme chacun est suivi par son ombre, le sombre compagnon qu'il emmĂšne avec lui ! Il en est toujours comme Ă l'ultime moment avant le dĂ©part d'un navire d'Ă©migrants : on a plus de choses Ă se dire que jamais, l'heure presse, l'ocĂ©an et son mutisme dĂ©solĂ© attend, impatient, derriĂšre tout ce bruitâsi avide, si sĂ»r de tenir sa proie. Et tous, tous pensent que le temps Ă©coulĂ© jusqu'alors n'est rien ou peu de chose, que le proche avenir est tout : d'oĂč cette hĂąte, ces cris, cet Ă©tourdissement de soi-mĂȘme, cette duperie de soi-mĂȘme ! Chacun veut ĂȘtre le premier dans cet avenir,âet pourtant c'est la mort et le silence de mort qui est l'unique certitude et le lot commun Ă tous dans cet avenir ! Qu'il est Ă©trange que cette unique certitude et ce lot commun n'aient presque aucun pouvoir sur les hommes et qu'ils soient Ă mille lieues de se sentir comme une confrĂ©rie de la mort ! Cela me rend heureux de voir que les hommes ne veulent absolument pas penser la pensĂ©e de la mort ! J'aimerais contribuer en quelque maniĂšre Ă leur rendre la pensĂ©e de la vie encore cent fois plus digne d'ĂȘtre pensĂ©e.
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Friedrich Nietzsche (The Gay Science: With a Prelude in Rhymes and an Appendix of Songs)
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Quand je considÚre ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. L'existence des héros, celle qu'on nous raconte, est simple ; elle va droit au but comme une flÚche. Et la plupart des hommes aiment à résumer leur vie dans une formule, parfois dans une vanterie ou dans une plainte, presque toujours dans une récrimination ; leur mémoire leur fabrique complaisamment une existence explicable et claire. Ma vie a des contours moins fermes...
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les rĂ©gions de montagne, de matĂ©riaux divers entassĂ©s pĂȘle-mĂȘle. J'y rencontre ma nature, dĂ©jĂ composite, formĂ©e en parties Ă©gales d'instinct et de culture. Ăa et lĂ , affleurent les granits de l'inĂ©vitable ; partout, les Ă©boulements du hasard. Je m'efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d'or, ou l'Ă©coulement d'une riviĂšre souterraine, mais ce plan tout factice n'est qu'un trompe-l'oeil du souvenir. De temps en temps, dans une rencontre, un prĂ©sage, une suite dĂ©finie d'Ă©vĂ©nements, je crois reconnaĂźtre une fatalitĂ©, mais trop de routes ne mĂšnent nulle part, trop de sommes ne s'additionnent pas. Je perçois bien dans cette diversitĂ©, dans ce dĂ©sordre, la prĂ©sence d'une personne, mais sa forme semble presque toujours tracĂ©e par la pression des circonstances ; ses traits se brouillent comme une image reflĂ©tĂ©e sur l'eau. Je ne suis pas de ceux qui disent que leurs actions ne leur ressemblent pas. Il faut bien qu'elles le fassent, puisqu'elles sont ma seule mesure, et le seul moyen de me dessiner dans la mĂ©moire des hommes, ou mĂȘme dans la mienne propre ; puisque c'est peut-ĂȘtre l'impossibilitĂ© de continuer Ă s'exprimer et Ă se modifier par l'action que constitue la diffĂ©rence entre l'Ă©tat de mort et celui de vivant. Mais il y a entre moi et ces actes dont je suis fait un hiatus indĂ©finissable. Et la preuve, c'est que j'Ă©prouve sans cesse le besoin de les peser, de les expliquer, d'en rendre compte Ă moi-mĂȘme. Certains travaux qui durĂšrent peu sont assurĂ©ment nĂ©gligeables, mais des occupations qui s'Ă©tendirent sur toute la vie ne signifient pas davantage. Par exemple, il me semble Ă peine essentiel, au moment oĂč j'Ă©cris ceci, d'avoir Ă©tĂ© empereur..." (p.214)
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Marguerite Yourcenar (Les Yeux ouverts : Entretiens avec Matthieu Galey)
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Tous les jours arrivaient des avions et sur chacun, il y avait un message.
« Gardez votre eau bien propre. »
« Nâempestez pas lâair, vous allez Ă©touffer. »
« Comment allez-vous ? »
« Plantez des fleurs. »
« Ne coupez pas trop dâarbres, ils vous protĂšgent. »
Et encore des messages, tous les jours un ou deux et mĂȘme des fois plus, sur des avions de toutes les couleurs.
« Ne mettez pas trop dâengrais. »
« Ne vous lavez pas dans les ruisseaux avec vos gros savons rouges. »
« Ne vous en faites pas pour moi, je vais bien. »
Les gens sâhabituaient lentement Ă cette nouvelle vie et suivaient tous les conseils des avions de papier.
Ils trouvaient aussi des trucs eux-mĂȘmes et les trouvaient bien meilleurs que ceux du grand. CâĂ©tait bien normal.
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Christiane Duchesne (Le Grand qui Passe ou l'Histoire des Avions de Papier)
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Perfide Manon ! Ah! perfide! perfide! Elle me rĂ©pĂ©ta, en pleurant Ă chaudes larmes, qu'elle ne prĂ©tendait point justifier sa perfidie. Que prĂ©tendez-vous donc ? m'Ă©criai-je encore. Je prĂ©tends mourir, rĂ©pondit-elle, si vous ne me rendez votre cĆur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidĂšle! repris-je en versant moi-mĂȘme des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste Ă te sacrifier; car mon cĆur n'a jamais cessĂ© d'ĂȘtre Ă toi. Ă peine eus-je achevĂ© ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnĂ©es. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses.
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Antoine François Prévost d'Exiles (Histoire du Chevalier des Grieux et de manon Lescaut)
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Comprenez-moi. Le misogyne ne mĂ©prise pas les femmes. Le misogyne n'aime pas la fĂ©minitĂ©. Les hommes se rĂ©partissent depuis toujours en deux grandes catĂ©gories. Les adorateurs des femmes, autrement dit les poĂštes, et les misogynes ou, pour mieux dire, les gynophobes. Les adorateurs ou poĂštes vĂ©nĂšrent les valeurs fĂ©minines traditionelles comme le sentiment, le foyer, la maternitĂ©, la fĂ©conditĂ©, les Ă©clairs sacrĂ©s de l'hysterie, et la voix divine de la nature en nous, tandis qu'aux misogynes ou gynophobes ces valeurs inspirent un lĂ©ger effroi. Chez la femme, l'adorateur vĂ©nĂšre la fĂ©minitĂ©, alors que le misogyne donne toujours la prĂ©fĂ©rence Ă la femme sur la fĂ©minitĂ©. N'oubliez pas une chose: une femme ne peut ĂȘtre vraiment heureuse qu'avec un misogyne.
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Milan Kundera (The Book of Laughter and Forgetting)
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Je veux que tu en aies toi-mĂȘme la preuve par expĂ©rience, sans la chercher ailleurs. Quand on n'aime pas pour son propre compte, on voit d'un oeil chagrin l'humeur des amants. Il y a encore en moi quelque ardeur amoureuse, mon corps a toujours de la sĂšve; et mes sens ne sont pas Ă©teints pour les agrĂ©ments et les plaisirs de la vie. Je suis un rieur de bon goĂ»t, un convive agrĂ©able; dans un dĂźner, je ne coupe jamais la parole Ă personne; j'ai le bon esprit de ne pas me rendre importun aux convives; je sais prendre part Ă la conversation avec mesure, et me taire Ă propos, quand c'est Ă d'autres Ă parler; je ne suis point cracheur ni pituiteux, et point roupieux le moins du monde; enfin, je suis d'ĂphĂšse, et non pas d'Apulie (53), je ne suis pas un « petit coeur ».
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Plautus (Miles Gloriosus)
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Ce nâest pas des gens comme Aoki que jâai peur. Des types de son espĂšce, il y en a partout. Je suis rĂ©signĂ© au fait quâil en existe. Quand jâen aperçois un, je mâarrange simplement pour ne pas croiser son chemin. Avec eux, le salut est dans la fuite. Ăa ne mâest pas bien difficile de les Ă©viter, je les repĂšre au premier coup dâĆil. Dâun autre cĂŽtĂ©, il mâarrive aussi de trouver que les gens comme Aoki sont trĂšs forts. Cette capacitĂ© Ă attendre tapi dans lâombre quâune occasion se prĂ©sente, leur habiletĂ© Ă manipuler lâesprit des autres, tout le monde nâa pas ce don. Je dĂ©teste ce genre de types, ils me font vomir, mais je leur reconnais un certain talent.
Non, en fait, ce qui me fait vraiment peur, ce sont les autres, ceux qui gobent sans le moindre esprit critique tout ce quâun Aoki peut leur raconter. Incapables de se forger leur propre opinion, ou de comprendre quoi que ce soit par eux-mĂȘmes, ils avalent lâavis de beaux parleurs convaincants comme Aoki et mettent leurs propos en action en groupe. Il ne leur vient jamais Ă lâidĂ©e, mĂȘme briĂšvement, quâils pourraient se tromper, faire une erreur, non. Ou quâils pourraient causer un mal dĂ©finitif Ă quelquâun, pour rien. Ils sont totalement irresponsables, ne se questionnent jamais sur les consĂ©quences de leurs actes. Ce sont eux qui me font vraiment peur. Ces gens que je vois en rĂȘve nâont pas de visage. Leur silence envahit tout comme une eau glaciale. Dans ce silence, tout se met Ă fondre et Ă disparaĂźtre. Moi aussi je fonds au milieu dâeux, et jâai beau hurler, personne ne mâentend.
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Haruki Murakami (The Silence)
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» Quâest-ce qui mâa donnĂ© un calotin pareil ! » Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montĂšrent sur les bancs, et, le poing tendu, vocifĂ©raient : » AthĂ©e ! aristocrate ! canaille ! » pendant que la sonnette du prĂ©sident tintait sans discontinuer et que les cris » A lâordre ! Ă lâordre ! » redoublaient. Mais, intrĂ©pide, et soutenu dâailleurs par » trois cafĂ©s » pris avant de venir, il se dĂ©battait au milieu des autres. « Comment, moi ! un aristocrate ? allons donc ! » Admis enfin Ă sâexpliquer, il dĂ©clara quâon ne serait jamais tranquille avec les prĂȘtres, et, puisquâon avait parlĂ© tout Ă lâheure dâĂ©conomies, câen serait une fameuse que de supprimer les Ă©glises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes. Quelquâun lui objecta quâil allait loin.
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Gustave Flaubert (Sentimental Education)
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Il est injuste quâon sâattache Ă moi quoiquâon le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux Ă qui jâen ferais naĂźtre le dĂ©sir, car je ne suis la fin de personne et nâai de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prĂȘt Ă mourir et ainsi lâobjet de leur attachement mourra. Donc comme je serais coupable de faire croire une faussetĂ©, quoique je la persuadasse doucement, et quâon la crĂ»t avec plaisir et quâen cela on me fĂźt plaisir ; de mĂȘme je suis coupable de me faire aimer. Et si jâattire les gens Ă sâattacher Ă moi, je dois avertir ceux qui seraient prĂȘts Ă consentir au mensonge, quâils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui mâen revĂźnt ; et de mĂȘme quâils ne doivent pas sâattacher Ă moi, car il faut quâils passent leur vie et leurs soins Ă plaire Ă Dieu ou Ă le chercher.
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Plaise Pascal
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Les jours qui suivent sont un vĂ©ritable cauchemar. Je me doute bien que l'amant ne va pas venir vers moi, puisqu'il a exigĂ© le silence, imposĂ© une chape de plomb. Les autres Ă©lĂšves ne manqueraient pas de relever cette bizarrerie si, d'aventure, il me saluait, s'il se contentait de me saluer, mĂȘme de loin. Car, je l'ai dit, nous appartenons Ă deux cercles distincts, sans intersection possible  : une conjonction, mĂȘme furtive, mĂȘme accidentelle n'est tout bonnement pas envisageable. Pas question de prendre le moindre risque, j'ai bien compris.
J'ai bien compris et, pourtant, je ne peux pas m'empĂȘcher d'espĂ©rer un signe qui ne serait dĂ©tectable que par nous, un frĂŽlement qui paraĂźtrait le produit du hasard, un clin d'Ćil que nul ne pourrait repĂ©rer, un sourire bref. Je rĂȘve d'un sourire bref.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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J'ai Ă©crit le mot  : amour. J'ai bien envisagĂ© d'en employer un autre. Au moins parce que c'est une notion curieuse, l'amour  ; difficile Ă dĂ©finir, Ă cerner, Ă Ă©tablir. Il en existe tant de degrĂ©s, tant de variations. J'aurais pu me contenter d'affirmer que j'Ă©tais attendri (et il est exact que T.  savait Ă merveille me faire faiblir, flĂ©chir), ou charmĂ© (il s'y entendait comme personne pour attirer Ă lui, conquĂ©rir, flatter, et mĂȘme ensorceler), ou troublĂ© (il provoquait souvent un mĂ©lange de perplexitĂ© et d'Ă©moi, renversait les situations), ou sĂ©duit (il m'attirait dans ses filets, me bluffait, me gagnait Ă ses causes), ou Ă©pris (j'Ă©tais bĂȘtement enjouĂ©, je pouvais m'enflammer pour un rien)  ; ou mĂȘme aveuglĂ© (je mettais de cĂŽtĂ© ce qui m'embarrassait, je minimisais ses dĂ©fauts, portais aux nues ses qualitĂ©s), perturbĂ© (je n'Ă©tais plus tout Ă fait moi-mĂȘme), ce qui aurait un sens moins favorable. J'aurais pu expliquer qu'il ne s'agissait que d'affection, que je me contentais d'avoir le « bĂ©guin  », une formulation suffisamment floue pour englober n'importe quoi. Mais ce serait me payer de mots. La vĂ©ritĂ©, la vĂ©ritĂ© toute nue, c'est que j'Ă©tais amoureux. Autant employer les mots prĂ©cis.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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J'ajoute : c'est à ce moment-là qu'on s'est perdus de vue, lui et moi. J'articule ces derniers mots sans y mettre le moindre affect, comme si la vie, c'était ça, simplement ça, se fréquenter et se perdre de vue et continuer à vivre, comme s'il n'y avait pas des déchirements, des séparations qui laissent exsangues, des ruptures dont on peine à se remettre, des regrets qui vous poursuivent longtemps aprÚs.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Dans ce silence de la mort, toute ma vie se dĂ©roula comme une chose inĂ©vitable, terrible par sa sĂ©vĂšre logique. Je ne voyais pas de faits distincts, mais une ligne droite qui allait du jour de ma naissance au soir dâaujourdâhui. Elle ne pouvait aller plus loin : câĂ©tait clair. Mais jâai dĂ©jĂ dit que, deux mois avant, jâavais senti lâapproche de la mort, et tous les hommes la sentent de mĂȘme.
Le pressentiment a son rÎle dans la vie de chacun de nous, et il ne déçoit pas.
Le poĂšte parle avec une admirable justesse quand il dit :
« Les événements futurs jettent une ombre devant eux. »
Si les hommes se plaignent quelquefois dâavoir Ă©tĂ© trompĂ©s par le pressentiment, câest parce que leurs sensations leur restent obscures : toujours ils dĂ©sirent ou apprĂ©hendent, et ils prennent leur peur ou leur espoir pour le pressentiment.
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Aleksey Apukhtin (Entre la mort et la vie : suivi de Les Archives de la comtesse D*** & Le Journal de Pavlik Dolsky)
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Ecoutez, que vous importe Ă vous que je meure assassiné  ? ĂȘtes-vous mon ami  ? ĂȘtes-vous un homme  ? avez-vous un coeur ?... Non, vous ĂȘtes mĂ©decin  !... Eh bien, je vous dis : « Non, ma fille ne sera pas traĂźnĂ©e par moi aux mains du bourreau  !... » Ah  ! voilĂ une idĂ©e qui me dĂ©vore, qui me pousse comme un insensĂ© Ă creuser ma poitrine avec mes ongles  !... Et si vous vous trompiez, docteur  ! si c'Ă©tait un autre que ma fille  ! Si, un jour, je venais, pĂąle comme un spectre, vous dire : Assassin  ! tu as tuĂ© ma fille... Tenez, si cela arrivait, je suis chrĂ©tien , monsieur d'Avrigny, et cependant je me tuerais  ! â C'est bien, dit le docteur aprĂšs un instant de silence, j 'attendrai. » Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.« Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si quelque personne
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Alexandre Dumas (Le Comte de Monte-Cristo)
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Il sait quelque chose que je ne sais pas  : que je partirai. Que mon existence se jouera ailleurs. Loin, trÚs loin de Barbezieux, de sa langueur, de ses ciels plombés, de son horizon bouché. Que je m'en échapperai comme on s'évade d'une prison, que moi, j'y réussirai. Que je voudrai la ville capitale, que je m'y épanouirai, que j'y trouverai ma place, que j'y ferai ma place. Qu'ensuite, je sillonnerai la planÚte, puisque je ne suis pas fait pour la sédentarité. Il imagine une ascension, une élévation, une épiphanie. Il me croit promis à un destin brillant. Il est convaincu qu'au sein de notre communauté presque oubliée des dieux, il ne peut exister qu'un nombre infime d'élus et que j'en fais partie. Il pense que bientÎt je n'aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d'un continent.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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Quand je vis avec mes semblables, ma pensĂ©e s'occupe d'eux si exclusivement, soit pour les aider Ă vivre bien, soit pour comprendre pourquoi ils vivent mal, que j'oublie absolument de vivre pour mon compte. Quand je m'aperçois que j'ai fait pour eux mon possible et que je ne leur suis plus nĂ©cessaire, ou, ce qui arrive plus souvent, que je ne leur suis bon Ă rien, j'Ă©prouve le besoin de vivre avec ce moi intĂ©rieur qui s'identifie Ă la nature et au rĂȘve de la vie dans l'Ă©ternel et dans l'infini. La nature, je le sais, parle dans l'homme plus que dans les arbres et les rochers; mais elle y parle follement, elle y est plus souvent dĂ©lirante que sage, elle y est pleine d'illusions ou de mensonges. Les animaux sauvages eux-mĂȘmes sont tourmentĂ©s d'un besoin d'existence qui nous empĂȘche de savoir ce qu'ils pensent et si leurs obscures manifestations ne sont pas trompeuses. DĂšs qu'ils subissent des besoins et des passions, ils doivent les satisfaire Ă tout prix, et toute logique de leur instinct de conservation doit cĂ©der Ă cette sauvage logique de la faim et de l'amour. OĂč donc trouver, oĂč donc surprendre la voix du vrai absolu dans la nature? HĂ©las, dans le silence des choses inertes, dans le mutisme de ce qui ne ment pas! la face impassible du rocher qui boit le soleil, le front sans ombre du glacier qui regarde la lune, la morne altitude des lieux inaccessibles, exercent sur nous un rassĂ©rĂ©nement inexplicable. LĂ , nous nous sentons comme suspendus entre ciel et terre, dans une rĂ©gion d'idĂ©es oĂč il ne peut y avoir que Dieu ou rien, et, s'il n'y a rien, nous sentons que nous ne sommes rien nous-mĂȘmes et que nous n'existons pas; car rien ne peut se passer de sa raison d'ĂȘtre.
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George Sand (Le dernier amour)
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je n'ai jamais contemplĂ© l'inceste sous cette terrible lueur de caveau et de damnation Ă©ternelle qu'une fausse morale s'est dĂ©libĂ©rĂ©ment appliquĂ©e Ă jeter sur une forme d'exubĂ©rance sexuelle qui, pour moi, n'occupe qu'une place extrĂȘmement modeste dans l'Ă©chelle monumentale de nos dĂ©gradations. Toutes les frĂ©nĂ©sies de l'inceste me paraissent infiniment plus acceptables que celles d'Hiroshima, de Buchenwald, des pelotons d'exĂ©cution, de la terreur et de la torture policiĂšres, mille fois plus aimables que les leucĂ©mies et autres belles consĂ©quences gĂ©nĂ©tiques probables des efforts de nos savants. Personne ne me fera jamais voir dans le comportement sexuel des ĂȘtres le critĂšre du bien et du mal. La funeste physionomie d'un certain physicien illustre recommandant au monde civilisĂ© de poursuivre les explosions nuclĂ©aires m'est incomparablement plus odieuse que l'idĂ©e d'un fils couchant avec sa mĂšre. A cĂŽtĂ© des aberrations intellectuelles, scientifiques, idĂ©ologiques de notre siĂšcle, toutes celles de la sexualitĂ© Ă©veillent dans mon coeur les plus tendres pardons. Une fille qui se fait payer pour ouvrir ses cuisses au peuple me paraĂźt une soeur de charitĂ© et une honnĂȘte dispensatrice de bon pain lorsqu'on compare sa modeste vĂ©nalitĂ© Ă la prostitution des savants prĂȘtant leurs cerveaux Ă l'Ă©laboration de l'empoisonnement gĂ©nĂ©tique et de la terreur atomique. A cĂŽtĂ© de la perversion de l'Ăąme, de l'esprit et de l'idĂ©al Ă laquelle se livrent ces traĂźtres Ă l'espĂšce, nos Ă©lucubrations sexuelles, vĂ©nales ou non, incestueuses ou non, prennent, sur les trois humbles sphincters dont dispose notre anatomie, toute l'innocence angĂ©lique d'un sourire d'enfant. (La promesse de l'aube, ch. X)
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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Pourquoi respecterais-je l'ĂȘtre humain quand il me mĂ©prise ? Qu'il vive donc en harmonie avec moi. S'il y consentait, loin de lui nuire, je lui ferais tout le bien possible, et c'est avec des larmes de joie que je lui tĂ©moignerais ma reconnaissance. Mais cela ne peut ĂȘtre. Les sentiments des humains de dressent comme une barriĂšre pour empĂȘcher un tel accord. Jamais pourtant je ne me soumettrai Ă un aussi abject esclavage. Je me vengerai du tord que l'on me fait. Si je ne puis inspirer l'amour, eh bien, j'infligerai la peur, et cela principalement Ă vous, mon ennemi par ecellence. Parce que vous ĂȘtes mon crĂ©ateur, je jure de vous exĂ©crer Ă jamais. Prenez garde ! Je me consacrerai Ă votre destruction, et je ne serai satisfait que lorsque j'aurai plongĂ© votre coeur dans la dĂ©solation, lorsque je vous aurai fait maudire le jour oĂč vous ĂȘtes nĂ©.
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Mary Wollstonecraft Shelley (Frankenstein)
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Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses avec ses poignets pour se dĂ©gager. Ils avaient des yeux qu'ils ne se connaissaient pas, un long sourire contraint et un peu honteux. Elle tomba sur les genoux, au bout du divan. Ils continuaient Ă lutter, bien qu'elle ne fĂźt plus un mouvement du cĂŽtĂ© de la glace et qu'elle s'abandonnĂąt dĂ©jĂ . Et comme le jeune homme la prenait Ă bras-le-corps, elle dit de son rire embarrassĂ© et mourant: âVoyons, laisse-moi.... Tu me fais mal. Ce fut le seul murmure de ses lĂšvres. Dans le grand silence du cabinet, oĂč le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles, qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvĂšrent cĂŽte Ă cĂŽte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel: âBah! ça devait arriver un jour ou l'autre.
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Ămile Zola (La curĂ©e (French Edition))
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« Ăcoute, Egor PĂ©trovitch, lui dit-il. Quâest ce que tu fais de toi ? Tu te perds seulement avec ton dĂ©sespoir. Tu nâas ni patience ni courage. Maintenant, dans un accĂšs de tristesse, tu dis que
tu nâas pas de talent. Ce nâest pas vrai. Tu as du talent ; je tâassure que tu en as. Je le vois rien quâĂ la façon dont tu sens et comprends lâart. Je te le prouverai par toute ta vie. Tu mâas racontĂ© ta vie dâautrefois. Ă cette Ă©poque aussi le dĂ©sespoirte visitait sans que tu tâen rendisses compte. Ă cette Ă©poque aussi, ton premier maĂźtre, cet homme Ă©trange, dont tu mâas tant parlĂ©, a Ă©veillĂ© en toi, pour la premiĂšre fois, lâamour de lâart et a devinĂ© ton talent. Tu lâas senti alors aussi fortement que maintenant. Mais tu ne savais pas ce qui se passait en toi. Tu ne pouvais pas vivre dans la maison du propriĂ©taire, et tu ne savais toi-mĂȘme ce que tu dĂ©sirais. Ton maĂźtre est mort trop tĂŽt. Il tâa laissĂ© seulement avec des aspirations vagues et, surtout, il ne tâa pas expliquĂ© toimĂȘme. Tu sentais le besoin dâune autre route plus large, tu pressentais que dâautres buts tâĂ©taient destinĂ©s, mais tu ne comprenais pas comment tout cela se ferait et, dans ton angoisse, tu as haĂŻ tout ce qui tâentourait alors. Tes six annĂ©es de misĂšre ne sont pas perdues. Tu as travaillĂ©, pensĂ©, tu as reconnu et toi-mĂȘme et tes forces ; tu comprends maintenant lâart et ta destination. Mon ami, il faut avoir de la patience et du courage. Un sort plus enviĂ© que le mien tâest rĂ©servĂ©. Tu es cent fois plus artiste que moi, mais que Dieu te donne mĂȘme la dixiĂšme partie de ma patience. Travaille, ne bois pas, comme te le disait ton bonpropriĂ©taire, et, principalement, commence par lâa, b, c.
« Quâest-ce qui te tourmente ? La pauvretĂ©, la misĂšre ? Mais la pauvretĂ© et la misĂšre forment lâartiste. Elles sont insĂ©parables des dĂ©buts. Maintenant personne nâa encore besoin de toi ; personne ne veut te connaĂźtre. Ainsi va le monde. Attends, ce sera autre chose quand on saura que tu as du talent. Lâenvie, la malignitĂ©, et surtout la bĂȘtise tâopprimeront plus fortement que la misĂšre. Le talent a besoin de sympathie ; il faut quâon le comprenne. Et toi, tu verras quelles gens tâentoureront quand tu approcheras du but. Ils tĂącheront de regarder avec mĂ©pris ce qui sâest Ă©laborĂ© en toi au prix dâun pĂ©nible travail, des privations, des nuits sans sommeil. Tes futurs camarades ne tâencourageront pas, ne te consoleront pas. Ils ne tâindiqueront pas ce qui en toi est bon et vrai. Avec une joie maligne ils relĂšveront chacune de tes fautes. Ils te montreront prĂ©cisĂ©ment ce quâil y a de mauvais en toi, ce en quoi tu te trompes, et dâun air calme et mĂ©prisant ils fĂȘteront joyeusement chacune de tes erreurs. Toi, tu esorgueilleux et souvent Ă tort. Il tâarrivera dâoffenser une nullitĂ© qui a de lâamour-propre, et alors malheur Ă toi : tu seras seul et ils seront plusieurs. Ils te tueront Ă coups dâĂ©pingles. Moi mĂȘme, je commence Ă Ă©prouver tout cela. Prends donc des forces dĂšs maintenant. Tu nâes pas encore si pauvre. Tu peux encore vivre ; ne nĂ©glige pas les besognes grossiĂšres, fends du bois, comme je lâai fait un soir chez de pauvres gens. Mais tu es impatient ; lâimpatience est ta maladie. Tu nâas pas assez de simplicitĂ© ; tu ruses trop, tu rĂ©flĂ©chis trop, tu fais trop travailler ta tĂȘte. Tu es audacieux en paroles et lĂąche quand il faut prendra lâarchet en main. Tu as beaucoup dâamour-propre et peu de hardiesse. Sois plus hardi, attends, apprends, et si tu ne comptes pas sur tes forces, alors va au hasard ; tu as de la chaleur, du sentiment, peut-ĂȘtre arriveras-tu au but. Sinon, va quand mĂȘme au hasard. En tout cas tu ne perdras rien, si le gain est trop grand. Vois-tu, aussi, le hasard pour nous est une grande chose. »
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Fyodor Dostoevsky (Netochka Nezvanova)
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Jeanne Ă©tait au pain sec dans le cabinet noir, Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir, J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture, Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma citĂ©, Repose le salut de la sociĂ©tĂ© S'indignĂšrent, et Jeanne a dit d'une voix douce: -Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce; Je ne me ferai plus griffer par le minet. Mais on s'est recriĂ©:-Cette enfant vous connaĂźt; Elle sait Ă quel point vous ĂȘtes faible et lĂąche. Elle vous voit toujours rire quand on se fĂąche. Pas de gouvernement possible. A chaque instant L'ordre est troublĂ© par vous; le pouvoir se dĂ©tend; Plus de rĂšgle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrĂȘte. Vous dĂ©molissez tout.-Et j'ai baissĂ© la tĂȘte, Et j'ai dit:-Je n'ai rien Ă rĂ©pondre Ă cela, J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-lĂ Qu'on a toujours conduit les peuples Ă leur perte. Qu'on me mette au pain sec.-Vous le mĂ©ritez, certe, On vous y mettra.-Jeanne alors, dans son coin noir, M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux Ă voir, Pleins de l'autoritĂ© des douces crĂ©atures: -Eh bien' moi, je t'irai porter des confitures.
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Victor Hugo (L'Art d'ĂȘtre grand-pĂšre)
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Si j'ai profanĂ© avec mon indigne main cette chĂąsse sacrĂ©e, je suis prĂȘt Ă une douce pĂ©nitence : permettez Ă mes lĂšvres, comme Ă deux pĂšlerins rougissants, d'effacer ce grossier attouchement par un tendre baiser.
Juliette : Bon pĂšlerin, vous ĂȘtes trop sĂ©vĂšre pour votre main qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dĂ©votion. Les saintes mĂȘmes ont des mains que peuvent toucher les mains des pĂšlerins ; et cette Ă©treinte est un pieux baiser.
Roméo : Les saintes n'ont-elles pas des lÚvres, et les pÚlerins aussi ?
Juliette : Oui, pÚlerin, des lÚvres vouées à la priÚre.
Roméo : Oh ! alors, chÚre sainte, que les lÚvres fassent ce que font les mains. Elles te prient ; exauce-les, de peur que leur foi ne se change en désespoir.
Juliette : Les saintes restent immobiles, tout en exauçant les priÚres.
Roméo : Restez donc immobile, tandis que je recueillerai l'effet de ma priÚre. Vos lÚvres ont effacé le péché des miennes.
Juliette : Mes lÚvres ont gardé pour elles le péché qu'elles ont pris des vÎtres.
Roméo : Vous avez pris le péché de mes lÚvres ? à reproche charmant ! Alors rendez-moi mon péché.
Juliette : Vous avez l'art des baisers.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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Or quâest-ce que lâintĂ©ressant ? Câest un de nos principaux mobiles, il explique une bonne part des conduites humaines, culturelles et autres, bien quâil soit souvent oubliĂ© dans les Ă©numĂ©rations. Dâaccord, le sexe, lâargent, le pouvoir... LâintĂ©ressant, lui, ne sâexplique par rien, il nâest pas utile, ni Ă©goĂŻste, ni altruiste, il nâest pas nĂ©cessairement rare, plaisant, Ă©levĂ©, prĂ©cieux ou beau : lâintĂ©ressant est dĂ©sintĂ©ressĂ©, nous avons avec lui la relation purement objective dont parle un des grands philosophes allemands du siĂšcle passĂ© â non, ce nâest pas Heidegger, cet ex-chrĂ©tien qui, comme saint Augustin, condamne la vaine curiositĂ©, mais bien Georg Simmel. Lâhumaniste PĂ©trarque la condamne aussi ; fier dâavoir fait (comme moi) lâascension du mont Ventoux, il ne sâen blĂąme pas moins de cette vaine entreprise, dĂ©pourvue de piĂ©tĂ©. Un chercheur, un historien est mĂ» par la valeur de lâobjet "vĂ©ritĂ©", sans que s'y mĂȘle l'idĂ©e d'un quelconque profit pour qui que ce soit. Ce qui peut dĂ©plaire Ă des croyants ou Ă un gouvernement. Il demeure que cet intĂ©rĂȘt dĂ©sintĂ©ressĂ© est peut-ĂȘtre le point le plus Ă©levĂ© que puissent atteindre les animaux supĂ©rieurs. Tous ont l'Ă©trange facultĂ© de s'intĂ©resser Ă ce qui ne leur sert Ă rien.
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Paul Veyne (Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas. Souvenirs)
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Dans tout mon langage, dans tout mon langage avec toi, il y a eu dĂšs le dĂ©but ce noyau de silence. Je ne dis pas cela pour me charger ni pour dĂ©charger qui que ce soit. Lâeffort que me coĂ»te dâĂ©crire ces mots me garantit une sorte de paix, au-delĂ de tout jugement. Câest ainsi, ce noyau de silence Ă©tait en moi, il faisait partie de moi. Je lâai, lui aussi, apportĂ© avec tout le reste dans notre histoire et comme je ne pouvais rien contre lui, il y a pris sa place, sâest installĂ© et sâest imposĂ©. Je faisais naturellement semblant de ne pas le voir mais il Ă©tait lĂ . Je le recouvrais de discours de protection, diversion, il Ă©tait toujours lĂ , parfois invisible, parfois tacitement oubliĂ©, mais toujours lĂ . Il ne trompait personne parmi les intĂ©ressĂ©s. Il ne te trompait pas, en tout cas malgrĂ© tous les efforts pour conclure avec lui et moi Ă demi-mots, un pacte dâoubli. Au fond de tout tu lâas acceptĂ© avec moi, mais tu ne lâas jamais acceptĂ© ; tu ne pouvais pas. Tu as fait tout ton possible en ton pouvoir pour le rĂ©duire, puis pour lâoublier. Un moment est venu oĂč tu nâas plus pu rĂ©sister au silence que par le silence, par un second silence sans aucun rapport avec le premier mais un silence.
Un silenzio lâunico modo di non tacere.
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Louis Althusser
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Wilhelm, que serait pour notre cĆur le monde sans lâamour ? Ce quâune lanterne magique est sans lumiĂšre. A peine la petite lampe est-elle introduite, que les images les plus variĂ©es apparaissent sur la muraille blanche. Et ne fussent-elles que des fantĂŽmes passagers, cela fait pourtant notre bonheur, lorsque nous nous arrĂȘtons devant, comme des enfants joyeux, nous extasiant sur ces apparitions merveilleuses. Aujourdâhui je nâai pu aller voir Charlotte : une sociĂ©tĂ© inĂ©vitable mâa retenu. Que faire ? Jâai envoyĂ© chez elle mon domestique, uniquement pour avoir quelquâun prĂšs de moi qui eĂ»t approchĂ© dâelle aujourdâhui. Avec quelle impatience je lâattendais ! avec quelle joie je lâai revu ! Je lâaurais embrassĂ©, si jâavais osĂ© mâen croire.
On conte que la pierre de Bologne, si on lâexpose au soleil, en absorbe les rayons, et quâelle Ă©claire quelque temps pendant la nuit. Il en Ă©tait de mĂȘme pour moi de ce garçon. LâidĂ©e que les yeux de Charlotte sâĂ©taient arrĂȘtĂ©s sur son visage, sur ses joues, sur les boutons de son habit et le collet de son surtout, me rendait tout cela prĂ©cieux et sacrĂ©. Dans ce moment, je nâaurais pas donnĂ© mon valet pour mille Ă©cus. Sa prĂ©sence nie faisait du bienâŠ. Dieu te garde dâen rire ! Wilhelm, sont-ce lĂ des fantĂŽmes, si nous sommes heureux ?
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Il me demande si j'ai un titre, parce que c'est important, les titres. Je rĂ©ponds que je ne suis pas certain encore. Il insiste. Je lĂąche que le roman s'appellera sans doute La Trahison de Thomas Spencer. Il paraĂźt rĂ©flĂ©chir. Se demander s'il s'agit d'un bon titre. J'ai peur qu'il s'arrĂȘte sur le prĂ©nom du hĂ©ros. Qu'il en sourie Ă nouveau. Mais non. Il lĂšve la tĂȘte vers le tableau des horaires, comme pour vĂ©rifier si son quai est affichĂ© puis s'en revient Ă moi. Il dit  : il trahit son ami, votre Thomas Spencer, c'est ça  ? Je dis  : c'est un peu plus compliquĂ©... En fait, il trahit plutĂŽt sa jeunesse. Il dit  : c'est la mĂȘme chose, non  ?
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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La jalousie ne m'est pas un sentiment inconnu, il est nĂ©anmoins trĂšs Ă©loignĂ© de moi. Je ne connais pas la possessivitĂ©, n'estimant pas qu'on dispose de prĂ©rogatives sur les ĂȘtres, je ne suis pas Ă l'aise avec la notion mĂȘme de propriĂ©tĂ©. Je respecte au plus haut point la libertĂ© de chacun (probablement parce que je ne supporterais pas qu'on entame la mienne). Je suis capable aussi, me semble-t-il, de discernement, et mĂȘme de dĂ©tachement. En tout cas, ce sont des qualitĂ©s qu'on m'attribue, mĂȘme Ă cet Ăąge-lĂ . GĂ©nĂ©ralement, je ne me comporte pas en envieux et j'ai toujours trouvĂ© avilissante l'agressivitĂ© hideuse des mĂ©gĂšres.
Sauf que tous mes beaux principes s'Ă©croulent en une seconde, la seconde de la jeune fille sautant au cou de Thomas. Parce que cette scĂšne tĂ©moigne d'une vie vĂ©cue en dehors de moi. Et me renvoie au vide, Ă l'inexistence de la façon la plus cruelle. Parce qu'elle montre ce qui m'est dissimulĂ© habituellement. Parce qu'elle raconte le charme du garçon tĂ©nĂ©breux et le nombre des tentatives qui doivent se produire afin de s'en approcher. Parce qu'elle offre une alternative au garçon dĂ©boussolĂ©, tiraillĂ©. En rĂ©alitĂ©, je ne supporte pas l'idĂ©e qu'on pourrait me le ravir. Que je pourrais le perdre. Je dĂ©couvre â pauvre imbĂ©cile  â la morsure du sentiment amoureux.
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Philippe Besson (« ArrĂȘte avec tes mensonges »)
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« Norbert de Varenne parlait dâune voix claire, mais retenue, qui aurait sonnĂ© dans le silence de la nuit sâil lâavait laissĂ©e sâĂ©chapper. Il semblait surexcitĂ© et triste, dâune de ces tristesses qui tombent parfois sur les Ăąmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelĂ©e. Il reprit : « Quâimporte, dâailleurs, un peu plus ou un peu moins de gĂ©nie, puisque tout doit finir ! » Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cĆur gai, ce soir-lĂ , dit, en souriant : « Vous avez du noir, aujourdâhui, cher
maĂźtre. » Le poĂšte rĂ©pondit. « Jâen ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques annĂ©es. La vie est une cĂŽte. Tant quâon monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsquâon arrive en haut, on aperçoit tout dâun coup la descente, et la fin qui est la mort. Ăa va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. Ă votre Ăąge, on est joyeux. On espĂšre tant de choses, qui nâarrivent jamais dâailleurs. Au mien, on nâattend plus rien... que la mort. » Duroy se mit Ă rire : « Bigre, vous me donnez froid dans le dos. » Norbert de Varenne reprit : « Non, vous ne me comprenez pas aujourdâhui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment. » « Il arrive un jour, voyez- vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, oĂč câest fini de rire, comme on dit, parce que derriĂšre tout ce quâon regarde, câest la mort quâon aperçoit. » « Oh ! vous ne comprenez mĂȘme pas ce mot-lĂ , vous, la mort. Ă votre Ăąge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible. » « Oui, on le comprend tout dâun coup, on ne sait pas pourquoi ni Ă propos de quoi, et alors tout change dâaspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bĂȘte rongeuse. Je lâai sentie peu Ă peu, mois par mois, heure par heure, me dĂ©grader ainsi quâune maison qui sâĂ©croule. Elle mâa dĂ©figurĂ© si complĂštement que je ne me reconnais pas. Je nâai plus rien de moi, de moi lâhomme radieux, frais et fort que jâĂ©tais Ă trente ans. Je lâai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et mĂ©chante ! Elle mâa pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant quâune Ăąme dĂ©sespĂ©rĂ©e quâelle enlĂšvera bientĂŽt aussi. » « Oui, elle mâa Ă©miettĂ©, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon ĂȘtre, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas mâapproche dâelle, chaque mouvement, chaque souffle hĂąte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rĂȘver, tout ce que nous faisons, câest mourir. Vivre enfin, câest mourir ! » » (de « Bel-Ami » par Guy de Maupassant)
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Guy de Maupassant
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JULIETTE. â A quelle heure enverrai-je vers toi, demain ?
ROMĂO. â Ă neuf heures.
JULIETTE. â Je nây manquerai pas. Dâici Ă ce moment, il va sâĂ©couler vingt ans. Jâai oubliĂ© pourquoi je tâavais rappelĂ©.
ROMĂO.â Permets-moi de rester ici jusquâĂ ce que tu te le rappelles.
JULIETTE. â Jâoublierai encore, afin de te faire rester, et ne me souviendrai que de lâamour que jâai pour ta compagnie.
ROMĂO. â Et moi je resterai, pour te faire oublier encore, oublieux moi-mĂȘme que jâai un autre logis que ce jardin
JULIETTE. â Il est presque matin ; je voudrais que tu fusses parti, et cependant pas plus loin que lâoiseau dâune jeune folle qui le laisse sâĂ©loigner un peu de sa main, pareil Ă un pauvre prisonnier dans ses entraves, et qui le ramĂšne avec un fil de soie, tant elle est amoureusement jalouse de sa libertĂ©.
ROMĂO. â Je voudrais ĂȘtre ton oiseau.
JULIETTE. â ChĂ©ri, je le voudrais aussi : cependant, je te tuerais par trop de caresses. Ronne nuit ! bonne nuit ! la sĂ©paration est une si dĂ©licieuse douleur que je dirais bonne nuit jusquâĂ demain. (Elle, se retire de la fenĂȘtre.)
ROMĂO. â Que le sommeil descende sur tes yeux et la paix dans ton sein ! Que ne suis-je le sommeil et la paix pour goĂ»ter un si doux repos ! Je vais dâici me rentre Ă la cellule de mon pieux confesseur, pour implorer son aide, et lui dire mon heureuse fortune. (Il sort.)
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William Shakespeare (Romeo & Juliet)
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Je me trouvais en quelque lieu vague et trouble... Je dis « lieu » par habitude, car maintenant toute conception de distance et de durĂ©e Ă©tait abolie pour moi, et je ne puis dĂ©terminer combien de temps je restai en cet Ă©tat. Je nâentendais rien, ne voyais rien, je pensais seulement et avec force et persistance.
Le grand problĂšme qui mâavait tourmentĂ© toute ma vie Ă©tait rĂ©solu : la mort nâexiste pas, la vie est infinie. Jâen Ă©tais convaincu bien avant ; mais jadis je ne pouvais formuler clairement ma conviction : elle se basait sur cette seule considĂ©ration que, astreinte Ă des limites, la vie nâest quâune formidable absurditĂ©. Lâhomme pense ; il perçoit ce qui lâentoure, il souffre, jouit et disparaĂźt ; son corps se dĂ©compose et fournit ses Ă©lĂ©ments Ă des corps en formation : cela, chacun le peut constater journellement, mais que devient cette force apte Ă se connaĂźtre soi-mĂȘme et Ă connaĂźtre le monde qui lâentoure ? Si la matiĂšre est immortelle, pourquoi faudrait-il que la conscience se dissipĂąt sans traces, et, si elle disparaĂźt, dâoĂč venait-elle et quel est le but de cette apparition Ă©phĂ©mĂšre ? Il y avait lĂ des contradictions que je ne pouvais admettre.
Maintenant je sais, par ma propre expĂ©rience, que la conscience persiste, que je nâai pas cessĂ© et probablement ne cesserai jamais de vivre. Voici que derechef mâobsĂšdent ces terribles questions : si je ne meurs pas, si je reviens toujours sur la terre, quel est le but de ces existences successives, Ă quelles lois obĂ©issent-elles et quelle fin leur est assignĂ©e ? Il est probable que je pourrais discerner cette loi et la comprendre si je me rappelais mes existences passĂ©es, toutes, ou du moins quelques-unes ; mais pourquoi lâhomme est-il justement privĂ© de ce souvenir ? pourquoi est-il condamnĂ© Ă une ignorance Ă©ternelle, si bien que la conception de lâimmortalitĂ© ne se prĂ©sente Ă lui que comme une hypothĂšse, et si cette loi inconnue exige lâoubli et les tĂ©nĂšbres, pourquoi dans ces tĂ©nĂšbres, dâĂ©tranges lumiĂšres apparaissent-elles parfois, comme il mâest arrivĂ© quand je suis entrĂ© au chĂąteau de La Roche-Maudin ?
De toute ma volontĂ©, je me cramponnais Ă ce souvenir comme le noyĂ© Ă une Ă©pave ; il me semblait que si je me rappelais clairement et exactement ma vie dans ce chĂąteau je comprendrais tout le reste. Maintenant quâaucune sensation du dehors ne me distrayait, je mâabandonnais aux houles du souvenir, inerte et sans pensĂ©e pour ne pas gĂȘner leur mouvement, et tout Ă coup, du fond de mon Ăąme comme des brumes dâun fleuve, commençaient Ă sâĂ©lever de fugaces figures humaines ; des mots au sens effacĂ© rĂ©sonnaient, et dans tous ces souvenirs Ă©taient des lacunes... Les visages Ă©taient vaporeux, les paroles Ă©taient sans lien, tout Ă©tait dĂ©cousu......
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Aleksey Apukhtin (Entre la mort et la vie : suivi de Les Archives de la comtesse D*** & Le Journal de Pavlik Dolsky)
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Mais les signes de ce qui m'attendait rĂ©ellement, je les ai tous nĂ©gligĂ©s. Je travaille mon diplĂŽme sur le surrĂ©alisme Ă la bibliothĂšque de Rouen, je sors, je traverse le square Verdrel, il fait doux, les cygnes du bassin ont reparu, et d'un seul coup j'ai conscience que je suis en train de vivre peut-ĂȘtre mes derniĂšres semaines de fille seule, libre d'aller oĂč je veux, de ne pas manger ce midi, de travailler dans ma chambre sans ĂȘtre dĂ©rangĂ©e. Je vais perdre dĂ©finitivement la solitude. Peut-on s'isoler facilement dans un petit meublĂ©, Ă deux. Et il voudra manger ses deux repas par jour. Toutes sortes d'images me traversent. Une vie pas drĂŽle finalement. Mais je refoule, j'ai honte, ce sont des idĂ©es de fille unique, Ă©gocentrique, soucieuse de sa petite personne, mal Ă©levĂ©e au fond. Un jour, il a du travail, il est fatiguĂ©, si on mangeait dans la chambre au lieu d'aller au restau. Six heures du soir cours Victor-Hugo, des femmes se prĂ©cipitent aux Docks, en face du Montaigne, prennent ci et ça sans hĂ©sitation, comme si elles avaient dans la tĂȘte toute la programmation du repas de ce soir, de demain peut-ĂȘtre, pour quatre personnes ou plus aux goĂ»ts diffĂ©rents. Comment font-elles ? [...] Je n'y arriverai jamais. Je n'en veux pas de cette vie rythmĂ©e par les achats, la cuisine. Pourquoi n'est-il pas venu avec moi au supermarchĂ©. J'ai fini par acheter des quiches lorraines, du fromage, des poires. Il Ă©tait en train d'Ă©couter de la musique. Il a tout dĂ©ballĂ© avec un plaisir de gamin. Les poires Ă©taient blettes au coeur, "tu t'es fait entuber". Je le hais. Je ne me marierai pas. Le lendemain, nous sommes retournĂ©s au restau universitaire, j'ai oubliĂ©. Toutes les craintes, les pressentiments, je les ai Ă©touffĂ©s. SublimĂ©s. D'accord, quand on vivra ensemble, je n'aurai plus autant de libertĂ©, de loisirs, il y aura des courses, de la cuisine, du mĂ©nage, un peu. Et alors, tu renĂącles petit cheval tu n'es pas courageuse, des tas de filles rĂ©ussissent Ă tout "concilier", sourire aux lĂšvres, n'en font pas un drame comme toi. Au contraire, elles existent vraiment. Je me persuade qu'en me mariant je serai libĂ©rĂ©e de ce moi qui tourne en rond, se pose des questions, un moi inutile. Que j'atteindrai l'Ă©quilibre. L'homme, l'Ă©paule solide, anti-mĂ©taphysique, dissipateur d'idĂ©es tourmentantes, qu'elle se marie donc ça la calmera, tes boutons mĂȘme disparaĂźtront, je ris forcĂ©ment, obscurĂ©ment j'y crois. Mariage, "accomplissement", je marche. Quelquefois je songe qu'il est Ă©goĂŻste et qu'il ne s'intĂ©resse guĂšre Ă ce que je fais, moi je lis ses livres de sociologie, jamais il n'ouvre les miens, Breton ou Aragon. Alors la sagesse des femmes vient Ă mon secours : "Tous les hommes sont Ă©goĂŻstes." Mais aussi les principes moraux : "Accepter l'autre dans son altĂ©ritĂ©", tous les langages peuvent se rejoindre quand on veut.
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Annie Ernaux (A Frozen Woman)
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Ce nâest pas de gens comme Aoki que jâai peur. Des types de son espĂšce, il y en a partout. Je suis rĂ©signĂ© au fait quâil en existe. Quand jâen aperçois un, je mâarrange simplement pour ne pas croiser son chemin. Avec eux, le salut est dans la fuite. Ăa ne mâest pas bien difficile de les Ă©viter, je les repĂšre au premier coup dâĆil. Dâun autre cĂŽtĂ©, il mâarrive aussi de trouver que les gens comme Aoki sont trĂšs forts. Cette capacitĂ© Ă attendre tapi dans lâombre quâune occasion se prĂ©sente, leur habiletĂ© Ă manipuler lâesprit des autres, tout le monde nâa pas ce don. Je dĂ©teste ce genre de types, ils me font vomir, mais je leur reconnais un certain talent.
Non, en fait, ce qui me fait vraiment peur, ce sont les autres, ceux qui gobent sans le moindre esprit critique tout ce quâun Aoki peut leur raconter. Incapables de se forger leurs propres opinions, ou de comprendre quoi que ce soit par eux-mĂȘmes, ils avalent lâavis de beaux parleurs convaincants comme Aoki et mettent leurs propos en action en groupe. Il ne leur vient jamais Ă lâidĂ©e, mĂȘme briĂšvement, quâils pourraient se tromper, faire une erreur, non. Ou quâils pourraient causer un mal dĂ©finitif Ă quelquâun, pour rien. Ils sont totalement irresponsables, ne se questionnent jamais sur les consĂ©quences de leurs actes. Ce sont eux qui me font vraiment peur. Ces gens que je vois en rĂȘve nâont pas de visage. Leur silence envahit tout comme une eau glaciale. Dans ce silence, tout se met Ă fondre et Ă disparaĂźtre. Moi aussi je fonds au milieu dâeux, et jâai beau hurler, personne ne mâentend.
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Haruki Murakami (The Silence)
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Je n'en sais rien, Tarrou, je vous jure que je n'en sais rien. Quand je suis entrĂ© dans ce mĂ©tier, je l'ai fait abstraitement, en quelque sorte, parce que j'en avais besoin, parce que c'Ă©tait une situation comme les autres, une de celles que les jeunes gens se proposent. Peut-ĂȘtre aussi parce que c'Ă©tait particuliĂšrement difficile pour un fils d'ouvrier comme moi. Et puis il a fallu voir mourir. Savez-vous qu'il y a des gens qui refusent de mourir ? Avez-vous jamais entendu une femme crier : « jamais ! » au moment de mourir ? Moi, oui. Et je me suis aperçu alors que je ne pouvais pas m'y habituer. J'Ă©tais jeune alors et mon dĂ©goĂ»t croyait s'adresser Ă l'ordre mĂȘme du monde. Depuis, je suis devenu plus modeste. Simplement, je ne suis toujours pas habituĂ© Ă voir mourir. je ne sais rien de plus. Mais aprĂšs tout...
Rieux se tut et se rassit. Il se sentait la bouche sĂšche.
- AprĂšs tout ? dit doucement Tarrou.
- AprĂšs tout, reprit le docteur, et il hĂ©sita encore, regardant Tarrou avec attention, c'est une chose qu'un homme comme vous peut comprendre, n'est-ce pas, mais puisque l'ordre du monde est rĂ©glĂ© par la mort, peut-ĂȘtre vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel oĂč il se tait.
- Oui, approuva Tarrou, je peux comprendre. Mais vos victoires seront toujours provisoires, voilĂ tout.
Rieux parut s'assombrir.
- Toujours, je le sais. Ce n'est pas une raison pour cesser de lutter.
- Non, ce n'est pas une raison. Mais j'imagine alors ce que doit ĂȘtre cette peste pour vous.
- Oui, dit Rieux. Une interminable défaite.
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Albert Camus (The Plague)
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Caligula! Toi aussi, toi aussi, tu es coupable. Alors, n'est-ce pas, un peu plus, un peu moins! Mais qui oserait me condamner dans ce monde sans juge, oĂč personne n'est innocent! (Avec tout l'accent de la dĂ©tresse, se pressant contre le miroir.) Tu le vois bien, HĂ©licon n'est pas venu. Je n'aurai pas la lune. Mais qu'il est amer d'avoir raison et de devoir aller jusqu'Ă la consommation. Car j'ai peur de la consommation. Des bruits d'armes! C'est l'innocence qui prĂ©pare son triomphe. Que ne suis-je Ă leur place! J'ai peur. Quel dĂ©-goĂ»t, aprĂšs avoir mĂ©prisĂ© les autres, de se sentir la mĂȘme lĂąchetĂ© dans l'Ăąme. Mais cela ne fait rien. La peur non plus ne dure pas. Je vais retrouver ce grand vide oĂč le coeur s'apaise.
Tout a l'air si compliquĂ©. Tout est si simple pourtant. Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changĂ©. Mais oĂč Ă©tancher cette soif ? Quel coeur, quel dieu auraient pour moi la profondeur d'un lac ? (S'agenouillant et pleu-rant.) Rien dans ce monde, ni dans l'autre, qui soit Ă ma me-sure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu'il suffirait que l'impossible soit. L'impossible! Je l'ai cherchĂ© aux limites du monde, aux confins de moi-mĂȘme. J'ai tendu mes mains (criant), je tends mes mains et c'est toi que je rencontre, toujours toi en face de moi, et je suis pour toi plein de haine. Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis Ă rien. Ma libertĂ© n'est pas la bonne. HĂ©licon! HĂ©licon! Rien! rien encore. Oh, cette nuit est lourde! HĂ©licon ne viendra pas: nous serons coupa-bles Ă jamais! Cette nuit est lourde comme la douleur hu-maine.
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Albert Camus (Caligula)
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Quâun galop rapide, coursiers aux pieds brĂ»lants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que PhaĂ©ton vous aurait prĂ©cipitĂ©s vers le couchant et aurait ramenĂ© la sombre Nuit. Ătends ton Ă©pais rideau. Nuit qui couronne lâamour; ferme les yeux errants, et que RomĂ©o puisse voler dans mes bras sans quâon le dise et sans quâon le voie. La lumiĂšre de leurs mutuelles beautĂ©s suffit aux amants pour accomplir leurs amoureux mystĂšres; ou si lâAmour est aveugle, il ne sâen accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit obligeante, matrone aux vĂȘtements modestes, tout en noir, apprends-moi Ă perdre au jeu de qui perd gagne, oĂč lâenjeu est deux virginitĂ©s sans tache; couvre de ton obscur manteau mes joues oĂč se rĂ©volte mon sang effarouchĂ©, jusquâĂ ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans lâĂ©preuve dâun amour fidĂšle, nây voie plus quâun chaste devoir.âViens, ĂŽ Nuit; viens, RomĂ©o; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus Ă©clatant que nâest sur les plumes du corbeau la neige nouvellement tombĂ©e. Viens, douce nuit; viens, nuit amoureuse, le front couvert de tĂ©nĂšbres: donne-moi mon RomĂ©o; et quand il aura cessĂ© de vivre, reprends-le, et, partage-le en petites Ă©toiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. Oh! jâai achetĂ© une demeure dâamour, mais je nâen suis pas encore en possession, et celui qui mâa acquise nâest pas encore en jouissance. Ce jour est aussi ennuyeux que la veille dâune fĂȘte pour lâenfant qui a une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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TOUZENBACH
Si vous voulez. De quoi parlerons-nous ?
VERCHININE
De quoi ? RĂȘvons ensemble... par exemple de la vie telle quâelle sera aprĂšs nous, dans deux ou trois cents ans.
TOUZENBACH
Eh bien, aprĂšs nous on sâenvolera en ballon, on changera la coupe des vestons, on dĂ©couvrira peut-ĂȘtre un sixiĂšme sens, quâon dĂ©veloppera, mais la vie restera la mĂȘme, un vie difficile, pleine de mystĂšre, et heureuse. Et dans mille ans, lâhomme soupirera comme aujourdâhui : « Ah ! quâil est difficile de vivre ! » Et il aura toujours peur de la mort et ne voudra pas mourir.
VERCHININE, aprÚs avoir réfléchi.
Comment vous expliquer ? Il me semble que tout va se transformer peu Ă peu, que le changement sâaccomplit dĂ©jĂ , sous nos yeux. Dans deux ou trois cents ans, dans mille ans peut-ĂȘtre, peu importe le dĂ©lai, sâĂ©tablira une vie nouvelle, heureuse. Bien sĂ»r, nous ne serons plus lĂ , mais câest pour cela que nous vivons, travaillons, souffrons enfin, câest nous qui la crĂ©ons, câest mĂȘme le seul but de notre existence, et si vous voulez, de notre bonheur.
Macha rit doucement.
TOUZENBACH
Pourquoi riez-vous ?
MACHA
Je ne sais pas. Je ris depuis ce matin.
VERCHININE
Jâai fait les mĂȘmes Ă©tudes que vous, je nâai pas Ă©tĂ© Ă lâAcadĂ©mie militaire. Je lis beaucoup, mais je ne sais pas choisir mes lectures, peut-ĂȘtre devrais-je lire tout autre chose ; et cependant, plus je vis, plus jâai envie de savoir. Mes cheveux blanchissent, bientĂŽt je serai vieux, et je ne sais que peu, oh ! trĂšs peu de chose. Pourtant, il me semble que je sais lâessentiel, et que je le sais avec certitude. Comme je voudrais vous prouver quâil nây a pas, quâil ne doit pas y avoir de bonheur pour nous, que nous ne le connaĂźtrons jamais... Pour nous, il nây a que le travail, rien que le travail, le bonheur, il sera pour nos lointains descendants. (Un temps.) Le bonheur nâest pas pour moi, mais pour les enfants de mes enfants.
TOUZENBACH
Alors, dâaprĂšs vous, il ne faut mĂȘme pas rĂȘver au bonheur ? Mais si je suis heureux ?
VERCHININE
Non.
TOUZENBACH, joignant les mains et riant.
Visiblement, nous ne nous comprenons pas. Comment vous convaincre ? (Macha rit doucement. Il lui montre son index.) Eh bien, riez ! (Ă Verchinine :) Non seulement dans deux ou trois cents ans, mais dans un million dâannĂ©es, la vie sera encore la mĂȘme ; elle ne change pas, elle est immuable, conforme Ă ses propres lois, qui ne nous concernent pas, ou dont nous ne saurons jamais rien. Les oiseaux migrateurs, les cigognes, par exemple, doivent voler, et quelles que soient les pensĂ©es, sublimes ou insignifiantes, qui leur passent par la tĂȘte, elles volent sans relĂąche, sans savoir pourquoi, ni oĂč elles vont. Elles volent et voleront, quels que soient les philosophes quâil pourrait y avoir parmi elles ; elles peuvent toujours philosopher, si ça les amuse, pourvu quâelles volent...
MACHA
Tout de mĂȘme, quel est le sens de tout cela ?
TOUZENBACH
Le sens... VoilĂ , il neige. OĂč est le sens ?
MACHA
Il me semble que lâhomme doit avoir une foi, du moins en chercher une, sinon sa vie est complĂštement vide... Vivre et ignorer pourquoi les cigognes volent, pourquoi les enfants naissent, pourquoi il y a des Ă©toiles au ciel... Il faut savoir pourquoi lâon vit, ou alors tout nâest que balivernes et foutaises.
Comme dit Gogol : « Il est ennuyeux de vivre en ce monde, messieurs. »
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Anton Chekhov (The Three Sisters)
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Lâhomme dâaujourdâhui, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes Ă©tonnamment bien chĂątrĂ©s. Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupĂ© les bras et les jambes, puis on nous a laissĂ©s libres de marcher. Mais je hais cette Ă©poque oĂč lâhomme devient, sous un totalitarisme universel, bĂ©tail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrĂšs moral ! Ce que je hais dans le marxisme, câest le totalitarisme Ă quoi il conduit. Lâhomme y est dĂ©fini comme producteur et consommateur, le problĂšme essentiel est celui de distribution. Ainsi dans les fermes modĂšles. Ce que je hais dans le nazisme, câest le totalitarisme Ă quoi il prĂ©tend par son essence mĂȘme. On fait dĂ©filer les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un CĂ©zanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. VoilĂ la vĂ©ritĂ© du peuple ! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats CĂ©zanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et lâon alimente en chromos un bĂ©tail soumis. Mais oĂč vont les Ătats-Unis et oĂč allons-nous, nous aussi, Ă cette Ă©poque de fonctionnariat universel ? Lâhomme robot, lâhomme termite, lâhomme oscillant du travail Ă la chaĂźne : systĂšme Bedeau, Ă la belote. Lâhomme chĂątrĂ© de tout son pouvoir crĂ©ateur et qui ne sait mĂȘme plus, du fond de son village, crĂ©er une danse ni une chanson. Lâhomme que lâon alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bĆufs en foin. Câest cela, lâhomme dâaujourdâhui.
Et moi, je pense que, il nây a pas trois cents ans, on pouvait Ă©crire La Princesse de ClĂšves ou sâenfermer dans un couvent pour la vie Ă cause dâun amour perdu, tant Ă©tait brĂ»lant lâamour.
Lettre au général « X »
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Antoine de Saint-Exupéry
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26 octobre.
Oui, mon cher Wilhelm, je me persuade chaque jour davantage que lâexistence dâune crĂ©ature est peu de chose, bien peu de chose. Une amie de Charlotte Ă©tait venue la voir, et je passai dans la chambre voisine pour prendre un livre, et je ne pouvais lire : alors je pris une plume pour essayer dâĂ©crire. Je les entendais causer doucement : elles se racontaient lâune Ă lâautre des choses indiffĂ©rentes, des nouvelles de la ville ; que lâune se mariait, que lâautre Ă©tait malade, trĂšs-malade ; elle avait une toux sĂšche, la figure dĂ©charnĂ©e ; il lui prenait des faiblesses. « Je ne donnerais pas un sou de sa vie, » disait lâune. « N. N. est aussi fort mal, » dit Charlotte. « II est enflĂ©, » reprit lâamie Et mon imagination me transportait vivement au chevet de ces malheureux ; je voyais avec quelle rĂ©pugnance ils tournaient le dos Ă la vie ; avec quelâŠ. Wilhelm, et mes deux petites dames parlaient de cela prĂ©cisĂ©ment comme on parle dâun Ă©tranger qui meurtâŠ. Et quand je porte les yeux autour de moi, quand je regarde cette chambre et, tout alentour, les habits de.Charlotte et les papiers dâAlbert, et ces meubles auxquels je suis maintenant si accoutumĂ©, mĂȘme cet encrier, je me dis : « Vois ce que tu esâpour cette maison ! Tout pour tous. Tes amis te considĂšrent ; tu fais souvent leur joie, et il semble Ă ton cĆur, quâil ne pourrait vivre sans eux ; et pourtantâŠ, si tu venais Ă mourir, si tu disparaissais de ce cercle, sentiraient-ils, combien de temps sentiraient-ils, le vide que ta perte ferait dans leur existence ? combien de temps ?⊠» Ah ! lâhomme est si Ă©phĂ©mĂšre, quâaux lieux mĂȘmes oĂč il a lâentiĂšre certitude de son ĂȘtre, oĂč il grave la seule vĂ©ritable impression de sa prĂ©sence dans le souvenir, dans lâĂąme de ses amis, lĂ mĂȘme, il doit sâeffacer, disparaĂźtre, disparaĂźtre promptement !
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Adieu, Camille, retourne Ă ton couvent, et lorsquâon te fera de ces rĂ©cits hideux qui tâont empoisonnĂ©e, rĂ©ponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lĂąches, mĂ©prisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dĂ©pravĂ©es ; le monde nâest quâun Ă©gout sans fond oĂč les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, câest lâunion de deux de ces ĂȘtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompĂ© en amour, souvent blessĂ© et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arriĂšre, et on se dit : Jâai souffert souvent, je me suis trompĂ© quelques fois, mais jâai aimĂ©. Câest moi qui ai vĂ©cu, et non pas un ĂȘtre factice créé par mon orgueil et mon ennui.
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Alfred de Musset (On ne badine pas avec l'amour)
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Cependant, au milieu de ces circonstances, la rĂ©solution de quitter la vie avait pris toujours plus de force dans lâurne de Werther. Depuis son retour auprĂšs de Charlotte, cette rĂ©solution avait toujours Ă©tĂ© sa perspective et son espĂ©rance suprĂȘme ; mais il sâĂ©tait dit que ce ne devait pas ĂȘtre une action soudaine, prĂ©cipitĂ©e ; quâil voulait faire ce pas avec la plus sĂ©rieuse conviction, avec la rĂ©solution la plus calme.
Ses doutes, ses combats intĂ©rieurs se rĂ©vĂšlent dans un petit billet, qui paraĂźt ĂȘtre le commencement dâune lettre Ă Wilhelm, et qui sâest trouvĂ©, sans date, parmi ses papiers.
« Sa prĂ©sence, sa destinĂ©e, lâintĂ©rĂȘt quâelle prend Ă la mienne, expriment la derniĂšre larme de mon cerveau calcinĂ©.
« Lever le rideau et passer derriĂšreâŠ. voilĂ tout ! Et pourquoi craindre et balancer ? Parce quâon ne sait pas ce quâil y a derriĂšre ? parce quâon nâen revient pas ? et que câest le propre de notre esprit dâimaginer que tout est confusion et tĂ©nĂšbres, aux lieux dont nous ne savons rien de certain ? »
Enfin il sâaccoutuma et se familiarisa toujours plus avec cette triste pensĂ©e, et lâon trouve un tĂ©moignage de sa rĂ©solution ferme et irrĂ©vocable dans cette lettre ambiguĂ«, quâil Ă©crivait Ă son ami :
20 décembre.
« Je rends grice Ă ton amitiĂ©, Wilhelm, dâavoir entendu ce mot comme tu lâas fait. Oui, tu as raison : le meilleur pour moi serait de partir. La proposition que tu me fais de retourner auprĂšs de vous ne me plaĂźt pas tout Ă fait ; du moins je voudrais faire encore un dĂ©tour, dâautant plus que nous pouvons espĂ©rer une gelĂ©e soutenue et de bons chemins. Il mâest aussi trĂšsagrĂ©able que tu veuilles venir me chercher : seulement, laisse encore passer quinze jours, et attends encore une lettre de moi avec dâautres avis. Il ne faut rien cueillir avant quâil soit mĂ»r, et quinze jours de plus ou de moins font beaucoup. Tu diras Ă ma mĂšre de prier pour son fils, et de vouloir bien me pardonner tous les chagrins que je lui ai faits. CâĂ©tait ma destinĂ©e dâaffliger ceux que le devoir mâappelait Ă rendre heureux. Adieu, mon trĂšs-cher ami. Que le ciel rĂ©pande sur toi toutes ses bĂ©nĂ©dictions ! Adieu. »
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Un matin oĂč jâĂ©tais Ă lâĂ©cole, un incident a eu lieu sur notre parcelle en prĂ©sence de Papa. Une violente dispute avait Ă©clatĂ© entre ProthĂ© et Innocent. Je ne sais pas de quoi il sâagissait, mais Innocent a levĂ© la main sur ProthĂ©. Papa a immĂ©diatement licenciĂ© Innocent, qui ne voulait pas prĂ©senter ses excuses et qui menaçait tout le monde.
La tension permanente rendait les gens nerveux. Ils devenaient sensibles au moindre bruit, Ă©taient sur leurs gardes dans la rue, regardaient dans leur rĂ©troviseur pour ĂȘtre sĂ»rs de nâĂȘtre pas suivi. Chacun Ă©tait aux aguets. Un jour, en plein cours de gĂ©ographie, un pneu a Ă©clatĂ© derriĂšre la clĂŽture, sur le boulevard de lâIndĂ©pendance, et toute la classe, y compris le professeur, sâest jetĂ© Ă plat ventre sous les tables.
Ă lâĂ©cole, les relations entre les Ă©lĂšves burundais avaient changĂ©. CâĂ©tait subtil, mais je mâen rendais compte. Il y avait beaucoup dâallusions mystĂ©rieuses, de propos implicites. Lorsquâil fallait crĂ©er des groupes, en sport ou pour prĂ©parer des exposĂ©s, on dĂ©celait rapidement une gĂȘne. Je nâarrivais pas Ă mâexpliquer ce changement brutal, cet embarras palpable.
JusquâĂ ce jour, Ă la rĂ©crĂ©ation, oĂč deux garçons burundais se sont battus derriĂšre le grand prĂ©au, Ă lâabri du regard des profs et des surveillants. Les autres Ă©lĂšves burundais, Ă©chaudĂ©s par lâaltercation, se sont rapidement sĂ©parĂ©s en deux groupes, chacun soutenant un garçon. « Sales Hutu », disaient les uns, « sales Tutsi » rĂ©pliquaient les autres.
Cet aprĂšs-midi-lĂ , pour la premiĂšre fois de ma vie, je suis entrĂ© dans la rĂ©alitĂ© profonde de ce pays. Jâai dĂ©couvert lâantagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de dĂ©marcation qui obligeait chacun Ă ĂȘtre dâun camp ou dâun autre. Ce camp, tel un prĂ©nom quâon attribue Ă un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait Ă jamais. Hutu ou tutsi. CâĂ©tait soit lâun soit lâautre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, jâai alors commencĂ© Ă comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les maniĂšres qui mâĂ©chappaient depuis toujours.
La guerre, sans quâon lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je nâai pas pu. JâĂ©tais nĂ© avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.
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Gaël Faye (Petit pays)
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13 juillet.
Non, je ne me trompe pas ; je lis dans ses yeux noirs un vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pour ma personne et pour mon sort. Je le sens, et, lĂ -dessus, jâose me fier Ă mon cĆur, elleâŠ. Oh ! pourrai-je, oserai-je exprimer en ces mots le bonheur cĂ©leste ?⊠Je sens que je suis aimĂ©.
Je suis aimĂ© !⊠Et combien je me deviens cher Ă moi-mĂȘme, combienâŠ. Jâose te le dire, tu sauras me comprendre. Combien je suis relevĂ© Ă mes propres yeux.depuis que jâai son amour !âŠ.
Est-ce de la prĂ©somption ou le sentiment de ce que nous sommes rĂ©ellement lâun pour lâautre ?⊠Je ne connais pas dâhomme dont je craigne quelque chose dans le cĆur de Charlotte, et pourtant, lorsquâelle parle de son fiancĂ©, quâelle en parle avec tant de chaleur, tant dâamourâŠ. je suis comme le malheureux que lâon dĂ©pouille de tous ses honneurs et ses titres, et Ă qui lâon retire son Ă©pĂ©e.
16 juillet.
Ah ! quel frisson court dans toutes mes veines, quand, par mĂ©garde, mes doigts touchent les siens, quand nos pieds se rencontrent sous la table ! Je me retire comme du feu, et une force secrĂšte mâattire de nouveauâŠ. Le vertige sâempare de tous mes sens. Et son innocence, son Ăąme candide, ne sent pas combien ces petites familiaritĂ©s me font souffrir. Si, dans la conversation, elle pose sa main sur la mienne, et si, dans la chaleur de lâentretien, elle sâapproche de moi, en sorte que son haleine divine vienne effleurer mes lĂšvresâŠ. je crois mourir, comme frappĂ© de la foudreâŠ. Wilhelm, et ce ciel, cette confiance, si jâose jamaisâŠ. Tu mâentendsâŠ. Non, mon cĆur nâest pas si corrompu. Faible ! bien faible !âŠ. Et nâest-ce pas de la corruption ?
Elle est sacrĂ©e pour moi. Tout dĂ©sir sâĂ©vanouit en sa prĂ©sence. Je ne sais jamais ce que jâĂ©prouve, quand je suis auprĂšs dâelle. Je crois sentir mon Ăąme se rĂ©pandre dans tous mes nerfsâŠ. Elle a une mĂ©lodie, quâelle joue sur le clavecin avec lâexpression dâun ange, si simple et si charmante !⊠Câest son air favori : il chasse loin de moi troubles, peines, soucis, aussitĂŽt quâelle attaque la premiĂšre note.
De tout ce quâon rapporte sur lâantique magie de la musique, rien nâest invraisemblable pour moi. Comme ce simple chant me saisit ! et comme souvent elle sait le faire entendre, Ă lâinstant mĂȘme oĂč je mâenverrais volontiers une balle dans la tĂȘte !⊠le trouble et les tĂ©nĂšbres de mon Ăąme se dissipent, et je respire plus librement.
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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LE SYLLABUS Tout en mangeant d'un air effarĂ© vos oranges, Vous semblez aujourd'hui, mes tremblants petits anges, Me redouter un peu; Pourquoi ? c'est ma bontĂ© qu'il faut toujours attendre, Jeanne, et c'est le devoir de l'aĂŻeul d'ĂȘtre tendre Et du ciel d'ĂȘtre bleu. N'ayez pas peur. C'est vrai, j'ai l'air fĂąchĂ©, je gronde, Non contre vous. HĂ©las, enfants, dans ce vil monde, Le prĂȘtre hait et ment; Et, voyez-vous, j'entends jusqu'en nos verts asiles Un sombre brouhaha de choses imbĂ©ciles Qui passe en ce moment. Les prĂȘtres font de l'ombre. Ah ! je veux m'y soustraire. La plaine resplendit; viens, Jeanne, avec ton frĂšre, Viens, George, avec ta soeur; Un rayon sort du lac, l'aube est dans la chaumiĂšre; Ce qui monte de tout vers Dieu, c'est la lumiĂšre; Et d'eux, c'est la noirceur. J'aime une petitesse et je dĂ©teste l'autre; Je hais leur bĂ©gaiement et j'adore le vĂŽtre; Enfants, quand vous parlez, Je me penche, Ă©coutant ce que dit l'Ăąme pure, Et je crois entrevoir une vague ouverture Des grands cieux Ă©toilĂ©s. Car vous Ă©tiez hier, ĂŽ doux parleurs Ă©tranges, Les interlocuteurs des astres et des anges; En vous rien n'est mauvais; Vous m'apportez, Ă moi sur qui gronde la nue, On ne sait quel rayon de l'aurore inconnue; Vous en venez, j'y vais. Ce que vous dites sort du firmament austĂšre; Quelque chose de plus que l'homme et que la terre Est dans vos jeunes yeux; Et votre voix oĂč rien n'insulte, oĂč rien ne blĂąme, OĂč rien ne mord, s'ajoute au vaste Ă©pithalame Des bois mystĂ©rieux. Ce doux balbutiement me plaĂźt, je le prĂ©fĂšre; Car j'y sens l'idĂ©al; j'ai l'air de ne rien faire Dans les fauves forĂȘts. Et pourtant Dieu sait bien que tout le jour j'Ă©coute L'eau tomber d'un plafond de rochers goutte Ă goutte Au fond des antres frais. Ce qu'on appelle mort et ce qu'on nomme vie Parle la mĂȘme langue Ă l'Ăąme inassouvie; En bas nous Ă©touffons; Mais rĂȘver, c'est planer dans les apothĂ©oses, C'est comprendre; et les nids disent les mĂȘmes choses Que les tombeaux profonds. Les prĂȘtres vont criant: AnathĂšme ! anathĂšme ! Mais la nature dit de toutes parts: Je t'aime ! Venez, enfants; le jour Est partout, et partout on voit la joie Ă©clore; Et l'infini n'a pas plus d'azur et d'aurore Que l'Ăąme n'a d'amour. J'ai fait la grosse voix contre ces noirs pygmĂ©es; Mais ne me craignez pas; les fleurs sont embaumĂ©es, Les bois sont triomphants; Le printemps est la fĂȘte immense, et nous en sommes; Venez, j'ai quelquefois fait peur aux petits hommes, Non aux petits enfants.
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Victor Hugo (L'Art d'ĂȘtre grand-pĂšre)
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moi je suis fĂąchĂ© contre notre cercle patriarcal parce quâil y vient toujours un homme du type le plus insupportable. Vous tous, messieurs, le connaissez trĂšs bien. Son nom est LĂ©gion. Câest un homme qui a bon coeur, et nâa rien quâun bon coeur. Comme si câĂ©tait une chose rare Ă notre Ă©poque dâavoir bon coeur ; comme si, enfin, on avait besoin dâavoir bon coeur ; cet Ă©ternel bon coeur ! Lâhomme douĂ© dâune si belle qualitĂ© a lâair, dans la vie, tout Ă fait sĂ»r que son bon coeur lui suffira pour ĂȘtre toujours content et heureux. Il est si sĂ»r du succĂšs quâil nĂ©glige tout autre moyen en venant au monde. Par exemple, il ne connaĂźt ni mesure ni retenue. Tout, chez lui, est dĂ©bordant, Ă coeur ouvert. Cet homme est enclin Ă vous aimer soudain, Ă se lier dâamitiĂ©, et il est convaincu quâaussitĂŽt, rĂ©ciproquement, tous lâaimeront, par ce seul fait quâil sâest mis Ă aimer tout le monde. Son bon coeur nâa mĂȘme jamais pensĂ© que câest peu dâaimer chaudement, quâil faut possĂ©der lâart de se faire aimer, sans quoi tout est perdu, sans quoi la vie nâest pas la vie, ni pour son coeur aimant ni pour le malheureux que, naĂŻvement, il a choisi comme objet de son attachement profond. Si cet homme se procure un ami, aussitĂŽt celui-ci se transforme pour lui en un meuble dâusage, quelque chose comme un crachoir. Tout ce quâil a dans le coeur, nâimporte quelle saletĂ©, comme dit Gogol, tout sâenvole de la langue et tombe dans le coeur de lâami. Lâami est obligĂ© de tout Ă©couter et de compatir Ă tout. Si ce monsieur est trompĂ© par sa maĂźtresse, ou sâil perd aux cartes, aussitĂŽt, comme un ours, il fond, sans y ĂȘtre invitĂ©, sur lâĂąme de lâami et y dĂ©verse tous ses soucis. Souvent il ne remarque mĂȘme pas que lâami lui-mĂȘme a des chagrins par-dessus la tĂȘte : ou ses enfants sont morts, ou un malheur est arrivĂ© Ă sa femme, ou il est excĂ©dĂ© par ce monsieur au coeur aimant. Enfin on lui fait dĂ©licatement sentir que le temps est splendide et quâil faut en profiter pour une promenade solitaire. Si cet homme aime une femme, il lâoffensera mille fois par son caractĂšre avant que son coeur aimant le remarque, avant de remarquer (si toutefois il en est capable) que cette femme sâĂ©tiole de son amour, quâelle est dĂ©goĂ»tĂ©e dâĂȘtre avec lui, quâil empoisonne toute son existence. Oui, câest seulement dans lâisolement, dans un coin, et surtout dans un groupe que se forme cette belle oeuvre de la nature, ce « spĂ©cimen de notre matiĂšre brute », comme disent les AmĂ©ricains, en qui il nây a pas une goutte dâart, en qui tout est naturel. Un homme pareil oublie â il ne soupçonne mĂȘme pas â, dans son inconscience totale, que la vie est un art, que vivre câest faire oeuvre dâart par soi-mĂȘme ; que ce nâest que dans le lien des intĂ©rĂȘts, dans la sympathie pour toute la sociĂ©tĂ© et ses exigences directes, et non dans lâindiffĂ©rence destructrice de la sociĂ©tĂ©, non dans lâisolement, que son capital, son trĂ©sor, son bon coeur, peut se transformer en un vrai diamant taillĂ©.
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Fyodor Dostoevsky
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Il faut que je vous Ă©crive, mon aimable Charlotte, ici, dans la chambre dâune pauvre auberge de village, oĂč je me suis rĂ©fugiĂ© contre le mauvais temps. Dans ce triste gĂźte de D., oĂč je me traĂźne au milieu dâune foule Ă©trangĂšre, tout Ă fait Ă©trangĂšre Ă mes sentiments, je nâai pas eu un moment, pas un seul, oĂč le cĆur inâait dit de vous Ă©crire : et maintenant, dans cette cabane, dans cette solitude, dans cette prison, tandis que la neige et la grĂȘle se dĂ©chaĂźnent contre ma petite fenĂȘtre, ici, vous avez Ă©tĂ© ma premiĂšre pensĂ©e. DĂšs que je fus entrĂ©, votre image, ĂŽ Charlotte, votre pensĂ©e mâa saisi, si sainte, si vivante ! Bon Dieu, câest le premier instant de bonheur que je retrouve.
Si vous me voyiez, mon amie, dans ce torrent de dissipations ! Comme toute mon Ăąme se dessĂšche ! Pas un moment oĂč le cĆur soit plein ! pas une heure fortunĂ©e ! rien, rien ! Je suis lĂ comme devant une chambre obscure : je vois de petits hommes et de petits chevaux tourner devant moi, et je me demande souvent si ce nâest pas une illusion dâoptique. Je mâen amuse, ou plutĂŽt on sâamuse de moi comme dâune ma"rionnette ; je prends quelquefois mon voisin par sa main de bois, et je recule en frissonnant. Le soir, je fais le projet dâaller voir lever le soleil, et je reste au lit ; le jour, je me promets le plaisir du clair de lune, et je mâoublie dans ma chambre. Je ne sais trop pourquoi je me lĂšve, pourquoi je me coucha.
Le levain qui faisait fermenter ma vie, je ne lâai plus ; le charme qui me tenait Ă©veillĂ© dans les nuits profondes sâest Ă©vanoui ; lâenchantement qui, le matin, mâarrachait au sommeil a fui loin de moi.
Je nâai trouvĂ© ici quâune femme, une seule, Mlle de B. Elle vous ressemble, ĂŽ Charlotte, si lâon peut vous ressembler. «.Eh quoi ? direz-vous, le voilĂ qui fait de jolis compliments ! » Cela nâest pas tout Ă fait imaginaire : depuis quelque temps je suis trĂšs-aimable, parce que je ne puis faire autre chose ; jâai beaucoup dâesprit, at les dames disent que personne ne sait louer aussi finementâŠ. «Ni mentir, ajouterez-vous, car lâun ne va pas sans lâautre, entendez-vous ?⊠» Je voulais parler de Mlle B. Elle a beaucoup dâĂąme, on le voit dâabord Ă la flamme de ses yeux bleus. Son rang lui est Ă charge ; il ne satisfait aucun des vĆux de son cĆur. Elle aspire Ă sortir de ce tumulte, et nous rĂȘvons, des heures entiĂšres, au mijieu de scĂšnes champĂȘtres, un bonheur sans mĂ©lange ; hĂ©las ! nous rĂȘvons Ă vous, Charlotte ! Que de fois nâest-elle pas obligĂ©e de vous rendre hommage !⊠Non pas obligĂ©e : elle le fait de bon grĂ© ; elle entend volontiers parler de vous ; elle vous aime.
Oh ! si jâĂ©tais assis Ă vos pieds, dans la petite chambre, gracieuse et tranquille ! si nos chers petits jouaient ensemble autour de moi, et, quand leur bruit vous fatiguerait, si je pouvais les rassembler en cercle et les calmer avec une histoire effrayante !
Le soleil se couche avec magnificence sur la contrĂ©e Ă©blouissante de neige ; lâorage est passĂ© ; et moiâŠ. il faut que je rentre dans ma cageâŠ. Adieu. Albert est-il auprĂšs de vous ? Et comment ?⊠Dieu veuille me pardonner cette question !
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Wilhelm, on deviendrait furieux de voir quâil y ait des hommes incapables de goĂ»ter et de sentir le peu de biens qui ont encore quelque valeur sur la terre. Tu connais les noyers sous lesquels je me .suis assis avec Charlotte, Ă StâŠ, chez le bon pasteur, ces magnifiques noyers, qui, Dieu le sait, me remplissaient toujours dâune joie calme et profonde. Quelle paix, quelle fraĂźcheur ils rĂ©pandaient sur le presbytĂšre ! Que les rameaux Ă©taient majestueux ! Et le souvenir enfin des vĂ©nĂ©rables pasteurs qui les avaient plantĂ©s, tant dâannĂ©es auparavant !⊠Le maĂźtre dâĂ©cole nous a dit souvent le nom de lâun dâeux, quâil avait appris de son grand-pĂšre. Ce fut sans doute un homme vertueux, et, sous ces arbres, sa mĂ©moire me fut toujours sacrĂ©e. Eh bien, le maĂźtre dâĂ©cole avait hier les larmes aux yeux, comme nous parlions ensemble de ce quâon les avait abattus. Abattus ! jâen suis furieux, je pourrais tuer le chien qui a portĂ© le premier coup de hache. Moi, qui serais capable de prendre le deuil, si, dâune couple dâarbres tels que ceux-lĂ , qui auraient existĂ© dans ma cour, lâun venait Ă mourir de vieillesse, il faut que je voie une chose pareille !⊠Cher Wilhelm, il y a cependant une compensation. Chose admirable que lâhumanitĂ© ! Tout le village murmure, et jâespĂšre que la femme du pasteur sâapercevra au beurre, aux Ćufs et autres marques dâamitiĂ©, de la blessure quâelle a faite Ă sa paroisse. Car câest elle, la femme du nouveau pasteur (notre vieux est mort), une personne sĂšche, maladive, qui fait bien de ne prendre au monde aucun intĂ©rĂȘt, attendu que personne nâen prend Ă elle. Une folle, qui se pique dâĂȘtre savante ; qui se mĂȘle de lâĂ©tude du canon ; qui travaille Ă©normĂ©ment Ă la nouvelle rĂ©formation morale et critique du christianisme ; Ă qui les rĂȘveries de Lavater font lever les Ă©paules ; dont la santĂ© est tout Ă fait dĂ©labrĂ©e, et qui ne goĂ»te, par consĂ©quent, aucune joie sur la terre de Dieu ! Une pareille crĂ©ature Ă©tait seule capable de faire abattre mes noyers. Vois-tu, je nâen reviens pas. Figure-toi que les feuilles tombĂ©es lui rendent la cour humide et malpropre ; les arbres interceptent le jour Ă madame, et, quand les noix sont mĂ»res, les enfants y jettent des pierres, et cela lui donne sur les nerfs, la trouble dans ses profondes mĂ©ditations, lorsquâelle pĂšse et met en parallĂšle Kennikot, Semler et MichaĂ«lis. Quand jâai vu les gens du village, surtout les vieux, si mĂ©contents, je leur ai dit : « Pourquoi lâavez-vous souffert ?â A la campagne, mâontils rĂ©pondu, quand le maire veut quelque chose, que peut-on /aire ? * Mais voici une bonne aventure. : le- pasteur espĂ©rait aussi tirer quelque avantage des caprices de sa femme, qui dâordinaire ne rendent pas sa soupe plus grasse, et il croyait partager le produit avec le maire ; la chambre des domaines en fut avertie et dit : « A moi, sâil vous plaĂźt ! » car elle avait dâanciennes prĂ©tentions sur la partie du presbytĂšre oĂč les arbres Ă©taient plantĂ©s, et elle les a vendus aux enchĂšres. Ils sont Ă bas ! Oh ! si jâĂ©tais prince, la femme du pasteur, le maire, la chambre des domaines, apprendraientâŠ. Prince !⊠Eh ! si jâĂ©tais prince, que mâimporteraient les arbres de mon pays ?
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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je lui tendis les trois pommes vertes que je venais de voler dans le verger. Elle les accepta et m'annonça, comme en passant :
â Janek a mangĂ© pour moi toute sa collection de timbres-poste.
C'est ainsi que mon martyre commença. Au cours des jours qui suivirent, je mangeai pour Valentine plusieurs poignées de vers de terre, un grand nombre de papillons, un kilo de cerises avec les noyaux, une souris, et, pour finir, je peux dire qu'à neuf ans, c'est-à -dire bien plus jeune que Casanova, je pris place parmi les plus grands amants de tous les temps, en accomplissant une prouesse amoureuse que personne, à ma connaissance, n'est jamais venu égaler. Je mangeai pour ma bien-aimée un soulier en caoutchouc.
Ici, je dois ouvrir une parenthĂšse.
Je sais bien que, lorsqu'il s'agit de leurs exploits amoureux, les hommes ne sont que trop portés à la vantardise. A les entendre, leurs prouesses viriles ne connaissent pas de limite, et ils ne vous font grùce d'aucun détail.
Je ne demande donc Ă personne de me croire lorsque j'affirme que, pour ma bien-aimĂ©e, je consommai encore un Ă©ventail japonais, dix mĂštres de fil de coton, un kilo de noyaux de cerises â Valentine me mĂąchait, pour ainsi dire, la besogne, en mangeant la chair et en me tendant les noyaux â et trois poissons rouges, que nous Ă©tions allĂ©s pĂȘcher dans l'aquarium de son professeur de musique.
Dieu sait ce que les femmes m'ont fait avaler dans ma vie, mais je n'ai jamais connu une nature aussi insatiable. C'était une Messaline doublée d'une Théodora de Byzance. AprÚs cette expérience, on peut dire que je connaissais tout de l'amour. Mon éducation était faite. Je n'ai fait, depuis, que continuer sur ma lancée.
Mon adorable Messaline n'avait que huit ans, mais son exigence physique dĂ©passait tout ce qu'il me fut donnĂ© de connaĂźtre au cours de mon existence. Elle courait devant moi, dans la cour, me dĂ©signait du doigt tantĂŽt un tas de feuilles, tantĂŽt du sable, ou un vieux bouchon, et je m'exĂ©cutais sans murmurer. Encore bougrement heureux d'avoir pu ĂȘtre utile. A un moment, elle s'Ă©tait mise Ă cueillir un bouquet de marguerites, que je voyais grandir dans sa main avec apprĂ©hension â mais je mangeai les marguerites aussi, sous son oeil attentif â elle savait dĂ©jĂ que les hommes essayent toujours de tricher, dans ces jeux-lĂ â oĂč je cherchais en vain une lueur d'admiration. Sans une marque d'estime ou de gratitude, elle repartit en sautillant, pour revenir, au bout d'un moment, avec quelques escargots qu'elle me tendit dans le creux de la main. Je mangeai humblement les escargots, coquille et tout.
A cette époque, on n'apprenait encore rien aux enfants sur le mystÚre des sexes et j'étais convaincu que c'était ainsi qu'on faisait l'amour. J'avais probablement raison. Le plus triste était que je n'arrivais pas à l'impressionner. J'avais à peine fini les escargots qu'elle m'annonçait négligemment :
â Josek a mangĂ© dix araignĂ©es pour moi et il s'est arrĂȘtĂ© seulement parce que maman nous a appelĂ©s pour le thĂ©.
Je frémis. Pendant que j'avais le dos tourné, elle me trompait avec mon meilleur ami. Mais j'avalai cela aussi. Je commençais à avoir l'habitude.
(La promesse de l'aube, ch.XI)
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Romain Gary (Promise at Dawn)
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Jâai fait ma visite au lieu natal avec toute la piĂ©tĂ© dâun pĂšlerin, et bien des sentiments inattendus mâont saisi. Je fis arrĂȘter prĂšs du grand tilleul qui se trouve Ă un quart de lieue de la ville du cĂŽtĂ© de S⊠; je quittai la voiture, et je lâenvoyai en avant, afin de cheminer Ă pied et de savourer Ă mon grĂ© chaque souvenir, dans toute sa vie et sa nouveautĂ©. Je mâarrĂȘtai sous le tilleul, qui avait Ă©tĂ©, dans mon enfance, le but et le terme de mes promenades. Quelle diffĂ©rence ! Alors, dans une heureuse ignorance, je mâĂ©lançais avec ardeur vers ce monde inconnu, oĂč jâespĂ©rais pour mon cĆur tant de nourriture, tant de jouissances, qui devaient combler et satisfaire lâardeur de mes dĂ©sirs. Maintenant, jâen reviens de ce vaste mondeâŠ. O mon ami, avec combien dâespĂ©rances déçues, avec combien de plans renversĂ©s !⊠Les voilĂ devant moi les montagnes qui mille fois avaient Ă©tĂ© lâobjet de mes vĆux. Je pouvais rester des heures assis Ă cette place, aspirant Ă franchir ces hauteurs, Ă©garant ma pensĂ©e au sein des bois et des vallons, qui sâoffraient Ă mes yeux dans un gracieux crĂ©puscule, et, lorsquâau moment fixĂ© il me fallait revenir, avec quel regret ne quittais-je pas cette place chĂ©rie !⊠Jâapprochai de la ville : je saluai tous les anciens pavillons de jardin ; les nouveaux me dĂ©plurent, comme tous les changements quâon avait faits. Je franchis la porte de la ville, et dâabord je me retrouvai tout Ă fait. Mon ami, je ne veux pas mâarrĂȘter au dĂ©tail : autant il eut de charme pour moi, autant il serait monotone dans le rĂ©cit. Jâavais rĂ©solu de me loger sur la place, tout Ă cĂŽtĂ© de notre ancienne maison. Je remarquai, sur mon passage, que la chambre dâĂ©cole, oĂč une bonne vieille femme avait parquĂ© notre enfance, sâĂ©tait transformĂ©e en une boutique de dĂ©tail. Je me rappelai lâinquiĂ©tude, les chagrins, lâĂ©tourdissement, lâangoisse que jâavais endurĂ©s dans ce trouâŠ. Je ne pouvais faire un pas qui ne mâoffrĂźt quelque chose de remarquable. Un pĂšlerin ne trouve pas en terre sainte autant de places consacrĂ©es par de religieux souvenirs, et je doute que son ame soit aussi remplie de saintes Ă©motionsâŠ. Encore un exemple sur mille : je descendis le long de la riviĂšre, jusquâĂ une certaine mĂ©tairie. CâĂ©tait aussi mon chemin autrefois, et la petite place oĂč les enfants sâexerçaient Ă qui ferait le plus souvent rebondir les pierres plates Ă la surface de lâeau. Je me rappelai vivement comme je mâarrĂȘtais quelquefois Ă suivre des yeux le cours de la riviĂšre ; avec quelles merveilleuses conjectures je lâaccompagnais ; quelles Ă©tranges peintures je me faisais des contrĂ©es oĂč elle allait courir ; comme je trouvais bientĂŽt les bornes de mon imagination, et pourtant me sentais entraĂźnĂ© plus loin, toujours plus loin, et finissais par me perdre dans la contemplation dâun vague lointainâŠ. Mon ami, aussi bornĂ©s, aussi heureux, Ă©taient les vĂ©nĂ©rables pĂšres du genre humain ; aussi enfantines, leurs impressions, leur poĂ©sie. Quand Ulysse parle de la mer immense et de la terre infinie, cela est vrai, humain, intime, saisissant et mystĂ©rieux. Que me sert maintenant de pouvoir rĂ©pĂ©ter, avec tous les Ă©coliers, quâelle est ronde ? Il nâen faut Ă lâhomme que quelques mottes pour vivre heureux dessus, et moins encore pour dormir dessousâŠ
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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FRĂRE LAURENCE.âUn arrĂȘt moins rigoureux sâest Ă©chappĂ© de sa bouche: ce nâest pas la mort de ton corps, mais son bannissement.
ROMĂO.âAh! le bannissement! aie pitiĂ© de moi; dis la mort. Lâaspect de lâexil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que câest le bannissement.
FRĂRE LAURENCE.âTu es banni de VĂ©rone. Prends patience; le monde est grand et vaste.
ROMĂO.âLe monde nâexiste pas hors des murs de VĂ©rone; ce nâest plus quâun purgatoire, une torture, un vĂ©ritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde, câest la mort. Oui, le bannissement, câest la mort sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me tranches la tĂȘte avec une hache dâor, et souris au coup qui mâassassine.
FRĂRE LAURENCE.âO mortel pĂ©chĂ©! ĂŽ farouche ingratitude! Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta dĂ©fense, a repoussĂ© de cĂŽtĂ© la loi, et a changĂ© ce mot funeste de mort en celui de bannissement: câest une rare clĂ©mence, et tu ne veux pas la reconnaĂźtre.
ROMĂO.âCâest un supplice et non une grĂące. Le ciel est ici, oĂč vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce quâil y a de plus misĂ©rable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et RomĂ©o ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira dâune condition plus digne dâenvie, plus honorable, plus relevĂ©e que RomĂ©o; elle pourra sâĂ©battre sur les blanches merveilles de la chĂšre main de Juliette, et dĂ©rober le bonheur des immortels sur ces lĂšvres oĂč la pure et virginale modestie entretient une perpĂ©tuelle rougeur, comme si les baisers quâelles se donnent Ă©taient pour elles un pĂ©chĂ©; mais RomĂ©o ne le peut pas, il est banni! Ce que lâinsecte peut librement voler, il faut que je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni; et tu me diras encore que lâexil nâest pas la mort!⊠Nâas-tu pas quelque poison tout prĂ©parĂ©, quelque poignard affilĂ©, quelque moyen de mort soudaine, fĂ»t-ce la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce en enfer, les hurlements lâaccompagnent.âComment as-tu le coeur, toi un prĂȘtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes, toi mon ami dĂ©clarĂ©, de me mettre en piĂšces par ce mot bannissement?
FRĂRE LAURENCE.âAmant insensĂ©, Ă©coute seulement une parole.
ROMĂO.âOh! tu vas me parler encore de bannissement.
FRĂRE LAURENCE.âJe veux te donner une arme pour te dĂ©fendre de ce mot: câest la philosophie, ce doux baume de lâadversitĂ©; elle te consolera, quoique tu sois exilĂ©.
ROMĂO.âEncore lâexil! Que la philosophie aille se faire pendre: Ă moins que la philosophie nâait le pouvoir de crĂ©er une Juliette, de dĂ©placer une ville, ou de changer lâarrĂȘt dâun prince, elle nâest bonne Ă rien, elle nâa nulle vertu; ne mâen parle plus.
FRĂRE LAURENCE.âOh! je vois maintenant que les insensĂ©s nâont point dâoreilles.
ROMĂO.âComment en auraient-ils, lorsque les hommes sages nâont pas dâyeux?
FRĂRE LAURENCE.âLaisse-moi discuter avec toi ta situation.
ROMĂO.âTu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu Ă©tais aussi jeune que moi, amant de Juliette, mariĂ© seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, Ă©perdu dâamour comme moi, et comme moi banni, alors tu pourrais parler; alors tu pourrais tâarracher les cheveux et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure dâun tombeau qui nâest pas encore ouvert.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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ROMĂO. â Elle parle : oh, parle encore, ange brillant ! car lĂ oĂč tu es, au-dessus de ma tĂȘte, tu me parais aussi splendide au sein de cette nuit que lâest un messager ailĂ© du ciel aux-regards Ă©tonnĂ©s des mortels ; lorsque rejetant leurs tĂȘtes en arriĂšre, on ne voit plus que le blanc de leurs yeux, tant leurs prunelles sont dirigĂ©es-en haut pour le contempler, pendant quâil chevauche sur les nuages Ă la marche indolente et navigue sur le sein de lâair.
JULIETTE. â Ă RomĂ©o, RomĂ©o ! pourquoi es-tu RomĂ©o ? Renie ton pĂšre, ou rejette ton nom ; ou si tu ne veux pas, lie-toi seulement par serment Ă mon amour, et je ne serai pas plus longtemps une Capulet.
ROMĂO, Ă part. â En entendrai-je davantage, ou rĂ©pondrai-je Ă ce quâelle rient de dire
JULIETTE. â Câest ton nom seul qui est mon ennemi. AprĂšs tout tu es toi-mĂȘme, et non un Montaigu. Quâest-ce quâun Montaigu ? Ce nâest ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un, visage, ni toute autre partie du corps appartenant Ă un homme. Oh ! porte un autre nom ! Quây a-t-il dans un nom ? La fleur que nous nommons la rose, sentirait tout aussi bon sous un autre nom ; ainsi RomĂ©o, quand bien mĂȘme il ne serait pas appelĂ© RomĂ©o, nâen garderait pas moins la prĂ©cieuse perfection : quâil possĂšde. Renonce Ă ton nom RomĂ©o, et en place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi toute entiĂšre.
ROMĂO. â Je te prends au mot : appelle-moi seulement : ton amour, et je serai rebaptisĂ©, et dĂ©sormais je ne voudrai plus ĂȘtre RomĂ©o.
JULIETTE. â Qui es-tu, toi qui, protĂ©gĂ© par la nuit, viens ainsi surprendre les secrets de mon Ăąme ?
ROMĂO. â Je ne sais de quel nom me servir pour te dire qui je suis : mon nom, chĂšre sainte, mâest odieux Ă moi-mĂȘme, parce quâil tâest ennemi ; sâil Ă©tait Ă©crit, je dĂ©chirerais le mot quâil forme.
JULIETTE. â Mes oreilles nâont pas encore bu cent paroles de cette voix, et cependant jâen reconnais le son nâes-tu pas RomĂ©o, et un Montaigu ?
ROMĂO. â Ni lâun, ni lâautre, belle vierge, si lâun ou lâautre te dĂ©plaĂźt.
JULIETTE. â Comment es-tu venu ici, dis-le-moi, et pourquoi ? Les murs du jardin sont Ă©levĂ©s et difficiles Ă escalader, et considĂ©rant qui tu es, cette place est mortelle pour toi, si quelquâun de mes parents tây trouve.
ROMĂO. â Jâai franchi ces murailles avec les ailes lĂ©gĂšres de lâamour, car des limites de pierre ne peuvent arrĂȘter lâessor de lâamour ; et quelle chose lâamour peut-il oser quâil ne puisse aussi exĂ©cuter ? tes parents ne me, sont donc pas un obstacle.
JULIETTE. â Sâils te voient, ils tâassassineront.
ROMĂO. â HĂ©las ! il y a plus de pĂ©rils, dans tes yeux que dans vingt de leurs Ă©pĂ©es : veuille seulement abaisser un doux regard sĂ»r moi, et je suis cuirassĂ© contre leur inimitiĂ©.
JULIETTE. â Je ne voudrais pas, pour le monde entier, quâils te vissent ici.
ROMĂO. â Jâai le manteau de la nuit pour me dĂ©rober Ă leur vue et dâailleurs, Ă moins que tu ne mâaimes, ils peuvent me trouver, sâils veulent : mieux vaudrait que leur haine mĂźt fin Ă ma vie, que si ma mort Ă©tait retardĂ©e, sans que jâeusse ton amour ;
JULIETTE. â Quel est celui qui tâa enseignĂ© la direction de cette place ?
ROMĂO. â Câest lâAmour, qui mâa excitĂ© Ă la dĂ©couvrir ; il mâa prĂȘtĂ© ses conseils, et je lui ai prĂȘtĂ© mes yeux. Je ne suis pas pilote ; cependant fusses-tu aussi Ă©loignĂ©e que le vaste rivage baignĂ© par la plus lointaine nier, je mâaventurerais pour une marchandise telle que toi.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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JULIETTE.âOh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour toujours; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la libertĂ©. Terre vile, rends-toi Ă la terre; que tout mouvement sâarrĂȘte, et quâune mĂȘme biĂšre presse de son poids et RomĂ©o et toi.
LA NOURRICE.âO Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que jâeusse! O aimable Tybalt, honnĂȘte cavalier, faut-il que jâaie vĂ©cu pour te voir mort!
JULIETTE.âQuelle est donc cette tempĂȘte qui souffle ainsi dans les deux sens contraires? RomĂ©o est-il tuĂ©, et Tybalt est-il mort? Mon cousin chĂ©ri et mon Ă©poux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-lĂ sont morts?
LA NOURRICE.âTybalt est mort, et RomĂ©o est banni: RomĂ©o, qui lâa tuĂ©, est banni.
JULIETTE.âO Dieu! la main de RomĂ©o a-t-elle versĂ© le sang de Tybalt?
LA NOURRICE.âIl lâa fait, il lâa fait! O jour de malheur! il lâa fait!
JULIETTE.âO coeur de serpent cachĂ© sous un visage semblable Ă une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran, angĂ©lique dĂ©mon, corbeau couvert des plumes dâune colombe, agneau transportĂ© de la rage du loup, mĂ©prisable substance de la plus divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais Ă juste titre, damnable saint, traĂźtre plein dâhonneur! O nature, quâallais-tu donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis le berceau de lâĂąme dâun dĂ©mon? Jamais livre contenant une aussi infĂąme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il que la trahison habite un si brillant palais?
LA NOURRICE.âIl nây a plus ni sincĂ©ritĂ©, ni foi, ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! oĂč est mon valet? Donnez-moi un peu dâaqua vitĂŠâŠ.. Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit Ă RomĂ©o!
JULIETTE.âMaudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il nâest pas nĂ© pour la honte: la honte rougirait de sâasseoir sur son front; câest un trĂŽne oĂč on peut couronner lâhonneur, unique souverain de la terre entiĂšre. Oh! quelle brutalitĂ© me lâa fait maltraiter ainsi?
LA NOURRICE.âQuoi! vous direz du bien de celui qui a tuĂ© votre cousin?
JULIETTE.âEh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre Ă©poux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures, je lâai ainsi dĂ©chirĂ©? Mais pourquoi, traĂźtre, as-tu tuĂ© mon cousin? Ah! ce traĂźtre de cousin a voulu tuer mon Ă©poux.âRentrez, larmes insensĂ©es, rentrez dans votre source; câest au malheur quâappartient ce tribut que par mĂ©prise vous offrez Ă la joie. Mon Ă©poux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait voulu tuer mon Ă©poux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc pleurĂ©-je? Ah! câest quâil y a lĂ un mot, plus fatal que la mort de Tybalt, qui mâa assassinĂ©e.âJe voudrais bien lâoublier; mais, ĂŽ ciel! il pĂšse sur ma mĂ©moire comme une offense digne de la damnation sur lâĂąme du pĂ©cheur. Tybalt est mort, et RomĂ©o estâŠ.. banni! Ce banni, ce seul mot banni, a tuĂ© pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt Ă©tait un assez grand malheur, tout eĂ»t-il fini lĂ ; ou si les cruelles douleurs se plaisent Ă marcher ensemble, et quâil faille nĂ©cessairement que dâautres peines les accompagnent, pourquoi, aprĂšs mâavoir dit: «Tybalt est mort,» nâa-t-elle pas continuĂ©: «ton pĂšre aussi, ou ta mĂšre, ou tous les deux?» cela eĂ»t excitĂ© en moi les douleurs ordinaires. Mais par cette arriĂšre-garde qui a suivi la mort de Tybalt, RomĂ©o est banni; par ce seul mot, pĂšre, mĂšre, Tybalt, RomĂ©o, Juliette, tous sont assassinĂ©s, tous morts. RomĂ©o banni! Il nây a ni fin, ni terme, ni borne, ni mesure dans la mort quâapporte avec lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.
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William Shakespeare (Romeo and Juliet)
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Les hommes, disais-je, se plaignent souvent de compter peu de beaux jours et beaucoup de mauvais, et il me semble que, la plupart du temps, câest mal Ă propos. Si nous avions sans cesse le cĆur ouvert pour jouir des biens que Dieu nous dispense chaque jour, nous aurions assez de force pour supporter le mal quand il vient. â Mais nous ne sommes pas les maĂźtres de notre humeur, dit la mĂšre ; combien de choses dĂ©pendent de lâĂ©tat du corps ! Quand on nâest pas bien, on est mal partout. » Jâen tombai dâaccord et jâajoutai : « Eh bien, considĂ©rons la chose comme une maladie, et demandons-nous sâil nây a point de remĂšde. â Câest parler sagement, dit Charlotte : pour moi, jâestime que nous y pouvons beaucoup. Je le sais par expĂ©rience. Si quelque chose me contrarie et veut me chagriner, je cours au jardin et me promĂšne, en chantant quelques contredanses : cela se passe aussitĂŽt. â Câest ce que je voulais dire, repris-je Ă lâinstant : il en est de la mauvaise humeur absolument comme de la paresse ; car câest une sorte de paresse. Par notre nature, nous y sommes fort enclins, et cependant, si nous avons une fois la force de nous surmonter, le travail nous devient facile, et nous trouvons dans lâactivitĂ© un vĂ©ritable plaisir. » FrĂ©dĂ©rique Ă©tait fort attentive, et le jeune homme mâobjecta quâon nâĂ©tait pas maĂźtre de soi, et surtout quâon ne pouvait commander Ă ses sentiments. « II sâagit ici, rĂ©pliquai-je, dâun sentiment dĂ©sagrĂ©able, dont chacun est bien aise de se dĂ©livrer, et personne ne sait jusquâoĂč ses forces sâĂ©tendent avant de les avoir essayĂ©es. AssurĂ©ment, celui qui est malade consultera tous les mĂ©decins, et il ne refusera pas les traitements les plus pĂ©nibles, les potions les plus amĂšres, pour recouvrer la santĂ© dĂ©sirĂ©e. [...] Vous avez appelĂ© la mauvaise humeur un vice : cela me semble exagĂ©rĂ©. â Nullement, lui rĂ©pondis-je, si une chose avec laquelle on nuit Ă son prochain et Ă soi-mĂȘme mĂ©rite ce nom. Nâest-ce pas assez que nous ne puissions nous rendre heureux les uns les autres ? faut-il encore nous ravir mutuellement le plaisir que chacun peut quelquefois se procurer ? Et nommez-moi lâhomme de mauvaise humeur, qui soit en mĂȘme temps assez ferme pour la dissimuler, la supporter seul, sans troubler la joie autour de lui ! Nâest-ce pas plutĂŽt un secret dĂ©plaisir de notre propre indignitĂ©, un mĂ©contentement de nous-mĂȘmes, qui se lie toujours avec une envie aiguillonnĂ©e par une folle vanitĂ© ? Nous voyons heureux des gens qui ne nous doivent pas leur bonheur, et cela nous est insupportable. » Charlotte me sourit, en voyant avec quelle Ă©motion je parlais, et une larme dans les yeux de FrĂ©dĂ©rique mâexcita Ă continuer. « Malheur, mâĂ©criai-je, Ă ceux qui se servent de lâempire quâils ont sur un cĆur, pour lui ravir les joies innocentes dont il est lui-mĂȘme la source ! Tous les prĂ©sents, toutes les prĂ©venances du monde, ne peuvent compenser un moment de joie spontanĂ©e, que nous empoisonne une envieuse importunitĂ© de notre tyran. [...] Si seulement on se disait chaque jour : Tu ne peux rien pour tes amis que respecter leurs plaisirs et augmenter leur bonheur en le goĂ»tant avec eux. Peux-tu, quand le fond de leur ĂȘtre est tourmentĂ© par une passion inquiĂšte, brisĂ© par la souffrance, leur verser une goutte de baume consolateur ?⊠Et, quand la derniĂšre, la plus douloureuse maladie surprendra la personne que tu auras tourmentĂ©e dans la fleur de ses jours, quâelle sera couchĂ©e dans la plus dĂ©plorable langueur, que son Ćil Ă©teint regardera le ciel, que la sueur de la mort passera sur son front livide, et que, debout devant le lit, comme un condamnĂ©, dans le sentiment profond quâavec tout ton pouvoir tu ne peux rien, lâangoisse te saisira jusquâau fond de lâĂąme, Ă la pensĂ©e que tu donnerais tout au monde pour faire passer dans le sein de la crĂ©ature mourante une goutte de rafraĂźchissement, une Ă©tincelle de courage !âŠ
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Johann Wolfgang von Goethe (The Sorrows of Young Werther)
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Les deux femmes, vĂȘtues de noir, remirent le corps dans le lit de ma sĆur, elles jetĂšrent dessus des fleurs et de lâeau bĂ©nite, puis, lorsque le soleil eut fini de jeter dans lâappartement sa lueur rougeĂątre et terne comme le regard dâun cadavre, quand le jour eut disparu de dessus les vitres, elles allumĂšrent deux petites bougies qui Ă©taient sur la table de nuit, sâagenouillĂšrent et me dirent de prier comme elles.
Je priai, oh ! bien fort, le plus quâil mâĂ©tait possible ! mais rien⊠LĂ©lia ne remuait pas !
Je fus longtemps ainsi agenouillĂ©, la tĂȘte sur les draps du lit froids et humides, je pleurais, mais bas et sans angoisses ; il me semblait quâen pensant, en pleurant, en me dĂ©chirant lâĂąme avec des priĂšres et des vĆux, jâobtiendrais un souffle, un regard, un geste de ce corps aux formes indĂ©cises et dont on ne distinguait rien si ce nâest, Ă une place, une forme ronde qui devait ĂȘtre La tĂȘte, et plus bas une autre qui semblait ĂȘtre les pieds. Je croyais, moi, pauvre naĂŻf enfant, je croyais que la priĂšre pouvait rendre la vie Ă un cadavre, tant jâavais de foi et de candeur !
Oh ! on ne sait ce quâa dâamer et de sombre une nuit ainsi passĂ©e Ă prier sur un cadavre, Ă pleurer, Ă vouloir faire renaĂźtre le nĂ©ant ! On ne sait tout ce quâil y a de hideux et dâhorrible dans une nuit de larmes et de sanglots, Ă la lueur de deux cierges mortuaires, entourĂ© de deux femmes aux chants monotones, aux larmes vĂ©nales, aux grotesques psalmodies ! On ne sait enfin tout ce que cette scĂšne de dĂ©sespoir et de deuil vous remplit le cĆur : enfant, de tristesse et dâamertume ; jeune homme, de scepticisme ; vieillard, de dĂ©sespoir !
Le jour arriva.
Mais quand le jour commença Ă paraĂźtre, lorsque les deux cierges mortuaires commençaient Ă mourir aussi, alors ces deux femmes partirent et me laissĂšrent seul. Je courus aprĂšs elles, et me traĂźnant Ă leurs pieds, mâattachant Ă leurs vĂȘtements :
â Ma sĆur ! leur dis-je, eh bien, ma sĆur ! oui, LĂ©lia ! oĂč est-elle ?
Elles me regardÚrent étonnées.
â Ma sĆur ! vous mâavez dit de prier, jâai priĂ© pour quâelle revienne, vous mâavez trompĂ© !
â Mais câĂ©tait pour son Ăąme !
Son Ăąme ? Quâest-ce que cela signifiait ? On mâavait souvent parlĂ© de Dieu, jamais de lâĂąme.
Dieu, je comprenais cela au moins, car si lâon mâeĂ»t demandĂ© ce quâil Ă©tait, eh bien, jâaurais pris La linotte de LĂ©lia, et, lui brisant la tĂȘte entre mes mains, jâaurais dit : « Et moi aussi, je suis Dieu ! » Mais lâĂąme ? lâĂąme ? quâest-ce cela ?
Jâeus la hardiesse de le leur demander, mais elles sâen allĂšrent sans me rĂ©pondre.
Son Ăąme ! eh bien, elles mâont trompĂ©, ces femmes. Pour moi, ce que je voulais, câĂ©tait LĂ©lia, LĂ©lia qui jouait avec moi sur le gazon, dans les bois, qui se couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et puis qui les jetait au vent ; câĂ©tait Lelia, ma belle petite sĆur aux grands yeux bleus, LĂ©lia qui mâembrassait le soir aprĂšs sa poupĂ©e, aprĂšs son mouton chĂ©ri, aprĂšs sa linotte. Pauvre sĆur ! câĂ©tait toi que je demandais Ă grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et inhumains me rĂ©pondaient : « Non, tu ne la reverras pas, tu as priĂ© non pour elle, mais tu as priĂ© pour son Ăąme ! quelque chose dâinconnu, de vague comme un mot dâune langue Ă©trangĂšre ; tu as priĂ© pour un souffle, pour un mot, pour le nĂ©ant, pour son Ăąme enfin ! »
Son Ăąme, son Ăąme, je la mĂ©prise, son Ăąme, je la regrette, je nây pense plus. Quâest-ce que ça me fait Ă moi, son Ăąme ? savez-vous ce que câest que son Ăąme ? Mais câest son corps que je veux ! câest son regard, sa vie, câest elle enfin ! et vous ne mâavez rien rendu de tout cela.
Ces femmes mâont trompĂ©, eh bien, je les ai maudites.
Cette malĂ©diction est retombĂ©e sur moi, philosophe imbĂ©cile qui ne sais pas comprendre un mot sans LâĂ©peler, croire Ă une Ăąme sans la sentir, et craindre un Dieu dont, semblable au PromĂ©thĂ©e dâEschyle, je brave les coups et que je mĂ©prise trop pour blasphĂ©mer.
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Gustave Flaubert (La derniÚre heure : Conte philosophique inachevé)